Le pont de Tatai - Phum Daung : la vie suspendue entre jungle et mangrove
- La Rédaction

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Dans les Cardamomes, dans la province de Kôh Kong, un pont de béton enjambe la rivière Tatai. En dessous, pirogues à moteur, marchandes ambulantes et musiciens itinérants perpétuent un art de vivre fluvial que la route, puis la drague à sable, ont failli emporter.

Vu du tablier, le paysage a des airs de carte postale : une eau couleur thé, bordée de collines couvertes d'une forêt dense qui descend jusqu'au bord de l'eau, et, amarrée sous les piles de béton, toute une flottille de longues barques peintes de vert, de rouge et de turquoise, capotées de bâches sombres contre le soleil. C'est le pont de Tatai, dans le village de Phum Daung, à une vingtaine de kilomètres de la ville de Kôh Kong, dans le sud-ouest du Cambodge. Ici, la route nationale 48 franchit la rivière du même nom, au débouché des monts Cardamomes — l'un des derniers grands massifs de forêt tropicale intacte d'Asie du Sud-Est.
Une rivière née des Cardamomes
La Tatai prend sa source dans les hauteurs des Cardamomes, ce massif montagneux qui court le long de la frontière thaïlandaise et referme sur lui-même l'un des écosystèmes les plus riches du pays : éléphants d'Asie, léopards nébuleux, gibbons et une avifaune considérable y trouvent refuge. La rivière serpente à travers la jungle sur une trentaine de kilomètres avant de rejoindre le golfe de Thaïlande, tantôt paisible et profonde de vingt mètres, tantôt précipitée en cascades là où le lit rocheux se dérobe brusquement — c'est là, en amont du pont, que se trouvent les chutes de Tatai, accessibles en pirogue.
En 2016, une partie de ce territoire a été classée sanctuaire faunique de Tatai, une aire protégée de plus de 144 000 hectares placée sous l'autorité du ministère de l'Environnement — reconnaissance tardive de la valeur écologique d'un massif encore largement menacé par le braconnage, l'accaparement de terres et l'exploitation illégale du bois.
Un pont, une route, un désenclavement
Longtemps, la province de Kôh Kong est restée l'une des régions les plus isolées du Cambodge, coincée entre la mer et une chaîne de montagnes impénétrable, accessible seulement par bateau ou par de longues pistes de latérite. La construction de la route nationale 48, qui relie aujourd'hui Sihanoukville à la ville frontière de Kôh Kong, a changé la donne : trois grandes rivières coupent cette unique route carrossable, et à chacune correspond un pont, autour duquel s'est développée une petite agglomération. Tatai, la plus proche de Kôh Kong, doit ainsi son existence même à ce franchissement — un village de passage, construit littéralement autour et sous son pont.

Cette route a fait de Tatai un point de repos obligé pour les camionneurs et les cars reliant Phnom Penh à la frontière thaïlandaise, mais aussi la porte d'entrée touristique vers les Cardamomes.
La vie sous le pont
C'est là, à l'ombre du tablier, que bat le vrai cœur du village. Les pilotes de bateau, adolescents en tongs et chapeaux de brousse, attendent les touristes en riant entre deux virées vers les chutes ou les lodges en amont.

Les vendeuses ambulantes installent leurs tables de fortune : brochettes de poulet grillées au charbon de bois, œufs de canne bouillis empilés en pyramide, fruits confits dans des bacs en plastique, le tout à portée de main des chauffeurs qui s'arrêtent le temps d'un repas.

Un peu plus loin, sous l'un des piliers du pont, des musiciens itinérants — joueurs de tro, la vielle à deux cordes traditionnelle khmère, et de percussions — s'installent à même une natte tressée, entourés d'un cercle de villageois venus écouter, dans une scène qui pourrait dater d'un siècle comme d'hier.

Plus haut sur la rive, une vieille femme s'active à préparer du poisson séché enveloppé dans des feuilles de bananier, geste répété tant de fois que ses mains semblent agir sans qu'elle ait besoin de regarder. Ce sont ces détails, plus que le pont lui-même, qui font de Tatai un lieu vivant : une économie entière — pêche, restauration ambulante, transport fluvial, petit artisanat — organisée autour d'un simple point de passage.

