Le Cambodge à l'heure du test énergétique : l'industrie textile face à sa mutation verte
- La Rédaction

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Le secteur de la confection, pilier de l'économie cambodgienne, est confronté à une injonction contradictoire : décarboner massivement d'ici 2030 pour satisfaire les grandes marques mondiales, tout en maîtrisant des coûts énergétiques parmi les plus élevés de la région. Un rapport d'EnergyLab Asia dessine les contours d'une sortie par le haut.

Un secteur-clé pris en étau
Avec près d'un million d'employés et 13,74 milliards de dollars de revenus à l'exportation en 2024, soit 52 % du PIB exportateur du pays, l'industrie textile cambodgienne n'est pas un secteur parmi d'autres : c'est la colonne vertébrale de l'économie nationale. Près de 800 usines, concentrées autour de Phnom Penh et des zones économiques spéciales de Sihanoukville, fournissent des géants mondiaux de la mode, d'H&M à Inditex, de Ralph Lauren à ASOS.
Mais ce modèle, bâti sur la compétitivité salariale et l'énergie thermique bon marché issue du bois, est aujourd'hui fragilisé par une double pression : la graduation imminente du pays du statut de Pays les Moins Avancés (PMA), qui mettra fin à certaines préférences commerciales avec l'Union européenne, et les exigences climatiques croissantes des donneurs d'ordre internationaux.
2030 : l'ultimatum des marques
Les engagements des grandes marques de mode ne sont plus de simples déclarations d'intention. Via la Charte Mode de la CCNUCC, l'initiative Science Based Targets (SBTi) ou le programme RE100, des entreprises comme H&M Group, Burberry, Ralph Lauren, PVH ou ASOS se sont engagées à sourcer 100 % d'électricité renouvelable d'ici 2030 — et à éliminer tout charbon de leurs chaînes d'approvisionnement. Des marques comme Patagonia, Chanel ou Stella McCartney visent même la neutralité carbone dès 2040.
La conséquence pour les usines cambodgiennes est directe : celles qui ne pourront démontrer une production certifiée en énergie verte risquent de perdre des commandes au profit de pays mieux équipés sur le plan réglementaire, comme le Vietnam, le Bangladesh ou la Chine.

Le problème du bois : une bombe à retardement
L'avantage énergétique historique du Cambodge reposait sur l'abondance du bois issu des plantations d'hévéas, de manguiers ou d'acacias, utilisé comme combustible thermique dans les chaudières d'usines. Pendant des années, ce bois était considéré comme une source d'énergie renouvelable à zéro émission carbone.
Ce statut est aujourd'hui sérieusement remis en cause. Des enquêtes journalistiques, des études académiques — notamment les travaux du chercheur britannique Laurie Parsons — et les alertes répétées d'ONG environnementales ont établi qu'une part significative du bois brûlé dans les usines textiles cambodgiennes provient en réalité de forêts défrichées, et non de déchets agricoles certifiés. En 2023, la TAFTAC — le syndicat des exportateurs de vêtements — a elle-même reconnu qu'au moins 300 000 tonnes de bois forestier étaient brûlées annuellement dans les usines du secteur.
Contrairement au Vietnam, qui dispose d'une filière structurée de valorisation des balles de riz, le Cambodge ne dispose d'aucune chaîne d'approvisionnement en déchets agricoles véritablement opérationnelle. Dans ce contexte, la seule voie crédible pour produire de la chaleur renouvelable et traçable reste l'électrification totale des processus thermiques.
Électrifier ou mourir
C'est le message central du rapport publié ce 4 juin par EnergyLab Asia. L'organisation à but non lucratif, basée à Phnom Penh depuis 2018, démontre qu'une électrification complète des usines de niveau Tier 1 — celles qui assemblent et finissent les vêtements — est non seulement techniquement et financièrement faisable, mais qu'elle permettrait au Cambodge de devenir le premier pays producteur de vêtements fonctionnant à 100 % à l'électricité renouvelable.
Aujourd'hui, 55 % de l'énergie consommée par les usines textiles cambodgiennes est thermique — essentiellement du bois — contre 45 % d'électricité. Si l'ensemble des chaudières à biomasse était remplacé par des équipements électriques, la consommation d'électricité du secteur doublerait, passant d'environ 6 267 GWh à plus de 13 000 GWh. Ramené à la capacité du réseau national cambodgien, estimée à 44 185 GWh annuels, cet effort est parfaitement absorbable selon les projections du Plan de Développement Energétique national.
Pour Kim Hellström, responsable développement durable chez H&M Group : « L'accès à des certificats d'énergie renouvelable non groupés, comme l'iREC au Cambodge, est crucial pour atteindre notre objectif de 100 % d'électricité renouvelable. Dans des pays voisins comme le Vietnam et le Bangladesh, la récente introduction des contrats d'achat d'énergie d'entreprise (C-PPA) a offert des avantages concurrentiels significatifs. »
Trois leviers politiques urgents
Le rapport identifie trois chantiers prioritaires à l'attention des pouvoirs publics. À court terme, le gouvernement cambodgien est invité à finaliser le déploiement des certificats d'énergie renouvelable (REC), selon le standard international I-REC, afin de permettre aux usines de certifier leur consommation d'électricité verte. Ensuite, une révision de la politique de solaire en toiture (RTS) s'impose, pour lever les obstacles tarifaires qui freinent l'installation de panneaux photovoltaïques dans les usines. À moyen terme, la création d'un cadre réglementaire pour les contrats d'achat d'énergie d'entreprise (C-PPA) — déjà en place au Vietnam, en Chine, aux Philippines, en Inde et en Turquie — serait un signal fort en direction des investisseurs.
« La politique énergétique n'est plus une priorité environnementale de niche. C'est un impératif de résilience économique », affirme Dean Rizzetti, directeur de la politique énergétique chez EnergyLab Asia. « Le Cambodge dispose de l'un des réseaux électriques les plus propres d'Asie du Sud-Est, avec une capacité solaire en forte croissance. Avec les bons signaux politiques, le secteur de la confection peut s'électrifier et mener le monde dans la décarbonation. »
La carte Tier 2 : l'enjeu de la prochaine décennie
Au-delà de la protection du tissu industriel existant, le rapport ouvre une autre perspective : celle du développement des usines de niveau Tier 2, qui produisent les matières premières — tissus tissés, tricotés, étoffes teintes — utilisées par les usines de confection Tier 1. Le Cambodge n'en compte aujourd'hui qu'une vingtaine, contre des centaines au Vietnam ou en Chine. Or, 90 % des tissus utilisés par le secteur sont encore importés.
Développer ces capacités de production en amont permettrait de réduire les délais de livraison, de rééquilibrer la balance commerciale avec la Chine et le Vietnam, et de créer des emplois mieux rémunérés. Mais les usines Tier 2 sont également beaucoup plus énergivores que leurs homologues Tier 1 — avec une proportion thermique atteignant 70 % —, rendant l'accès à une électricité renouvelable et abordable absolument indispensable à tout développement viable.
« Maximiser le potentiel de l'énergie propre pourrait directement protéger le Tier 1 et soutenir la production Tier 2, faisant progresser le Cambodge dans la chaîne de valeur du vêtement, et continuer à ancrer le secteur à l'économie nationale pour les décennies à venir », conclut Natharoun Ngo Son, directeur pays d'EnergyLab Asia.
Le rapport « Cambodia's Garment Sector: Scaling Electrification to Deliver Growth » a été publié le 4 juin 2026 par EnergyLab Asia.







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