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Mariages d'enfants au Cambodge : ce que révèle vraiment le nouveau rapport de l'UNICEF

À Ratanakiri et Mondulkiri, deux provinces du nord-est où la population autochtone reste majoritaire, une adolescente sur deux estime encore « normal » qu'une fille se marie avant ses 18 ans. Une étude publiée en mars 2026 par l'UNICEF Cambodge et le Behavioural Insights Team dissèque, village par village, les ressorts intimes d'une pratique que les autorités cambodgiennes s'efforcent de faire reculer.

Une adolescente assise à l'entrée de sa maison, dans une province du nord-est du Cambodge.  |  Crédit photo : UNICEF
Une adolescente assise à l'entrée de sa maison, dans une province du nord-est du Cambodge.  |  Crédit photo : UNICEF

Le document ne fait pas la une des journaux internationaux. Il n'en éclaire pas moins, avec une rare précision, un phénomène que le gouvernement cambodgien et ses partenaires internationaux s'attachent à mieux comprendre pour mieux le combattre. Publié en mars 2026 sous le titre Addressing Child, Early and Forced Marriage (CEFM) in Cambodia, le rapport conjoint de l'UNICEF Cambodge et du Behavioural Insights Team (BIT), mené avec Gender and Development for Cambodia (GADC), s'appuie sur une enquête de terrain menée entre juillet et octobre 2025 dans les provinces de Ratanakiri et Mondulkiri.

Près de 650 personnes — adolescentes, adolescents, parents, chefs de village, responsables de la santé — y ont été interrogées, par sondage, entretien individuel ou groupe de discussion, dans les langues bunong, kreung et khmer.

L'objectif n'est pas de produire une nouvelle statistique nationale, mais de comprendre, dans le détail, pourquoi le mariage précoce résiste, alors même que l'âge légal du mariage est fixé à 18 ans au Cambodge (16 ans avec le consentement des parents).

Une géographie très inégale du phénomène

Le nord-est du pays concentre depuis longtemps les taux les plus élevés de mariages d'enfants. Le rapport confirme cette fracture territoriale, mais révèle aussi des nuances frappantes entre les deux provinces étudiées. À Ratanakiri, les personnes interrogées estiment en moyenne qu'environ une fille sur deux se marie avant 18 ans — une perception nettement supérieure à celle de Mondulkiri, où le chiffre avancé tombe à environ 4 sur 10. Plus révélateur encore : à Ratanakiri, près de la moitié des habitants jugent cette pratique socialement acceptable, contre à peine 16 % à Mondulkiri, où le mariage d'enfants est majoritairement perçu comme inacceptable.

Ces écarts locaux trouvent un écho national. Une étude conjointe menée en 2024 par Plan International et le ministère des Affaires féminines dans neuf provinces cambodgiennes avait déjà établi que 14,4 % des filles se mariaient avant 18 ans, un taux grimpant à 37,3 % à Ratanakiri — de loin la province la plus touchée du pays. À l'échelle nationale, le taux global est passé d'environ 25 % en 2000 à 18 % en 2022 : une baisse réelle, que le gouvernement entend désormais accélérer via un plan d'action national actuellement en préparation.

L'école, premier rempart, premier point de rupture

Le rapport insiste sur un mécanisme central : ce n'est pas le mariage qui chasse les filles de l'école, mais bien souvent l'inverse. Près d'un quart des adolescentes et adolescents interrogés ont quitté le système scolaire, la majorité des décrochages survenant au niveau élémentaire, entre les classes 1 et 6. Une fois l'école abandonnée — le plus souvent lors du passage difficile du primaire au collège, quand l'établissement secondaire le plus proche se trouve à des heures de marche ou de l'autre côté d'une rivière — le mariage apparaît comme une option « logique » à défaut d'alternative claire.

Les motifs de décrochage sont nettement genrés. Les garçons quittent principalement l'école pour soutenir financièrement leur famille ; les filles, elles, considèrent souvent leur scolarité comme « achevée » au niveau où elles s'arrêtent — signe de normes de genre selon lesquelles l'avenir d'une fille se conjugue avant tout au foyer.

Le rapport souligne d'ailleurs un décalage frappant : alors que 31 % de l'ensemble des répondants citent le mariage ou la grossesse précoce comme cause de décrochage scolaire féminin, seules 9 % des filles ayant elles-mêmes abandonné l'école le confirment comme raison personnelle — signe que la pression sociale externe attribue au mariage un rôle plus grand qu'il ne l'est concrètement dans le vécu des intéressées.

Autre enseignement à retenir : plus de la moitié des personnes interrogées ne connaissent pas encore l'existence de dispositifs d'aide au maintien scolaire (bourses, soutien alimentaire, aides au transport), pourtant mis en place par les autorités locales. Une marge de progression identifiée par le rapport, notamment à Ratanakiri, où une meilleure diffusion de ces aides pourrait faire la différence.

La honte, moteur silencieux du mariage forcé

Si la pauvreté demeure un facteur structurant — les familles en difficulté financière ont davantage tendance à retirer leurs filles de l'école pour les faire travailler ou les marier —, le rapport met en lumière un ressort tout aussi puissant : la préservation de l'honneur familial. Dans les deux provinces, une grossesse hors mariage ou une relation amoureuse suspectée suffisent à précipiter une union, les parents cherchant avant tout à éviter le jugement de la communauté.

