top of page
Ancre 1

Anida Yoeu Ali : comment une artiste de la diaspora cambodgienne a transformé l'exil, l'islam et l'identité khmère en créature, en couleur et en performance

Née à Battambang, exilée enfant, revenue adulte pour habiter la mémoire — Anida Yoeu Ali transforme le déplacement en créature, en performance, en couleur. Portrait d'une des artistes les plus visibles de la diaspora cambodgienne aujourd'hui.

Anida Yoeu Ali, portrait de l'artiste. Photo fournie
Anida Yoeu Ali, portrait de l'artiste. Photo fournie

Anida Yoeu Ali est née à Battambang en 1974. Elle avait cinq ans lorsque sa famille a fui le pays après l'invasion vietnamienne, passant par un camp de réfugiés en Thaïlande puis par la Malaisie, avant de s'installer à Chicago. C'est là qu'elle grandit, première génération américaine d'une famille musulmane khmère, entre héritages cham, malais, thaï et khmer.

Elle ne revient au Cambodge qu'en 2011, pour y vivre cinq ans à Phnom Penh — délibérément, le même nombre d'années qu'elle avait passées dans le pays avant l'exil. De ce retour naît son œuvre la plus connue, The Buddhist Bug : une créature serpentine couleur safran, mi-chenille, mi-robe monastique, mi-hijab, qu'Ali incarne et photographie en mouvement — dans des salles de classe, des cinémas, des rizières, des rues cambodgiennes. Le Bug n'a ni genre fixe ni identité religieuse unique ; il est construit pour ne jamais se figer. La série, réalisée entre 2009 et 2015, lui vaut le Sovereign Asian Art Prize en 2015 et devient l'une des œuvres de la diaspora cambodgienne les plus exposées à l'international de la décennie.

Le Chador Rouge, ou l'espace public comme scène

Sa deuxième œuvre majeure, The Red Chador, pousse la confrontation plus loin, et plus littéralement dans l'espace public. Vêtue d'un tchador rouge à sequins, Ali marche en silence — parfois des heures durant — dans des rues, sur des plages, dans des gares, à travers le monde : une silhouette scintillante et impossible à ignorer, qui met chaque passant face à ses propres réactions devant une femme musulmane visible.

En 2017, le tchador original disparaît de ses bagages après qu'elle a été fouillée et détenue par les services d'immigration lors d'un voyage entre Ramallah et Tel-Aviv. Plutôt que de traiter cette perte comme un simple incident, Ali orchestre une cérémonie funéraire pour l'œuvre disparue — une manière de commenter les disparitions et les hostilités que subissent les musulmans aux frontières. Deux ans plus tard, lors d'une résidence au Shangri La Museum de Honolulu, elle « fait renaître » l'œuvre — non pas comme un seul tchador, mais comme une fratrie de sept, aux couleurs d'arc-en-ciel, marchant ensemble.

Le déplacement comme matière, la joie comme méthode

Ce qui relie ces deux œuvres, c'est le refus d'Ali de réduire le déplacement à la seule tragédie. Elle revendique l'humour, l'absurde et la joie comme outils de travail — non pas malgré le poids de l'histoire des réfugiés et de l'islamophobie, mais précisément à cause de lui. « Il nous faut de l'humour », dit-elle. « Il nous faut de la joie et la capacité de rire de nous-mêmes. »

Cette esthétique du spectaculaire n'a pourtant pas fait l'unanimité : certains observateurs y voient un risque, celui de transformer des sujets aussi graves que l'islamophobie ou l'exil forcé en images avant tout séduisantes, au point d'atténuer la charge critique qu'elles portent.

« Coconut Road », série The Buddhist Bug, Phnom Penh, 2015. Photo fournie
« Coconut Road », série The Buddhist Bug, Phnom Penh, 2015. Photo fournie

Aujourd'hui, Ali partage sa vie entre l'État de Washington — elle réside à Tacoma et occupe un poste d'artiste en résidence senior à l'Université de Washington Bothell — et une pratique qui la ramène régulièrement en Asie du Sud-Est. Son travail a été exposé au Palais de Tokyo, à la Haus der Kunst, au Smithsonian, et lors d'une rétrospective majeure au Seattle Asian Art Museum en 2024. Elle a cofondé Studio Revolt, un laboratoire média porté par des artistes, avec son collaborateur de longue date Masahiro Sugano. Elle travaille aujourd'hui sur The 99, projet final de la série Red Chador : une collection haute couture de 99 tchadors uniques, confectionnés à partir de tissus sourcés dans les marchés du Cambodge, de Thaïlande, d'Indonésie, de Malaisie et du Vietnam.

Pour une publication ancrée dans la culture cambodgienne et racontée à la fois en français et en anglais, Anida Yoeu Ali est un sujet naturel : son œuvre entière porte sur l'impossibilité de choisir une seule langue, une seule religion, un seul pays — et sur la manière de rendre cette impossibilité visible, sonore, et étrangement joyeuse.

Plus d'informations sur l'artiste : www.anidaali.com

Commentaires

Noté 0 étoile sur 5.
Pas encore de note

Ajouter une note
  • Télégramme
  • Youtube
  • Instagram
  • Facebook Social Icône
  • X
  • LinkedIn Social Icône
bottom of page