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Cambodge & Nature : Suwanna Gauntlett, la gardienne des forêts du monde

Après vingt-cinq ans au Cambodge à sauver tigres, éléphants et forêts tropicales, la fondatrice de Wildlife Alliance passe le flambeau. Retour sur le parcours d'une femme qui a refusé de choisir entre nature et humanité.

Suwanna Gauntlett @WCS
Suwanna Gauntlett @WA

Une vocation née dans la jungle brésilienne

Il y a des destins que rien ne préfigure, et d'autres qui semblent gravés dans l'écorce des arbres. Celui de Suwanna Gauntlett appartient à la seconde catégorie. Originaire de San Francisco, elle grandit au Brésil et en Europe — une enfance nomade qui aiguise son regard sur le monde. C'est dans la forêt amazonienne qu'une rencontre décisive scelle sa vie : un jaguar torturé par des braconniers. Ce spectacle insoutenable allume en elle une flamme qui ne s'éteindra jamais.

Après des études supérieures en France et en Suisse — licence, master, puis doctorat —, elle entre dans le monde de la conservation non par les couloirs feutrés des ONG internationales, mais par le terrain. Par les forêts boréales de Sibérie, par les côtes battues de l'Inde, par les eaux turquoise des Galápagos. Partout où la faune sauvage recule, Suwanna avance.

Du tigre de Sibérie aux tortues d'Orissa : une militante planétaire

Dès 1994, Suwanna Gauntlett se retrouve en Extrême-Orient russe aux côtés de Steven Galster pour sauver le tigre de l'Amour — dit sibérien — au bord de l'extinction. Ensemble, ils forment et équipent des patrouilles spécialisées, les fameuses unités « Amba ». En cinq ans à peine, le braconnage recule de 80 %. La population de tigres, tombée à 80 individus en 1994, dépasse 400 bêtes en l'an 2000. Un miracle écologique construit à la sueur de patrouilles nocturnes dans la taïga glacée.

En 1998, elle répond à l'appel de la Wildlife Conservation Society of India. Sur les côtes d'Orissa, 40 000 carcasses de tortues Olivâtres jonchent le rivage, victimes de la pêche industrielle. Suwanna organise l'application du droit maritime, intercepte les bateaux en infraction, et obtient des résultats stupéfiants : de 8 700 nidifications en 1998, le nombre remonte à 600 000 en 1999, puis franchit le million en l'an 2000.

Aux Galápagos, elle aide le gouvernement équatorien à étendre la réserve marine de 2 à 40 miles nautiques en 1998, dotant l'archipelte d'une protection digne de sa biodiversité légendaire. Partout le même modus operandi : partir du terrain, travailler avec les autorités locales, et mesurer les résultats.

Cambodge, la forêt de sa vie

En 2000, Suwanna pose ses valises au Cambodge. Le pays sort à peine de décennies de conflit ; ses forêts sont ravagées par le trafic, ses animaux sauvages massacrés pour alimenter le marché noir chinois. Elle y voit une urgence absolue — et une opportunité de construire quelque chose de durable.

Dès juillet 2001, elle crée avec l'Administration forestière la première unité de répression du trafic d'espèces en Asie du Sud-Est : la Wildlife Rapid Rescue Team (WRRT). Dotée d'une autorité judiciaire pour arrêter les contrebandiers, l'unité accumule en vingt ans un bilan éloquent : 7 054 trafiquants arrêtés, 72 787 animaux vivants saisis, 18,5 tonnes de viande de brousse et de parties d'animaux confisquées.

En 2002, l'alerte est maximale dans les Cardamomes : entre 35 et 40 incendies criminels ravagent quotidiennement la forêt pour libérer des terres à la spéculation immobilière. En quelques mois seulement, 37 éléphants et 28 tigres sont tués.

Suwanna s'engouffre dans la brèche, travaillant simultanément avec le gouverneur de province, trois ministères, des dizaines de communautés villageoises. Elle fait annuler des titres fonciers illégaux, démantèle des réseaux de corruption, et obtient en 2003 un accord de zonage territorial qui tient encore aujourd'hui — plus de vingt ans après sa signature. Résultat : zéro braconnage d'éléphants depuis 2006.

