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Stung Treng, la porte discrète du Mékong sauvage

Postée sur l'unique frontière terrestre du Cambodge avec le Laos, au confluent de trois rivières, la petite capitale provinciale de Stung Treng n'a jamais figuré sur aucune carte postale du Cambodge. C'est peut-être bien pour cela qu'elle mérite qu'on s'y arrête.

Le marché de Stung Treng : dernier grand carrefour commercial avant la frontière laotienne
Le marché de Stung Treng : dernier grand carrefour commercial avant la frontière laotienne

Il est des villes que l'on traverse sans les voir, uniquement parce qu'elles se trouvent entre deux endroits plus célèbres qu'elles. Stung Treng est de celles-là : posée à l'endroit précis où le Sékong se jette dans le Mékong, à une encablure de la frontière laotienne, elle sert avant tout de point de passage — vers le Laos, vers Ratanakiri, vers les temples perdus du nord. Mais s'arrêter à Stung Treng, ne serait-ce qu'une nuit, c'est découvrir une ville qui garde quelque chose d'une ancienne frontière commerciale : un mélange de cultures khmère et laotienne, visible dans la langue, la cuisine et jusque dans l'architecture des maisons de bois qui bordent encore le fleuve.

Une ville à la croisée de trois rivières

Ce qui frappe d'abord, à Stung Treng, c'est la géographie. La ville est littéralement construite sur un confluent : le Mékong y reçoit les eaux du Sékong, tandis qu'un peu plus au sud, le Sésan et le Srépok — deux rivières descendues des hauts plateaux du Vietnam et du Ratanakiri voisin — viennent grossir le fleuve à leur tour. Ce carrefour hydrographique explique à la fois l'importance historique du site comme relais commercial, et l'extraordinaire richesse de sa faune aquatique : c'est ici, dans les eaux calmes qui s'étendent vers le nord jusqu'à la frontière laotienne, que subsiste l'une des dernières populations de dauphins de l'Irrawaddy du pays, à Anlong Cheuteal, à une soixantaine de kilomètres de la ville.

Les pirogues de pêche reposent sur les bancs de sable qui affleurent en saison sèche
Les pirogues de pêche reposent sur les bancs de sable qui affleurent en saison sèche

L'atmosphère de la ville elle-même reste modeste, presque assoupie — un front de fleuve, quelques marchés, des maisons sur pilotis en bois qui rappellent que Stung Treng a longtemps vécu du commerce fluvial plutôt que du tourisme.

On y sent encore, dans les échanges commerciaux et jusque dans la cuisine, cette double appartenance khmère et laotienne qui a façonné la région pendant des générations. Le riz gluant (krolan) cuit dans des tiges de bambou et le poisson fermenté (nem) comptent parmi les spécialités locales, hérités d'un mode de vie riverain qui n'a guère changé depuis un siècle.

Sur le marché, l'influence laotienne se lit dans les étoffes autant que dans les accents
Sur le marché, l'influence laotienne se lit dans les étoffes autant que dans les accents

Sur les traces d'un empire pré-angkorien

Peu de visiteurs le savent, mais la province recèle des vestiges bien antérieurs à Angkor. À une dizaine de kilomètres de la ville, le temple de Preah Ko — à ne pas confondre avec son homonyme plus célèbre de la région de Siem Reap — date du VIIe siècle et se dresse, envahi par la mousse et la forêt, dans un silence quasi total. De l'autre côté du fleuve, à Thala Barivat, d'autres ruines pré-angkoriennes achèvent de dessiner l'image d'une région qui fut, bien avant la fondation d'Angkor, un carrefour politique et spirituel à part entière.

C'est là toute l'ambiguïté de Stung Treng : une province qui a longtemps été perçue comme un simple avant-poste frontalier recèle en réalité une profondeur historique que le Cambodge touristique, concentré sur Angkor et la côte, n'a presque jamais mise en lumière.

Vers le nord, les zones humides du Mékong

C'est au nord de la ville que la région dévoile son vrai visage. Le tronçon du Mékong qui remonte vers le Laos traverse des zones humides d'importance internationale, classées Ramsar, où le fleuve se fragmente en un dédale de chenaux, d'îlots et de forêts inondées sur près de quarante kilomètres. On y navigue en pirogue ou en kayak, au milieu d'un paysage qui n'a pratiquement pas changé depuis un siècle, ponctué de villages où l'on peut encore loger chez l'habitant.

Les rives du Mékong, entre troncs échoués et forêt inondée — un paysage largement inchangé depuis un siècle
Les rives du Mékong, entre troncs échoués et forêt inondée — un paysage largement inchangé depuis un siècle

C'est dans ce secteur, vers Preah Rumkel, à la frontière même avec le Laos, que se trouve la réserve de dauphins d'Anlong Cheuteal. En face, sur la rive laotienne, se trouve l'île de Koh Sadam ; côté cambodgien, celle de Koh L'ngor, où l'on parle encore couramment le lao. Un peu plus au sud, le site écotouristique communautaire d'O'Svay permet d'organiser des sorties en pirogue dans les zones inondées, à l'écoute des oiseaux, sans le bruit d'un moteur.

Un centre de tisserandes, mémoire vivante d'un artisanat

Au Stung Treng Women's Development Center, la soie se tisse encore selon des méthodes transmises de génération en génération
Au Stung Treng Women's Development Center, la soie se tisse encore selon des méthodes transmises de génération en génération

À la sortie de la ville, le Stung Treng Women's Development Center — plus connu sous le nom de Mekong Blue — perpétue une tradition de tissage de la soie vieille de plusieurs générations, tout en offrant à des femmes vulnérables de la région une formation et une autonomie économique. C'est l'un des rares lieux du nord-est cambodgien où l'artisanat traditionnel se transmet dans un cadre à la fois social et culturel assumé, loin des ateliers-vitrines destinés aux groupes de touristes de Siem Reap.

Ce que Stung Treng raconte du Cambodge

Stung Treng n'a ni la grandeur monumentale d'Angkor, ni la notoriété montante de Ratanakiri voisin. C'est précisément ce qui en fait un sujet à part : une ville-frontière, longtemps identitairement partagée entre deux pays, qui vit encore aujourd'hui du fleuve plus que du tourisme, et qui garde en elle des strates d'histoire — pré-angkorienne, commerciale, frontalière — qu'aucun guide ne prend vraiment le temps de dérouler.

C'est un Cambodge de transit, de flux, de confluences — un endroit que l'on traverse, jusqu'au jour où l'on comprend qu'il valait la peine de s'y arrêter.

Pratique : Stung Treng se rejoint depuis Phnom Penh par la route (environ 8 heures) ou depuis Kratie (2 à 3 heures), via une route désormais bien goudronnée. La ville constitue aussi le point de passage frontalier terrestre le plus emprunté entre le Cambodge et le Laos, au poste de Trapaing Kriel / Voeung Kam. La saison sèche, de novembre à avril, offre les meilleures conditions pour l'observation des dauphins et la navigation sur les zones inondées.

Crédits photographiques : Jacques Beaulieu

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