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Le Cambodge branche sa première « batterie verte » d'un gigawatt : un pari chinois à un milliard $ sur la souveraineté énergétique

Le 10 avril 2026, dans les montagnes de la province de Koh Kong, une cérémonie discrète mais historique marquait le début d'un chantier qui pourrait redessiner l'avenir énergétique du Cambodge. Premier projet de stockage hydraulique par pompage à l'échelle du gigawatt dans le pays, l'Upper Tatay est aussi l'un des paris industriels les plus ambitieux de l'Asie du Sud-Est.

Le Cambodge branche sa première « batterie verte » d'un gigawatt : un pari chinois à un milliard de dollars sur la souveraineté énergétique

Une « banque d'énergie verte » au cœur des Cardamomes

Le projet Upper Tatay Pumped Storage Hydropower, localisé dans le bassin de la rivière Tatay en province de Koh Kong, dans le sud-ouest du Cambodge, représente un investissement total d'environ un milliard de dollars pour une capacité installée de 1 000 mégawatts.

 L'infrastructure sera équipée de quatre turbines-pompes réversibles à arbre vertical de 250 MW chacune, capables de fonctionner alternativement en mode pompe et en mode turbine selon les besoins du réseau national.

Le principe du stockage hydraulique par pompage est simple dans sa conception, mais redoutable dans ses effets : durant les périodes de faible demande, l'excédent d'électricité sert à pomper l'eau d'un réservoir inférieur vers un réservoir supérieur. Lors des pics de consommation, l'eau redescend à travers les turbines pour produire de l'électricité.

Une technologie qui transforme le relief montagneux des Cardamomes en accumulateur géant — ce que ses promoteurs nomment, avec une certaine habileté rhétorique, une « banque d'énergie verte ».

Implanté dans le bassin de la rivière Tatay, le projet est conçu pour assurer des fonctions centrales du système électrique cambodgien : stockage d'énergie, régulation des pics de charge, absorption des creux de consommation et intégration des nouvelles énergies renouvelables.

Un tournant stratégique pour Phnom Penh

Le ministre cambodgien des Mines et de l'Énergie, Keo Rottanak, a qualifié ce chantier de « projet historique », soulignant qu'il s'agit de la toute première autorisation accordée par le Cambodge pour la construction d'un projet de stockage hydraulique par pompage.

L'enjeu dépasse largement le cadre technique. Selon le ministre, l'initiative répond directement à la crise mondiale des hydrocarbures en renforçant la sécurité énergétique domestique. Il a désigné cette centrale comme un moteur principal de la stratégie nationale visant à porter la part de l'énergie propre de 63 % en 2025 à plus de 70 % d'ici 2030.

La dépendance aux combustibles importés est, en effet, une vulnérabilité structurelle pour Phnom Penh. Comme d'autres pays en développement, le Cambodge souffre des tensions sur les prix et la disponibilité des carburants importés en raison des blocages au Moyen-Orient et de l'absence de capacités de raffinage nationales. Signe de ce changement de cap : la facture des importations de carburant a reculé d'environ 11 % en 2025 à 1,68 milliard de dollars, reflétant la montée en puissance des énergies renouvelables et l'essor des véhicules électriques.

Sur le plan financier, les retombées escomptées sont substantielles. La centrale devrait générer plus de 600 millions de dollars de recettes fiscales sur une période de 40 ans, constituant une nouvelle source de revenus nationale au service du développement social. Le projet devrait être achevé en 2029.

La Chine, architecte discret d'un réseau en pleine mutation

Derrière le dossier technique se dessine une réalité géopolitique et économique que personne ne cherche à dissimuler. C'est la China National Heavy Machinery Corporation (CHMC), entreprise d'État chinoise, qui développe le projet Upper Tatay. Son président, Xiao Ping, a décrit la centrale comme un élément clé de la coopération industrielle sino-cambodgienne dans le cadre de l'Initiative Ceinture et Route (Belt and Road Initiative).

La présence chinoise dans le secteur énergétique cambodgien n'est pas nouvelle.

La centrale hydroélectrique de Tatay, exploitée depuis dix ans par la même CHMC, a produit plus de 10,5 milliards de kWh d'électricité, évitant l'émission de plus de 5,6 millions de tonnes de CO₂. Elle est aujourd'hui présentée comme un modèle de coopération sino-cambodgienne sous l'égide de la Route de la Soie. Plus largement, depuis 2010, les investissements chinois ont contribué à faire passer le taux d'électrification du Cambodge de 50 % à près de 96 %.

