Cambodge & Histoire : Dith Pran, l'homme qui a donné un nom aux champs de la mort
- La Rédaction

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Comment un interprète de Siem Reap, devenu le guide et l'ami du journaliste américain Sydney Schanberg, a traversé quatre années d'enfer sous les Khmers rouges avant de forger, dans le silence de sa survie, l'expression qui allait désigner pour toujours l'un des plus grands crimes du XXe siècle.

Il y a une image qui a fait le tour du monde sans que son nom, longtemps, ne l'accompagne. Celle d'un homme frêle, en chemise trempée, portant sur son dos un journaliste occidental blessé, au milieu du chaos de Phnom Penh en avril 1975. Cet homme s'appelait Dith Pran. Le film qui allait raconter son histoire, sorti dix ans plus tard, ferait de son visage — incarné par un autre survivant, Haing S. Ngor — l'un des plus célèbres du cinéma engagé. Mais avant d'être un personnage de fiction récompensé aux Oscars, Dith Pran fut un homme réel, dont le courage tranquille a permis au monde de voir ce qu'il refusait de croire.
Un fils d'Angkor, formé par deux langues
Né le 27 septembre 1942 à Siem Reap, à quelques kilomètres des tours d'Angkor Wat, Dith Pran grandit dans une famille de la classe moyenne cambodgienne. Son père, fonctionnaire chargé des travaux publics, lui transmet le goût de la discipline ; l'école française lui donne une langue, celle des colons devenus rares mais dont l'empreinte culturelle reste vive dans le Cambodge des années 1950. L'anglais, lui, Dith Pran l'apprend seul, par obstination, par curiosité, par pressentiment peut-être qu'il en aurait besoin. Cette double compétence linguistique, rare pour un jeune homme de sa génération, fait de lui un intermédiaire précieux : interprète pour l'armée américaine, puis pour une équipe de tournage britannique venue filmer Lord Jim près des temples d'Angkor, il navigue déjà entre les mondes avant même que la guerre ne les fasse violemment se percuter.
Au tournant des années 1970, alors que le conflit vietnamien déborde sur le sol cambodgien et que Lon Nol renverse le prince Sihanouk, Dith Pran s'installe à Phnom Penh. Il y devient l'assistant et le guide des correspondants du New York Times, dont un certain Sydney Schanberg, arrivé en 1972. Entre les deux hommes naît une relation qui dépasse le cadre professionnel : Schanberg apprend à voir le pays par les yeux de Pran, et Pran devient, selon ses propres mots rapportés plus tard, bien plus qu'un fixeur — un partenaire de reportage, capable de lire les signes avant-coureurs d'un effondrement que peu, en Occident, voulaient encore anticiper.
Rester quand tout le monde part
Le 17 avril 1975, les Khmers rouges entrent dans Phnom Penh. La plupart des journalistes étrangers sont évacués vers l'ambassade française puis vers la Thaïlande. Schanberg, lui, choisit de rester pour couvrir la chute de la capitale — et Dith Pran reste avec lui. Ce choix, à peine quelques jours plus tard, se révèle être un piège sans issue : les étrangers finissent par obtenir un droit de sortie, mais pas les Cambodgiens qui les ont accompagnés. Pran est abandonné à un pays que le nouveau régime s'apprête à vider de toute son intelligentsia.
Commence alors une dissimulation de plusieurs années. Pour survivre, Dith Pran efface toute trace de son passé : il cache qu'il sait lire, qu'il parle anglais, qu'il a travaillé pour des Américains. Il se fait passer pour un simple chauffeur de taxi, un homme sans instruction, sans histoire — car sous Angkar, porter des lunettes ou prononcer un mot de français pouvait suffire à signer un arrêt de mort. Envoyé dans les camps de travail forcé, il connaît la faim organisée comme méthode de pouvoir, se nourrissant parfois de rats, d'escargots, d'insectes, pendant que le régime démantèle méthodiquement la société cambodgienne au nom d'un idéal agraire devenu machine à exterminer.
Pendant quatre années, Dith Pran ne sait rien du sort de sa famille. Il apprendra, à la libération, que quatre de ses frères et sœurs ont été exécutés, que son père est mort de faim, et que sur la cinquantaine de membres de sa famille élargie, la plupart avaient disparu. Ce silence de plusieurs années, cette absence totale de nouvelles, constitue peut-être la part la moins visible — mais la plus longue — de son calvaire.
