Norodom Ier — Le roi qui négocia avec des canonnières françaises devant son palais
- La Rédaction

- 30 juin
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Des canonnières françaises remontent le Tonlé Sap et jettent l'ancre face au palais royal. Leurs canons ne tirent pas. Ils n'ont pas besoin de tirer. À l'intérieur du palais, le gouverneur de Cochinchine Charles Thomson tend au roi Norodom Ier un document à signer : une convention qui transfère aux Français la gestion des affaires intérieures du royaume.

Le roi a régné vingt-quatre ans. Il sait lire entre les lignes d'un traité. Il sait aussi ce que signifient des canons pointés vers son palais. Il signe.
Ce n'est pas la scène d'ouverture qu'on attendrait d'un roi. Il n'y a pas de bataille, pas de défaite militaire, pas même de discours. Juste un homme, seul face à une décision qui n'en est pas une, dans la chaleur moite d'un après-midi cambodgien. C'est pourtant cette scène, plus que n'importe quel traité signé dans le calme d'un bureau, qui résume quarante-quatre ans d'un règne pris en étau entre trois empires.
Un héritage déjà fissuré
Norodom naît Ang Voddey en février 1834, fils aîné du roi Ang Duong. Le Cambodge dans lequel il grandit n'est déjà plus tout à fait un royaume souverain : c'est un territoire tampon, écrasé entre deux puissances régionales qui se le disputent depuis des générations. À l'est, le Vietnam. À l'ouest, le Siam — qui exerce alors sa suzeraineté directe sur le pays.
Pour renforcer les liens entre son royaume et son puissant voisin, le jeune Ang Voddey est envoyé étudier à Bangkok. Il y passe sa jeunesse, formé selon les usages de la cour siamoise, pendant que son propre pays continue de se faire grignoter ses provinces occidentales. Le protocole de l'époque veut même que les rois du Cambodge soient couronnés en présence simultanée des représentants de leurs deux suzerains — un vassal à deux têtes, sans marge de manœuvre propre.
Quand Ang Duong meurt en 1860, la succession ne se fait pas en douceur. Plusieurs dignitaires du royaume se rangent derrière Si Votha, un autre fils du roi défunt. Norodom doit alors aller chercher à Bangkok une armée siamoise pour venir le réinstaller de force sur le trône, à Oudong.
Un roi qui emprunte les soldats de son suzerain pour s'asseoir sur son propre trône : voilà, dès les premiers mois, toute la fragilité de sa position.
L'appel à la France
C'est dans cette asphyxie géopolitique que Norodom prend la décision qui définira tout son règne. Inquiet de voir son royaume disparaître, pressé entre ses puissants voisins siamois et vietnamiens, il sollicite directement la protection de l'empereur Napoléon III. Au même moment, les Français investissent la Cochinchine voisine et rêvent d'utiliser le Mékong comme voie d'accès vers la Chine intérieure. Les intérêts des deux parties convergent : Norodom cherche un protecteur, la France cherche un fleuve.
Le 5 juillet 1863, Pierre-Paul de La Grandière, gouverneur de la Cochinchine, vient en personne apporter au roi un traité de protectorat. Norodom signe. Le 11 août, une convention franco-khmère en précise les termes : le Cambodge s'interdit toute relation avec une puissance étrangère sans l'accord de la France, et accepte l'installation d'un résident général dans sa capitale. En échange, les ressortissants français obtiennent le droit de circuler librement, de posséder des terres, et d'être jugés par un tribunal mixte.
Sur le papier, c'est un échange. Une protection contre une présence.
Mais Norodom, en habile politique, ne met pas tous ses œufs dans le même panier. La ratification du traité tardant à venir depuis Paris, il signe en secret, le 1er décembre 1863, un second traité — avec le Siam cette fois — qui le fait vice-roi siamois et gouverneur du Cambodge, pendant que les Siamois conservent Battambang et Siem Reap. Un roi qui négocie simultanément avec ses deux prétendants protecteurs, cherchant la meilleure issue pour sa couronne et son pays.
Le geste lui vaudra une réponse ferme. Quand, au début de 1864, Norodom envisage de se rendre à Bangkok pour son couronnement, Ernest Doudart de Lagrée — le représentant français sur place, déjà rencontré dans l'expédition du Mékong — le dissuade fermement : s'il persiste, son départ pourrait être définitif.
Le message est limpide. La France protège. La France surveille aussi.
Finalement couronné à Oudong en juin 1864, en présence des représentants des deux puissances rivales, Norodom installe sa capitale à Phnom Penh deux ans plus tard. En 1867, le Siam reconnaît officiellement le protectorat français sur le royaume. La page semble tournée.