Les investisseurs chinois ont également participé à la construction de l'autoroute Phnom Penh-Sihanoukville, un chantier de deux milliards de dollars, ainsi que d'un aéroport inauguré l'an dernier près de la capitale.

L'ambassadeur de Chine au Cambodge, Wang Wenbin, a réaffirmé lors de la cérémonie d'inauguration que l'énergie constitue « le fleuron de la coopération pragmatique » entre les deux nations.

Une technologie en plein essor à l'échelle régionale

Le projet cambodgien s'inscrit dans une tendance de fond qui traverse toute l'Asie du Sud-Est. À mesure que des pays comme le Vietnam, la Thaïlande ou les Philippines investissent dans les énergies solaires et éoliennes, la gestion de l'intermittence est devenue un défi central. Le stockage hydraulique par pompage apparaît comme une réponse éprouvée : en captant l'excédent d'énergie renouvelable et en le restituant à la demande, il lisse les fluctuations et contribue à la stabilité du réseau.

L'International Hydropower Association souligne le rôle croissant de cette technologie : l'Asie de l'Est représente près de la moitié de la capacité mondiale installée en pompage-turbinage, avec la Chine, le Japon et la Corée du Sud en tête, et concentre une part encore plus grande des projets en construction ou en planification. Selon Rystad Energy, l'Asie du Sud-Est pourrait atteindre 18 GW de capacité en stockage hydraulique par pompage d'ici 2033.

Pour le Cambodge, l'Upper Tatay n'est pas un projet isolé mais la pièce maîtresse d'un ensemble plus vaste. En novembre 2024, le gouvernement cambodgien a annoncé des plans pour porter la part des renouvelables dans la production électrique à 70 % d'ici 2030, avec 13 projets renouvelables totalisant 1 275 MW déjà en construction et 23 autres projets approuvés pour la période 2024-2029, incluant 12 parcs solaires, six fermes éoliennes et deux installations de stockage d'énergie.

Les défis d'une transition sous tutelle

Si les ambitions affichées sont réelles, plusieurs questions méritent d'être posées avec lucidité.

D'abord, la concentration des investissements dans les mains d'acteurs chinois soulève des interrogations légitimes sur la diversification des partenariats. China Huadian représente à elle seule 40 % de la production totale d'électricité au Cambodge, et la plupart des grands producteurs indépendants sont détenus par des entreprises chinoises. Cette dépendance structurelle, si elle garantit des financements accessibles pour un pays aux ressources budgétaires limitées, pose la question de la souveraineté à long terme sur les infrastructures critiques.

Ensuite, la forte dépendance historique au charbon demeure une réalité : en 2024, plus de 40 % de la consommation électrique cambodgienne reposait encore sur des sources fossiles, principalement le charbon. Le Cambodge a certes décidé de ne plus investir dans de nouvelles centrales à charbon après 2024, mais la transition effective prendra du temps.

Enfin, le chercheur Jayant Menon, du think tank ISEAS-Yusof Ishak Institute de Singapour, note que l'ampleur de cet investissement est considérable au regard de la taille relativement modeste de l'économie cambodgienne.

La rentabilité du projet, adossée à une concession BOT (Build-Operate-Transfer) sur quatre décennies, dépendra en grande partie de la croissance soutenue de la demande électrique nationale.

Vers un Cambodge « batterie verte » de l'ASEAN ?

L'Upper Tatay Pumped Storage Hydropower Project n'est pas qu'un chantier de génie civil dans une vallée reculée de Koh Kong. Il incarne un choix de modèle de développement : celui d'un pays à revenu intermédiaire qui mise sur les infrastructures de stockage pour ne plus subir les aléas des marchés mondiaux d'hydrocarbures, tout en s'inscrivant dans la dynamique régionale d'intégration des réseaux électriques.

Avec une capacité de 1 000 MW, cette installation est appelée à devenir l'une des plus grandes installations d'énergie renouvelable d'Asie du Sud-Est. Sa mise en service, attendue pour 2029, coïncidera avec l'échéance de l'objectif cambodgien des 70 % d'énergie propre — une fenêtre de tir serrée, mais parfaitement calibrée pour démontrer que la transition énergétique des pays en développement peut prendre des formes inattendues, financées par des acteurs non occidentaux, dans des géographies longtemps ignorées des grandes agences multilatérales.

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