Le grand rééquilibrage cambodgien : quand l’économie de la spéculation cède la place à la maturité industrielle
- Partenaire Presse

- 26 mars
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Face à l’effondrement de l’immobilier, au retour massif des migrants et à la hausse des droits de douane américains, le Cambodge amorce une transition structurelle vers un modèle de croissance plus sélectif et industriel.

Un tournant structurel sous pression
L’économie cambodgienne traverse une phase de recalibrage profond. Un rapport de la société de conseil Confluences Capital, intitulé « Cambodia’s Economic Re‑engineering 2025‑2026 Pivot: From Speculative Growth to Industrial Maturity » et publié en mars 2026, dresse le constat d’un basculement historique : après des années de croissance portée par l’endettement privé et la fièvre spéculative de l’immobilier, le royaume entre dans une ère de maturité industrielle contrainte. La période 2025‑2026 marque un pivot décisif, où les anciens moteurs de la croissance laissent place à une réallocation des capitaux vers des secteurs à plus haute valeur ajoutée.
Mais cette transition est douloureuse. Elle se déroule dans un contexte de ralentissement régional, de tensions géopolitiques et de chocs exogènes qui éprouvent la résilience du royaume.
Trois chocs qui fragilisent le modèle
Le rapport identifie trois chocs simultanés ayant ébranlé l’édifice cambodgien. D’abord, l’immobilier : les projets d’investissement qualifiés (QIP) dans ce secteur sont tombés quasiment à zéro depuis 2021, tandis que la croissance du crédit domestique a chuté de 26,5 % avant la pandémie à 4,9 % en 2025. Les prix immobiliers reculent, et les prêts non performants atteignent 8,3 % au milieu de l’année.
Deuxième choc, social et migratoire : près d’un million de travailleurs cambodgiens sont rentrés de Thaïlande entre juillet et octobre 2025. Ce retour massif a asséché les flux de rapatriements de fonds – en baisse de 60 %, soit une perte estimée à 1,7 milliard de dollars – et perturbé à la fois le marché du travail, les chaînes d’approvisionnement et le tourisme.
Troisième choc, commercial : l’entrée en vigueur en août 2025 d’un droit de douane de 19 % sur les produits cambodgiens exportés vers les États‑Unis. Une mesure qui pourrait ralentir les exportations de 13 %, mettant à mal la compétitivité d’une économie très exposée.
Une fin de cycle pour le modèle spéculatif
Le pays paie aujourd’hui les excès d’un modèle fondé sur le crédit facile. L’encours de la dette des ménages atteignait 84 % du revenu annuel en 2023, contre 65 % deux ans plus tôt. Dans ce contexte, les banques durcissent leurs conditions de prêt, et la consommation des ménages s’ajuste à la baisse.
« Le cycle de croissance spéculatif est terminé », résume le rapport. L’économie entre dans une phase de désendettement progressif, où les acteurs les plus formalisés et les plus efficaces opérationnellement seront les mieux positionnés.
Réindustrialisation et nouveaux investissements
Pourtant, le Cambodge ne sombre pas dans la crise systémique. Le gouvernement mise sur une transformation structurelle pour amortir les chocs. Les investissements directs étrangers (IDE) progressent de 28,5 % au premier semestre 2025, et 630 projets d’investissement ont été approuvés sur l’année, représentant près de 10 milliards de dollars.
Surtout, la structure de l’économie s’améliore. La part des exportations de machines et d’équipements électroniques est passée de 2 % en 2010 à 13 % en 2023, même si elle reste loin derrière le Vietnam, qui affiche 55 %. Aujourd’hui, 80 % des IDE ciblent le secteur manufacturier et l’énergie, signe d’une réorientation assumée vers l’industrie.
Une stabilité macroéconomique à surveiller
Malgré les tensions, les fondamentaux macroéconomiques restent solides. La dette publique n’atteint que 24,9 % du PIB, et le déficit budgétaire est contenu à 3,4 %. La masse monétaire progresse de 17,2 % sur un an, portée par les IDE.
Mais la croissance du crédit reste atone, et les vulnérabilités du secteur financier s’accentuent sous le poids de l’immobilier. Le rapport souligne que la liquidité abondante ne se traduit pas encore par un rebond de l’activité bancaire.
Perspectives 2026 : croissance plus lente, modèle plus sélectif
Les institutions internationales tablent sur une croissance réelle de 4,8 % en 2025, puis 4,3 % en 2026. Une trajectoire en ralentissement, marquée par une inflation contenue et des comptes extérieurs sous pression.
À l’horizon 2029, la sortie du statut de pays moins avancé (PMA) constituera un nouveau test : l’accès aux aides publiques au développement (APD) sera drastiquement réduit, forçant le Cambodge à renforcer sa compétitivité sans filet.
Une croissance à recalibrer
Le Cambodge se trouve à une croisée des chemins. L’ère des bulles spéculatives et de l’endettement facile est révolue. La transition vers une économie industrielle plus mature est engagée, mais la route reste étroite.
Comme le conclut Confluences Capital, le succès dépendra de la capacité du pays à anticiper les vulnérabilités financières et à privilégier l’efficacité opérationnelle face aux vents contraires du commerce mondial.
Pour les investisseurs, le message est clair : la croissance reste possible, mais elle sera désormais plus sélective, plus industrielle, et davantage tournée vers la formalisation des chaînes de valeur.







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