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Peuple de la forêt-pharmacie : plongée dans la médecine secrète des Bunong

À l'est du Mékong, dans les collines rouges du Mondulkiri, vit la plus grande communauté autochtone du Cambodge. Les Bunong n'ont jamais eu de médecine « de spa » à vendre aux touristes — ils ont une pharmacopée de survie, transmise à voix basse, et que la recherche scientifique commence seulement à effleurer.

Photo d'illustration uniquement — © Cambodge Mag
Photo d'illustration uniquement — © Cambodge Mag

Il n'existe pas de brochure touristique pour la médecine bunong. Pas de massage signature, pas de compress packagé dans un spa de Siem Reap. Ce que pratiquent les guérisseurs du Mondulkiri appartient à un registre différent : une pharmacopée forestière, façonnée par deux mille ans de vie en autarcie dans les hauts plateaux du nord-est cambodgien, et que les chercheurs eux-mêmes qualifient de diverse, dynamique et volontiers secrète. Contrairement au Kru Khmer des plaines, largement documenté et aujourd'hui réinterprété par l'industrie du bien-être, le savoir bunong n'a jamais cherché la lumière. Il a longtemps survécu presque malgré lui — et c'est précisément ce qui en fait l'un des pans les plus fragiles, et les plus mal connus, de la médecine traditionnelle cambodgienne.

Une médecine née de l'isolement, brisée par la guerre

Les Bunong, aussi appelés Phnong, forment la plus importante minorité autochtone du pays — environ 37 000 personnes selon les recensements linguistiques, concentrées dans le Mondulkiri et, dans une moindre mesure, le Ratanakiri. Leur langue appartient à la famille bahnarique, sans parenté directe avec le khmer, et leur cosmologie reste fondamentalement animiste : chaque rivière, chaque montagne, chaque arbre ancien abrite un esprit — brah-yaang — avec lequel il faut composer, par le rituel, l'offrande de vin de jarre, parfois le sacrifice animal. La maladie, dans ce cadre, n'est jamais un simple accident biologique : elle s'inscrit dans un rapport de force avec le monde invisible, ce qui explique en partie pourquoi le soin bunong emprunte autant à la pharmacopée qu'au rituel.

Photo d'illustration uniquement — © Cambodge Mag
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Ce savoir a pourtant failli disparaître. Dans les années 1970, les bouleversements de la guerre ont contraint des communautés bunong entières à fuir vers le Vietnam ou vers le district de Koh Nhek, rompant la chaîne de transmission orale sur laquelle repose l'intégralité de cette médecine — il n'existe, par définition, aucun texte écrit à préserver. Ce que l'on sait aujourd'hui de la pharmacopée bunong tient presque entièrement à une poignée de chercheurs de terrain : un premier inventaire de 24 plantes antipaludiques dans les années 1990, puis un travail plus vaste recensant 130 espèces médicinales au début des années 2000. Chacune de ces études a dû reconstruire patiemment un savoir que la génération suivante risquait de ne plus détenir.

202 villageois, 28 villages, et une espèce inconnue de la science

L'enquête la plus complète à ce jour a été menée entre 2013 et 2014 : 202 habitants interrogés dans 28 villages répartis sur les cinq districts de la province, selon deux méthodes complémentaires — des relevés de terrain effectués directement en forêt aux côtés des villageois, et des entretiens semi-structurés en foyer, centrés sur les onze affections les plus fréquentes de la région : plaies, fièvres, toux, entorses, maux d'estomac, céphalées, diarrhées, brûlures, lombalgies, paludisme, et une période jugée particulièrement à risque — le post-partum, pour laquelle la mère reçoit des soins spécifiques.

Le résultat dépasse le simple inventaire ethnobotanique. Les chercheurs ont documenté l'usage combiné de plantes, de champignons et d'animaux médicinaux — une approche thérapeutique globale, où le végétal n'est qu'une composante parmi d'autres. Et la forêt du Mondulkiri leur a livré une surprise que peu d'enquêtes de ce type produisent : une espèce entièrement inconnue de la botanique mondiale, baptisée depuis Ardisia mondulkiriensis, ainsi que la deuxième observation confirmée d'une autre espèce à peine décrite, Solanum sakhanii. Deux découvertes scientifiques nées, littéralement, d'un entretien avec un guérisseur de village.

Des gestes d'une précision presque clinique

Ce qui frappe, dans le détail des préparations bunong, c'est leur degré de spécificité. Pour les troubles respiratoires — toux, rhume, asthme — les praticiens combinent décoctions chaudes de calamondin, bains d'herbes bouillies et véritables séances de vapeur, une hygiène thérapeutique complète plutôt qu'un remède unique. Pour une entorse, la logique change de nature : feuilles et racines sont mises à macérer dans l'eau avec des graines d'aréquier, avant d'être appliquées sur l'articulation — un protocole à deux ingrédients, où chaque élément joue un rôle distinct.

Photo d'illustration uniquement — © Cambodge Mag
Photo d'illustration uniquement — © Cambodge Mag

Le velours-tamarin (Dialium cochinchinense, appelé kalagn en langue bunong) illustre bien cette relation intime entre le peuple et son environnement : cet arbre, aujourd'hui menacé par la déforestation dans le Mondulkiri même, reste un pilier de la pharmacopée locale — un rappel que la survie de ce savoir dépend directement de la survie de la forêt qui le porte.

Une médecine sans filet, mais pas sans preuve

Le corpus complet dépasse largement les onze affections prioritaires : au total, les Bunong mobilisent 214 plantes, un champignon et 22 espèces animales pour traiter 51 affections différentes, la racine étant la partie la plus utilisée et la décoction le mode de préparation dominant. Or la plupart des espèces recensées pour les affections les plus courantes ont depuis été validées, au moins partiellement, par la pharmacologie moderne — un taux de convergence qui a conduit les auteurs à recommander l'intégration de plusieurs de ces plantes dans des programmes de santé publique. Dix espèces supplémentaires ont même été signalées pour la première fois comme médicinales, preuve que le décalage entre savoir vernaculaire et littérature scientifique reste immense.

Le post-partum, une période à double tranchant

C'est précisément dans ce soin post-partum que la médecine bunong révèle ses limites. Au Cambodge, ces pratiques visent traditionnellement à prévenir le « toas », un trouble physique et psychologique redouté après l'accouchement — et parmi les remèdes employés figure la macération d'estomac de porc-épic dans l'alcool de riz. Une étude récente menée auprès de femmes cambodgiennes séropositives à l'hépatite B a établi un lien statistique clair entre la consommation de ces macérations traditionnelles et un risque accru d'atteinte hépatique aiguë, deux des plantes utilisées contenant des composés reconnus pour leur toxicité hépatique. Un rappel utile : ce savoir mérite d'être documenté et respecté, pas nécessairement reproduit sans discernement.

Ce qui reste à sauver

Les auteurs de l'étude concluent sur un constat lucide : malgré les bouleversements considérables traversés par la communauté, les Bunong ont conservé un savoir médicinal étendu — mais un savoir qui dépend presque entièrement de la préservation de leur environnement forestier. Chaque hectare de forêt perdu au Mondulkiri n'est pas seulement une perte écologique ; c'est potentiellement une plante, une préparation, un geste thérapeutique qui disparaît avec elle, sans avoir jamais été noté ailleurs que dans la mémoire d'un guérisseur. À l'heure où le Cambodge documente et valorise son patrimoine médicinal khmer des plaines, celui des hauts plateaux reste, lui, une urgence silencieuse.

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