Un responsable local cité dans le rapport résume la logique ambiante : les familles craignent que leurs enfants ne soient jugés par le voisinage, d'où une pression à marier rapidement plutôt qu'à affronter la honte.

Ce mécanisme explique un paradoxe frappant relevé dans l'enquête : à Mondulkiri, où le mariage précoce est globalement jugé moins acceptable, la stigmatisation entourant les grossesses adolescentes est plus forte qu'à Ratanakiri. Le mariage y devient alors la seule issue socialement tolérable face à une grossesse « hors-norme » — preuve que le recul du mariage d'enfants dans l'opinion ne suffit pas, à lui seul, à protéger les adolescentes si les grossesses précoces restent stigmatisées.

Une éducation sexuelle et reproductive à renforcer

Le rapport identifie des marges de progrès en matière d'accès à l'information sur la santé sexuelle et reproductive : environ un tiers des adolescents interrogés déclarent n'avoir jamais reçu la moindre information sur le sujet, et moins de la moitié des filles savent citer une méthode de contraception. Les écoles restent la principale source d'information — mais paradoxalement, elles ne sont pas jugées les plus fiables : ce sont les centres de santé qui recueillent la plus grande confiance, alors qu'ils ne touchent qu'une minorité d'adolescents.

Le rapport identifie également un phénomène qu'il qualifie d'« erreur confiante » à Mondulkiri, où de nombreuses adolescentes affirment avec assurance des informations erronées sur la transmission du VIH ou l'efficacité des préservatifs — contre une plus grande propension à admettre son incertitude à Ratanakiri. Un déficit de fiabilité de l'information, plus qu'un simple déficit de quantité.

Des normes de genre encore à faire évoluer

Un autre volet du rapport porte sur les normes entourant la violence entre partenaires intimes, un sujet sur lequel le Cambodge a fait de la sensibilisation une priorité ces dernières années. Dans les deux provinces étudiées, une part importante des adolescents — près de sept sur dix à Ratanakiri, un peu moins à Mondulkiri — considèrent qu'un mari peut être justifié à frapper sa femme dans certaines situations soumises par les enquêteurs (négligence des enfants, sortie sans autorisation, refus de rapports sexuels...).

Les garçons adhèrent un peu plus souvent à ces justifications que les filles. Ce constat, propre aux zones rurales et autochtones étudiées, tranche avec les enquêtes démographiques et de santé à l'échelle nationale, qui montrent une tendance à la baisse du soutien à la violence conjugale chez les jeunes Cambodgiens — signe que les campagnes de sensibilisation portent leurs fruits, même si un travail de fond reste à mener dans les zones les plus reculées.

Ce que le rapport ne dit pas — et pourquoi

L'étude ne porte pas sur les mariages forcés au sein des communautés LGBTQ, une question distincte régulièrement documentée par des organisations telles que Rainbow Community Kampuchea, dont une enquête de 2019 avait révélé qu'une majorité de personnes lesbiennes, bisexuelles et transgenres interrogées avaient subi des violences familiales liées au rejet de leur orientation, une frange d'entre elles ayant été poussées vers un mariage hétérosexuel forcé.

Le rapport UNICEF-BIT, lui, se concentre exclusivement sur le mariage précoce hétérosexuel en contexte autochtone et rural — un choix méthodologique qui laisse ouverte la question, tout aussi documentée, des mariages forcés imposés aux personnes LGBTQ pour « corriger » leur orientation ou leur identité de genre.

Des recommandations opérationnelles plutôt qu'incantatoires

Le rapport égrène sept recommandations concrètes : renforcer le soutien financier au maintien scolaire des filles ; actualiser l'éducation sexuelle en insistant sur les compétences pratiques de négociation ; élargir les canaux d'information hors du cadre scolaire, notamment via le téléphone mobile, aujourd'hui possédé par plus de la moitié des adolescents interrogés ; adapter les stratégies aux différences provinciales — cibler les parents à Mondulkiri, où leur autorité prime, et renforcer l'agentivité des filles à Ratanakiri, où leur confiance à refuser un mariage reste faible malgré un cadre nominalement plus favorable.

Ces conclusions viendront alimenter un futur plan d'action national de prévention du mariage d'enfants et des grossesses adolescentes, actuellement en cours d'élaboration par le ministère des Affaires féminines avec l'appui de l'UNICEF, de Plan International et du FNUAP, pour la période 2025-2030.

Pour aller plus loin

●        UNICEF Cambodia & Behavioural Insights Team, Addressing Child, Early and Forced Marriage (CEFM) in Cambodia, mars 2026 — unicef.org/cambodia

●        Plan International Cambodia & ministère des Affaires féminines, étude nationale sur neuf provinces, 2024

●        Institut national de la statistique, ministère de la Santé & ICF, Cambodia Demographic and Health Survey 2021-22

●        Girls Not Brides, fiche pays Cambodge — girlsnotbrides.org

●        Rainbow Community Kampuchea, Family Violence towards Lesbian, Bisexual and Transgender (LBT) people in Cambodia, 2019

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