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Chantha Nguon : survivre aux Khmers rouges, puis à vingt ans d'exil

Battambang, fin des années 1960. Chantha Nguon est une enfant choyée, dans une famille aisée où l'on mange bien et où l'avenir semble aller de soi. Son père est khmer, sa mère à moitié vietnamienne — un détail qui n'a alors aucune importance. Il en aura bientôt une, et considérable.

Chantha Nguon, cofondatrice du Stung Treng Women's Development Center
Chantha Nguon, cofondatrice du Stung Treng Women's Development Center

Quand Lon Nol arrive au pouvoir, le climat change d'un coup. «Tout le monde a arrêté de sourire», se souvient-elle. Son père, khmer, peut se fondre dans la communauté ; sa mère, non. La famille se cache. Puis, en 1970, juste avant les neuf ans de Chantha, c'est la fuite vers Saigon. Elle ne le sait pas encore, mais elle vient de perdre son enfance — et pour longtemps.

Les Khmers rouges tueront près de deux millions de personnes, dont sa mère et plusieurs de ses frères et sœurs. Chantha, elle, va passer les deux décennies suivantes à errer d'un pays à l'autre sans jamais vraiment se poser : Saigon en pleine débâcle, le Vietnam communiste, puis dix ans dans des camps de réfugiés thaïlandais. Pour manger, elle fait un peu de tout — serveuse dans un night-club, cuisinière dans une maison close, vendeuse ambulante de nouilles, apprentie infirmière soignant les plaies des réfugiés. Rien de romantique là-dedans : juste la survie, jour après jour.

Ce que la guerre ne lui a pas pris

Ce qui frappe dans le récit de Chantha Nguon, ce n'est pas seulement l'ampleur des épreuves — c'est ce qu'elle a réussi à en garder. Sa mère, avant de mourir, lui avait transmis des recettes : une soupe de poulet au citron, des nouilles bánh canh qu'il faut préparer avec une patience infinie, un pâté de foie, des rouleaux de printemps. Dans les camps, sans les bons ingrédients, sans même toujours de quoi manger correctement, ces plats sont devenus autre chose qu'une simple cuisine : une manière de rester reliée à ce qui avait existé avant que tout ne s'effondre.

C'est cette matière-là qu'elle a mise des années plus tard dans Slow Noodles: A Cambodian Memoir of Love, Loss, and Family Recipes, écrit avec la journaliste américaine Kim Green et publié chez Algonquin Books (Hachette) en février 2024. Le titre vient d'un plat précis — le bobor banh canh, dont le riz doit tremper toute une nuit avant d'être travaillé. Une image qui lui va bien : chez Chantha Nguon, rien ne se répare vite. Tout prend le temps qu'il faut.

Le livre a été salué pour sa langue, à la fois crue et poétique — un mélange assez rare pour être remarqué par la critique littéraire américaine. On y trouve aussi un humour noir, presque désinvolte, hérité de ces années où il fallait bien rire de quelque chose. Elle raconte par exemple le poulet distribué dans les camps, si maigre qu'on l'appelait «le poulet qui a marché sur une mine».

Le retour, et un autre combat

Au début des années 1990, Chantha Nguon rentre enfin au Cambodge, avec son compagnon Chan. Ils choisissent de s'installer à Stung Treng, dans le nord-est du pays — une région alors si dangereuse, entre les mines et les routes défoncées, qu'on disait en plaisantant qu'y arriver vivant équivalait à une seconde naissance.

Le projet initial, un centre de soins pour d'anciens travailleurs du sexe et militaires atteints du VIH, manque vite de financement. Le couple change alors de cap : en 2001, ils fondent le Stung Treng Women's Development Center, avec un objectif plus large — donner aux femmes de la région, souvent sans éducation ni compétences monnayables, un moyen de gagner leur vie sans passer par l'usine textile ou pire.

Le centre développe une activité de tissage de soie, aujourd'hui commercialisée sous le nom de Mekong Blue et exportée dans le monde entier. Chantha y a même inventé son propre vocabulaire des couleurs, plus parlant que les noms techniques : le pêche, c'est «pâte de crevettes» ; l'or, c'est «canne à sucre mûre».

Exemplaires de Slow Noodles, le mémoire de Chantha Nguon paru chez Algonquin Books (2024).
Exemplaires de Slow Noodles, le mémoire de Chantha Nguon paru chez Algonquin Books (2024)

Elle ne cache pas la dureté de la condition féminine dans cette partie du pays — mariages précoces, absence de scolarisation, dépendance économique totale. Les femmes qui travaillent au centre suivent des cours d'alphabétisation, perçoivent un salaire décent, retardent leur mariage. Certaines finissent par construire leur propre maison. «Maintenant, je suis libre», dit-elle simplement.

Une mémoire qui refuse de s'effacer

Aujourd'hui installée à Phnom Penh, la sexagénaire continue de donner des conférences, d'intervenir dans les universités, d'être invitée sur des antennes comme NPR. Sa fille, Clara Kim, a grandi entre deux mondes et signe l'épilogue du livre.

Les récits de survivants cambodgiens publiés en langue anglaise restent rares — le précédent marquant datait de A Cambodian Odyssey de Haing S. Ngor, il y a près de quarante ans. Slow Noodles s'en distingue d'ailleurs sur un point : Chantha Nguon n'a jamais choisi l'exil définitif. Contrairement à tant d'histoires de fuite sans retour, la sienne se termine — ou plutôt continue — au pays.

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