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Le pyjama, du lit à la rue : l'étonnante success story d'une mode cambodgienne

Chemises et pantalons assortis, imprimés fleuris ou à pois, portés aussi bien pour aller au marché que pour conduire une moto : au Cambodge, le pyjama a depuis longtemps quitté la chambre à coucher pour envahir la rue. Un phénomène qui intrigue les visiteurs étrangers depuis des décennies, alimente aujourd'hui les réseaux sociaux, et pose une question simple en apparence : d'où vient cette mode, et tient-elle toujours la distance ?

Deux Cambodgiennes en pyjama fleuri traversent une rue animée de Phnom Penh, krama noué sur le visage pour se protéger du soleil, parmi motos et étals de rue. © Cambodge Mag
Deux Cambodgiennes en pyjama fleuri traversent une rue animée de Phnom Penh, krama noué sur le visage pour se protéger du soleil, parmi motos et étals de rue. © Cambodge Mag

Un vêtement arrivé par la frontière vietnamienne

L'histoire du pyjama de rue cambodgien commence en réalité chez le voisin vietnamien. Là-bas, on l'appelle đồ bộ : un ensemble haut et bas assorti, en coton léger, que les Vietnamiennes portent aussi bien pour dormir que pour tenir un étal au marché ou faire les courses du quotidien. La frontière entre vêtement d'intérieur et tenue de ville n'a jamais vraiment existé pour ce vêtement, hérité de la tradition des tenues assorties bien antérieure à l'arrivée des pyjamas occidentaux en Asie du Sud-Est.

Ce goût pour l'ensemble assorti et confortable s'est diffusé au Cambodge par les échanges commerciaux transfrontaliers, les communautés vietnamiennes installées dans le pays, et la production textile régionale, qui a longtemps fait circuler des surplus d'usine entre les deux pays. Progressivement, les Cambodgiennes se sont approprié le vêtement à leur manière, en le déclinant dans des couleurs plus vives et des imprimés plus flamboyants que la version vietnamienne, plus sobre.

Confort, climat et petit budget : les raisons d'un succès

Le succès du pyjama cambodgien ne doit rien au hasard. Dans un pays où la chaleur et l'humidité dominent une grande partie de l'année, ces ensembles amples et légers, généralement en coton, offrent un confort que peu d'autres tenues égalent. Ils sèchent vite, ne se froissent pas, ne coûtent presque rien à l'achat et n'imposent aucun repassage, un argument de poids pour les vendeuses de marché qui les portent du lever au coucher du soleil.

Le vêtement a aussi trouvé sa place par praticité pure : facile à enfiler tôt le matin pour une course rapide, adapté à la conduite de moto, à la vente ambulante ou à une sieste improvisée pendant les heures les plus chaudes de la journée. Pour de nombreuses générations de femmes, notamment dans les provinces, le pyjama est ainsi devenu un vêtement de tous les jours à part entière, porté sans complexe de la maison jusqu'au marché.

Un folklore local qui fascine les voyageurs

Depuis les années 2000, le pyjama cambodgien est devenu un motif récurrent des récits de voyageurs et des blogs consacrés au pays. Beaucoup de visiteurs occidentaux racontent leur surprise de croiser des grand-mères, des commerçantes ou de jeunes mères se déplaçant en pyjama coloré au marché, à moto, ou même en soirée. Le phénomène, loin d'être perçu comme négligé par les Cambodgiens eux-mêmes, est plutôt revendiqué comme une habitude assumée, entre confort et identité locale.

Sur les réseaux sociaux, la tendance a pris une nouvelle dimension ces dernières années : les vidéos consacrées au pyjama cambodgien cumulent des centaines de milliers de vues sur TikTok, où des internautes, cambodgiens comme étrangers, s'interrogent avec humour sur ce qui reste une curiosité vestimentaire régionale, partagée avec le Vietnam voisin et, dans une moindre mesure, certaines régions de Chine et d'Indonésie.

Toujours tendance, ou en voie de disparition ?

La réponse est nuancée. Dans les provinces, sur les marchés et parmi les générations plus âgées, le pyjama de rue reste une habitude bien vivante, transmise de mère en fille et associée à un mode de vie où confort et économie priment sur l'apparence. Mais à Phnom Penh, chez les jeunes urbains connectés aux réseaux sociaux, la tendance recule sensiblement au profit d'un streetwear plus international, mêlé à une redécouverte fière des habits traditionnels khmers comme le kroma ou le sampot, réinterprétés par une nouvelle génération de créateurs et de marques locales.

Le marché de la mode cambodgien lui-même a changé de visage : montée du commerce en ligne, arrivée de nouvelles enseignes, engouement pour les tendances internationales et développement d'un secteur du luxe encore modeste mais en expansion.

Le pyjama de rue n'a pas disparu de ce paysage, mais il cohabite désormais avec des esthétiques bien plus variées, portées par une génération qui a grandi avec Instagram et TikTok autant qu'avec les habitudes de ses grand-mères.

Reste que le pyjama cambodgien a acquis, au fil des décennies, quelque chose que peu de modes passagères obtiennent : un vrai statut culturel. Objet de curiosité pour les uns, symbole de confort assumé pour les autres, il continue d'incarner une manière bien cambodgienne de faire fi des conventions vestimentaires occidentales, sans jamais vraiment se soucier du regard extérieur.

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