Entre 2004 et 2016, elle obtient l'annulation ou la réduction de 34 concessions économiques foncières qui menaçaient d'engloutir la forêt des Cardamomes — une surface représentant plus de la moitié du parc de Yellowstone. Aujourd'hui, 17 478 km² de forêt continue sont préservés dans les Cardamomes, l'un des plus grands succès de conservation en Asie.

Conservation et développement : une même équation

Ce qui distingue Suwanna Gauntlett de bien d'autres figures de la conservation, c'est sa conviction profonde que déforestation et pauvreté sont les deux faces d'une même tragédie. « Notre seule chance de sauver les forêts tropicales les plus importantes du monde est de préserver ce qui reste. Les compensations carbone forestières de haute qualité nous offrent la meilleure façon de maintenir les forêts debout », déclarait-elle lors de la Journée de l'indépendance cambodgienne en 2023.

En 2003, elle cofonde avec le gouverneur de Koh Kong le projet agricole communautaire de Sovanna Baitong : terres, accès aux marchés, éducation et soins de santé pour les paysans sans terre les plus pauvres. Le village de Chi Phat, autrefois repaire de braconniers et de coupeurs de bois illégaux, se transforme en destination d'écotourisme communautaire primée. Des centaines de familles y vivent désormais de la forêt — sans la détruire.

Le programme REDD+ de la Forêt des Cardamomes méridionales, qu'elle a porté à bout de bras, a permis de générer des dizaines de millions de dollars en crédits carbone, réinvestis directement dans les communautés : routes, ponts, écoles, centres médicaux, puits, bourses universitaires et plus de 5 000 emplois locaux.

Une démonstration grandeur nature que protéger la nature, c'est aussi construire l'avenir des hommes.

Une voix qui porte, des distinctions qui témoignent

En 2018, Forbes Asia l'inscrit sur sa liste annuelle des Héros de la Philanthropie, saluant une femme qui avait consacré quelque 30 millions de dollars de sa fortune personnelle à la cause qu'elle défend. Neth Pheaktra, porte-parole du ministère de l'Environnement cambodgien, déclarait alors : « Mme Suwanna Gauntlett mérite cet honneur car elle s'est consacrée mentalement et physiquement à la mobilisation de ressources considérables pour protéger les ressources naturelles et la biodiversité du Cambodge. »

En septembre 2022, lors du Global Conservation Gala à San Francisco, elle reçoit le prestigieux Lifetime Achievement Award de Global Conservation — récompense suprême pour une vie entière consacrée à sauver les écosystèmes de la planète.

Sa reconnaissance par l'ancien Premier ministre cambodgien à plusieurs reprises témoigne d'une légitimité politique rare pour une personnalité étrangère dans ce pays.

Chroniqueuse régulière dans Forbes depuis plusieurs années, elle y signe des tribunes au spectre remarquablement large : crédits carbone, réintroduction du tigre au Cambodge, acidification des océans, politique énergétique mondiale, déforestation et communautés autochtones. Sa plume de scientifique — alerte, précise, jamais dogmatique — contribue à faire entendre la voix de la conservation dans les cercles économiques et financiers qui décident, en définitive, du sort des forêts.

La passation du flambeau

En juin 2026, Wildlife Alliance annonce une transition de direction : John Willis, directeur des opérations depuis de longues années, prend les rênes de l'organisation en qualité de PDG.

Suwanna Gauntlett, fondatrice et directrice générale depuis la création, passe le relais — tout en restant membre du conseil d'administration. Le Cambodge est sa maison depuis plus de vingt-cinq ans ; elle ne s'en éloigne pas vraiment.

Le communiqué de Wildlife Alliance résume sobrement ce que peu de mots sauraient contenir :

« Ce qui distinguait Suwanna, c'était sa compréhension que conservation et développement ne sont pas des intérêts opposés : ils sont inséparables. »

Une conviction qu'elle a incarnée sur cinq continents, dans des forêts que peu de ses contemporains ont sillonnées.

Le designer de renommée internationale Bill Bensley, dont l'hôtel Shinta Mani Wild borde la forêt des Cardamomes, résume peut-être mieux que quiconque ce que Suwanna représente pour ceux qui l'ont côtoyée : « Mon vrai super-héros dans la vie réelle. »

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Sources : Wildlife Alliance (wildlifealliance.org), Forbes Asia Heroes of Philanthropy 2018, Phnom Penh Post, Global Conservation (globalconservation.org), Bensley Collection.

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