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Koh Samseb, l'archipel secret où le Mékong redevient sauvage

Au cœur du sanctuaire de faune de Sambo, dans la province de Kratie, un archipel de sable et de forêts inondées tente un pari inhabituel : faire du tourisme un outil de conservation plutôt qu'une menace pour la biodiversité. Récit d'un Mékong qui ressemble encore à ce qu'il devait être avant les barrages.

À l'aube, l'archipel de Koh Samseb se dévoile : des centaines d'îlots et de bancs de sable dispersés sur l'un des tronçons les plus sauvages du Mékong
À l'aube, l'archipel de Koh Samseb se dévoile : des centaines d'îlots et de bancs de sable dispersés sur l'un des tronçons les plus sauvages du Mékong

Son nom signifie littéralement « trente îles », mais Koh Samseb en compte en réalité des centaines — un archipel dense de bancs de sable, d'îlots boisés et de forêts inondées, éparpillé sur l'un des tronçons les plus larges et les plus sauvages du Mékong cambodgien. Ici, entre Kratie et Stung Treng, le fleuve n'a pas encore été discipliné : il s'étale, se divise, redessine ses rives à chaque saison, et la forêt qui l'accompagne s'inonde et se retire au rythme des crues. On est loin des rizières bien ordonnées du Cambodge central — Koh Samseb ressemble à ce que le Mékong devait être avant que l'homme ne commence à le canaliser.

Un sanctuaire avant d'être une destination

L'archipel se trouve entièrement à l'intérieur du sanctuaire de faune de Sambo, une aire protégée de plus de 50 000 hectares créée par le gouvernement cambodgien en 2018 le long du cours supérieur du Mékong. C'est l'un des derniers refuges du pays pour des espèces d'oiseaux menacées — plus de 200 espèces y ont été recensées, dont plusieurs rapaces et échassiers rares — ainsi que pour des poissons qui se réfugient dans les fosses profondes du fleuve à la saison sèche.

Le sanctuaire de faune de Sambo protège l'un des derniers tronçons du Mékong où le fleuve se ramifie encore librement en une multitude de chenaux et d'îlots
Le sanctuaire de faune de Sambo protège l'un des derniers tronçons du Mékong où le fleuve se ramifie encore librement en une multitude de chenaux et d'îlots

C'est dans ce contexte que la communauté locale, avec l'appui du programme régional NTFP-EP (Non-Timber Forest Products – Exchange Programme) et du Département provincial du Tourisme, a mis en place en 2018 un projet d'écotourisme communautaire : Koh Samseb Community-Based Ecotourism. L'idée est simple mais rare au Cambodge : faire en sorte que la protection de la biodiversité et les revenus des habitants avancent dans la même direction plutôt que de s'opposer.

Trois villages, une économie du fleuve

La communauté qui porte le projet regroupe trois villages installés sur l'archipel — Khsach Leav, Koh Khnaer et Pun Chhean, dans la commune d'O'Krieng — peuplés en grande partie de familles bunong et kuy, deux minorités autochtones du nord-est cambodgien. Leur vie quotidienne reste organisée autour du fleuve : pêche, petite agriculture sur les bancs de sable exposés en saison sèche, transport fluvial. C'est un mode de vie fragile, dépendant des cycles naturels du Mékong, et de plus en plus mis à l'épreuve par la pression économique et le manque d'infrastructures — le lycée le plus proche se trouve à plus de quarante kilomètres, sans transport public, ce qui pousse une partie des adolescents à abandonner l'école pour travailler sur les bateaux touristiques ou dans les champs.

Un petit campement communautaire se distingue à peine sur un banc de sable, au milieu des îlots boisés de l'archipel
Un petit campement communautaire se distingue à peine sur un banc de sable, au milieu des îlots boisés de l'archipel

C'est précisément cette tension que l'écotourisme tente de désamorcer. En formant des jeunes du village comme guides, batteliers ou cuisiniers pour les visiteurs de passage, le projet cherche à transformer une activité de subsistance en revenu complémentaire durable, sans reproduire le modèle extractif qui a souvent accompagné le tourisme ailleurs dans le pays.

Camper au milieu du fleuve

Koh Samseb ne se visite pas en une après-midi. La formule proposée par la communauté tient davantage de l'expédition légère que de l'excursion : deux ou trois jours, avec nuitée sous tente sur l'une des îles ou hébergement chez l'habitant dans l'un des trois villages. Les journées s'organisent autour de la baignade dans les eaux calmes du fleuve, de sorties en bateau pour observer les oiseaux à l'aube, de marches de quelques kilomètres dans la forêt sèche décidue à la recherche de pics, de rapaces et de marabouts, et de veillées au coin du feu où les habitants racontent les histoires locales, traduites tant bien que mal par les guides.

Le campement s'installe chaque soir sur un banc de sable différent, au gré des recommandations des guides communautaires.
Le campement s'installe chaque soir sur un banc de sable différent, au gré des recommandations des guides communautaires

Le confort reste volontairement rudimentaire — matériel de camping de base, pas d'électricité en continu, une immersion sans filtre dans le rythme du fleuve. C'est précisément ce que recherchent les rares voyageurs qui s'y aventurent : non pas un Mékong photogénique et sécurisé, mais un Mékong encore un peu sauvage, où l'on dort à la belle étoile au milieu du courant.

Un modèle encore fragile, un pari à long terme

Un plan directeur sur cinq ans, élaboré par le Département du Tourisme de Kratie en collaboration avec NTFP-EP, vise désormais à structurer davantage l'accueil des visiteurs sur l'archipel, sans en dénaturer le caractère. L'enjeu est réel : ailleurs sur le Mékong, des projets similaires — comme celui de Koh Prumacharey, plus au sud, soutenu par le WWF — montrent qu'il est possible de faire cohabiter camping, revenus communautaires et installation d'infrastructures légères comme l'électricité solaire, sans dénaturer le site.

Mais rien n'est acquis. Koh Samseb reste une destination confidentielle, à l'écart des grands circuits, dépendante d'un flux de visiteurs encore trop faible pour changer structurellement la vie des trois villages. C'est peut-être ce qui en fait, aujourd'hui, un sujet plus intéressant qu'une destination déjà « réussie » : un pari encore ouvert, entre conservation, tourisme et survie économique d'une minorité que le Cambodge touristique n'a presque jamais regardée.

En fin de journée, la lumière rasante sculpte les îlots de l'archipel — un Mékong que peu de visiteurs ont l'occasion de voir ainsi
En fin de journée, la lumière rasante sculpte les îlots de l'archipel — un Mékong que peu de visiteurs ont l'occasion de voir ainsi

Pratique : Koh Samseb se rejoint depuis Kratie (environ 95 km par la route nationale 7) ou depuis Stung Treng (environ 65 km), avant une traversée en bateau vers l'archipel. Les visites s'organisent exclusivement via la communauté locale, en formule camping ou hébergement chez l'habitant, idéalement sur deux à trois jours. La saison sèche, de décembre à avril, offre les meilleures conditions pour l'observation des oiseaux et l'accès aux bancs de sable ; la saison des pluies transforme le paysage en un dédale de forêts inondées, moins accessible mais tout aussi spectaculaire en pirogue.

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