La rivière menacée
Cette tranquillité apparente masque une histoire plus tourmentée. Entre 2008 et 2012, la Tatai est devenue malgré elle le symbole d'un des conflits environnementaux les plus documentés du Cambodge : le dragage industriel de son sable, extrait par dizaines de milliers de tonnes pour être exporté vers Singapour, où il servait à gagner des terres sur la mer. Selon un rapport de l'ONG Global Witness, l'activité aurait rapporté plusieurs millions de dollars par an à la société concessionnaire, tout en détruisant les habitats de poissons et de crabes dont vivaient des centaines de familles riveraines. Des pêcheurs de la communauté écotouristique de Tatai ont rapporté une chute d'environ 85 % de leurs prises.
Après des années de pétitions, de reportages internationaux et une intervention personnelle du Premier ministre Hun Sen, le dragage a fini par être suspendu sur ce tronçon de la rivière. L'épisode reste, pour les habitants comme pour les défenseurs de l'environnement, un rappel de la fragilité de cet équilibre entre développement et préservation.
Ce combat n'appartient pas qu'au passé. En janvier 2026, le ministère de l'Environnement a suspendu un nouveau projet d'extraction de sable dans la province de Kôh Kong — non pas sur la Tatai elle-même, mais sur le cours voisin du Prek Kampong Som, dans le district de Sre Ambel, à proximité du sanctuaire des tortues royales. Les autorités y ont ordonné l'arrêt des opérations, entamées en novembre 2025, le temps qu'une étude d'impact environnemental complète soit menée. Si le ministère affirme n'avoir trouvé, lors d'une inspection, aucune preuve de dommage avéré, des associations comme le Cambodian Youth Network Association ont salué le principe de précaution, rappelant que l'extraction de sable peut fragiliser les berges, dégrader la qualité de l'eau et menacer la reproduction de la tortue royale, un reptile endémique dont il ne resterait que quelques centaines d'individus matures à l'état sauvage. L'épisode, survenu à quelques dizaines de kilomètres de Tatai, montre que la vigilance autour du sable des rivières du Kôh Kong reste, quinze ans après la première crise, une préoccupation bien vivante.
Un écotourisme en construction
La rivière a depuis retrouvé une partie de sa vocation première : celle d'un couloir naturel entre jungle et mangrove, aujourd'hui support d'un tourisme communautaire encore modeste mais organisé. Le panneau de la « Tatai Tourism Community », planté au bord de la route nationale entre un cocotier et des affiches artisanales vantant bungalows, kayak et randonnées, en résume l'ambition : canaliser les visiteurs vers des prestataires locaux plutôt que vers de grandes structures extérieures.

Quelques lodges au fil de l'eau, construits sur pilotis dans le style traditionnel khmer — toits de chaume, terrasses de bois suspendues au-dessus de l'eau brune — proposent nuitées, balades en kayak et sorties nocturnes à la recherche des lucioles qui illuminent la mangrove après la tombée du jour.
En amont comme en aval du pont, on aperçoit encore ces cabanes sur pilotis où des familles entières vivent au rythme du fleuve, pirogues amarrées au ponton, linge séchant sous l'auvent de chaume — la vie fluviale, ordinaire et continue, contre laquelle la route et le tourisme n'ont, pour l'instant, pas trop empiété.

Comment visiter Tatai
Le village de Tatai (Phum Daung) se trouve sur la route nationale 48, à une vingtaine de kilomètres à l'est de la ville de Kôh Kong, sur le trajet des bus reliant Phnom Penh ou Sihanoukville à la frontière thaïlandaise. La plupart des visiteurs s'y arrêtent pour embarquer en bateau vers les chutes de Tatai, à une heure de pirogue en amont, ou pour rejoindre l'un des éco-lodges disséminés le long de la rivière. Il n'y a ni banque ni distributeur sur place : mieux vaut prévoir des espèces. Les pilotes de bateau, regroupés en communauté locale, proposent leurs services directement au pied du pont — une manière simple de financer directement l'économie du village plutôt que les circuits organisés depuis Kôh Kong ou Sihanoukville.







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