Chronique & Humour : Une semaine pour sauver le Cambodge
- La Rédaction

- il y a 4 heures
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Bertrand a réservé son vol un jeudi soir, entre deux verres de blanc, après avoir vu un reportage sur les enfants des rues de Phnom Penh. Le vendredi matin, il avait déjà commandé le polo. Huit jours plus tard il rentre changé à vie — juste pas dans le sens qu'il croit.

Le formulaire
Tout commence par un questionnaire en ligne, rempli à l'aéroport entre le duty-free et l'embarquement. « Pourquoi voulez-vous faire du volontariat au Cambodge ? » Bertrand tape : « Pour apporter mon aide et grandir en tant que personne. » Il hésite, puis rajoute « humainement », au cas où ça ferait plus sincère. Aucune case ne demande s'il sait faire quoi que ce soit de concret. Tant mieux : la seule chose que Bertrand sait vraiment faire, c'est un PowerPoint.
L'orphelinat, de son côté, cherchait un plombier depuis six mois. On lui envoie Bertrand. C'est un peu comme commander une pizza et recevoir un abonnement à un magazine sur la pizza.
Le tuk-tuk historique
À la sortie de l'aéroport, Bertrand monte dans son premier tuk-tuk et le mitraille au téléphone sous quatorze angles, y compris un selfie où l'on ne voit ni lui ni le tuk-tuk mais un doigt flou et un bout de ciel. Sara, le chauffeur, fait ce trajet six fois par jour depuis 2014. Bertrand lui demande si c'est « son métier depuis toujours, genre culturellement ». Sara répond que oui, culturellement, il aime bien manger tous les jours.
À l'orphelinat, la directrice lui confie la mission la plus stratégique de sa semaine : repeindre un mur déjà repeint trois fois cette année par trois groupes de volontaires précédents, tous convaincus, eux aussi, d'être les premiers à y penser. On appelle ça, en interne, « le mur qui sauve des vies ». Il est d'un beau jaune pastel. Il le restera.
La révélation, entre le buffet et la sieste
Le jour 3, une bénévole belge installée depuis quatre ans lui apprend, mine de rien, que la moitié des enfants de l'orphelinat ont encore leurs deux parents — simplement trop pauvres pour payer l'école, et que l'établissement fait aussi office de garderie faute de mieux. Bertrand encaisse l'information avec la gravité qu'elle mérite, soit environ dix-sept minutes, montre en main, avant que le buffet du déjeuner ne referme la parenthèse existentielle.
Le soir, au rooftop bar de son hôtel, verre à cinq dollars à la main — l'équivalent d'une journée de salaire pour la Cambodgienne qui a refait son lit trois heures plus tôt — il annonce à deux volontaires tout frais débarqués que « ce pays, ça vous retourne le cerveau, genre plus rien n'a la même valeur après ». Il ne précise pas laquelle.
Le bilan comptable
Dans l'avion du retour, Bertrand trie quatre cent trois photos et en retient quatorze pour un album Instagram intitulé « Cambodge 🇰🇭 — à jamais changé ». La légende sous la photo qui cartonne le plus, un enfant souriant lui tenant la main, ne dit ni son prénom, ni son âge, ni le fait que Bertrand ne l'a croisé qu'une seule fois, le mardi, pendant qu'on repeignait le mur.
Personne, avant son départ, ne lui a demandé si l'orphelinat avait vraiment besoin d'un quatrième coup de jaune pastel cette année. Personne ne le lui demandera non plus l'an prochain, quand il reviendra — gourde neuve, cause différente, même mur — sauver le Cambodge une deuxième fois.







J'aime beaucoup. J'attends avec curiosité un autre volet qui pourrait concerner ceux qui se dévouent (bien sûr) sans compter (???) pour diriger l'institution en question.