Elle ne fait que commencer.
Les clauses qu'on ne lit qu'après avoir signé
Norodom comprend vite que le traité de 1863 contient bien plus que ce qu'il avait imaginé. Les clauses qui garantissaient une protection s'avèrent, à l'usage, beaucoup plus contraignantes que prévu. Le roi règne encore. Mais chaque année qui passe rogne un peu plus sur ce que ce mot signifie réellement.
Dans les années 1860, des révoltes internes éclatent contre son autorité. Pour sauver son trône, il doit chaque fois solliciter l'intervention des troupes du nouveau protecteur — créant un cercle qui se referme sur lui-même : plus il dépend de la France pour rester roi, moins il peut négocier les termes de cette dépendance.
1884 : les canonnières devant le palais
Vingt ans après la signature du premier traité, la France décide de resserrer l'étau. Le 17 juin 1884, des canonnières prennent position devant le palais royal de Phnom Penh, pendant que le gouverneur Charles Thomson impose à Norodom la signature d'une nouvelle convention. Celle-ci transfère purement et simplement la gestion des affaires intérieures du royaume aux mains de l'administration française.
Il ne s'agit plus de diplomatie. C'est une démonstration de force à l'état pur, menée sous le regard du roi depuis les fenêtres de son propre palais. Norodom signe — il n'a, dans les faits, plus aucune autre option.
Trois ans plus tard, en 1887, le Cambodge est intégré à l'Indochine française nouvellement créée, aux côtés du Vietnam et du Laos. Le roi y perd ce qu'il lui restait d'autorité réelle. En 1897, ultime étape de ce dépouillement progressif, il octroie — sous contrainte — une constitution qui place le résident supérieur français à la présidence du conseil des ministres, avec pouvoir de contresigner toutes les décisions royales, ainsi que les nominations et révocations de fonctionnaires.
Le roi règne. Il ne gouverne plus.
Le pragmatisme des dernières années
Après la guerre franco-chinoise de 1884-1885 et la consolidation de l'Indochine française, Norodom semble tirer une conclusion lucide et amère : toute résistance ouverte serait vouée à l'échec. Il réoriente alors ses efforts vers un objectif plus modeste mais, à ses yeux, plus réaliste — préserver une certaine stabilité pour ses sujets, dans le cadre désormais imposé.
Ses relations avec les autorités françaises se font plus pragmatiques dans la dernière phase de son règne. Il exécute, plutôt à contrecœur, les fonctions représentatives qui lui restent attribuées. Plus de bataille, plus de traité secret, plus de tentative de rééquilibrage diplomatique. Seulement la gestion au jour le jour d'une souveraineté résiduelle.
Norodom Ier s'éteint le 24 avril 1904, après quarante-quatre ans de règne — le plus long de l'histoire moderne du Cambodge, et peut-être le plus tourmenté.
Une mémoire qui se dispute encore aujourd'hui
Un point reste vif dans l'historiographie cambodgienne contemporaine, et il mérite d'être posé sans trancher : certaines sources, dont une lettre attribuée au roi Ang Duong adressée à Napoléon III, ainsi qu'une déclaration plus récente du roi Norodom Sihanouk évoquant son aïeul, affirment qu'Ang Duong n'avait jamais souhaité faire de la France un protecteur colonial — mais plutôt un allié militaire et politique, sollicité ponctuellement, et non un tuteur permanent. Cette lecture entre en tension directe avec le récit que proposaient nombre d'auteurs français du XIXe siècle, qui présentaient le protectorat comme un sauvetage généreux et désintéressé.
Entre ces deux versions — la France libératrice d'un royaume menacé, ou la France profitant d'un appel à l'aide ponctuel pour imposer une tutelle permanente — l'histoire de Norodom Ier ne se laisse réduire à aucune des deux. Elle est faite de calculs successifs, de marges de manœuvre qui se referment année après année, et d'un homme qui a navigué, avec plus de finesse qu'on ne le lui reconnaît souvent, entre des forces qui le dépassaient largement.
Norodom Ier n'a jamais traversé Bornéo ni disparu dans une forêt cambodgienne. Il n'a pas eu besoin de partir à l'aventure : l'aventure, sous la forme de canonnières, d'explorateurs et de diplomates, est venue directement frapper à la porte de son palais. C'est peut-être le sort le plus singulier de tous les personnages de notre série — celui qui n'a jamais quitté son pays, et qui a pourtant dû apprendre à y survivre comme un étranger dans son propre royaume.







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