Les mots pour dire l'innommable
Le 7 janvier 1979, l'invasion vietnamienne met fin au régime de Pol Pot. Dith Pran retourne vers Siem Reap. Sur le chemin, il traverse des zones où les Khmers rouges avaient rassemblé et exécuté leurs victimes par milliers — des puits comblés d'ossements, des rizières où l'herbe, nourrie par les corps enfouis, pousse plus haute et plus verte qu'ailleurs. C'est de cette marche de quarante kilomètres vers la frontière thaïlandaise, en octobre 1979, que naît l'expression qui traversera les décennies : les « killing fields », les champs de la mort. Une formule simple, presque clinique, pour désigner l'ampleur d'un crime que les mots ordinaires ne parvenaient plus à contenir.
Réfugié en Thaïlande, Dith Pran retrouve Sydney Schanberg, qui n'avait jamais cessé de le chercher et avait obtenu le prix Pulitzer en 1976 pour ses reportages sur le Cambodge. Leurs retrouvailles, en 1979, sont restées comme l'un des moments les plus bouleversants du journalisme de guerre du XXe siècle. « Je suis né une seconde fois », aurait confié Pran à son ami à cet instant. Schanberg l'aide à rejoindre les États-Unis, où Pran obtient la nationalité américaine en 1986 et rejoint le New York Times comme photojournaliste — donnant enfin, par l'image, une suite visuelle à ce qu'il avait vécu dans la chair.
De la mémoire personnelle à la cause universelle
L'article que Schanberg publie en 1980, « The Death and Life of Dith Pran », puis le livre qui en découle en 1985, donnent à l'histoire de Pran une résonance mondiale. En 1984 sort le film The Killing Fields, réalisé par Roland Joffé, qui remporte trois Oscars — dont celui du meilleur second rôle pour Haing S. Ngor, lui-même rescapé du génocide, incarnant à l'écran l'homme qu'il avait failli devenir dans la réalité.
Mais Dith Pran ne se contente pas d'être le sujet d'un récit : il en devient l'un des principaux artisans. Nommé ambassadeur de bonne volonté par le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés en 1985, il consacre le reste de sa vie à documenter le génocide et à réclamer justice. Il fonde en 1994 le Dith Pran Holocaust Awareness Project, dont la mission dépasse le seul devoir de mémoire : l'organisation constitue également des archives photographiques destinées à aider les familles cambodgiennes dispersées à retrouver leurs proches disparus. En 1997, avec Kim DePaul, il publie Children of Cambodia's Killing Fields, recueil de témoignages d'enfants survivants du régime, geste éditorial autant que thérapeutique, qui donne une voix à ceux que l'Histoire officielle avait longtemps ignorés.
Jusqu'à sa mort, survenue le 30 mars 2008 des suites d'un cancer du pancréas, Dith Pran continuera de témoigner devant des commissions, des universités, des tribunaux internationaux, portant patiemment la mémoire d'un pays entier sur ses épaules — comme il avait porté, un jour d'avril 1975, un ami blessé dans les rues de Phnom Penh.
Un héritage qui dépasse l'écran
Ce qui frappe, quand on relit le parcours de Dith Pran depuis le Cambodge d'aujourd'hui, c'est la distance entre l'icône cinématographique et l'homme qu'elle a fini par éclipser. Le film de Roland Joffé a fait connaître son histoire à des millions de spectateurs, mais Dith Pran lui-même a toujours insisté sur une nuance essentielle : il ne voulait pas être vu comme une victime, mais comme un témoin. Un homme dont la survie n'avait de sens que mise au service de la vérité — celle des deux millions de Cambodgiens qui, eux, n'avaient pas eu la chance de raconter la leur.
Près de cinquante ans après la chute de Phnom Penh, à l'heure où le tribunal des Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens a clos ses travaux et où les derniers témoins directs du régime khmer rouge disparaissent les uns après les autres, la trajectoire de Dith Pran garde une actualité particulière. Elle rappelle qu'un mot, forgé dans la douleur d'une marche vers l'exil, peut devenir un concept universel de vigilance face au pire — et qu'un homme, en refusant de se taire, peut transformer sa propre survie en héritage collectif.







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