La Chute de Prince Bank : Une crise qui Secoue le Cambodge, mais aussi l’Asie du Sud-Est
- La Rédaction

- il y a 19 heures
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La BNC (Banque Nationale du Cambodge) a ordonné la cessation immédiate des opérations de Prince Bank, déclenchant un processus de liquidation supervisé par des auditeurs indépendants, suite à l’extradition de son fondateur, le milliardaire sino-cambodgien Chen Zhi, vers la Chine pour des accusations de cyberfraudes à grande échelle.

Cette affaire, qui expose les liens troubles entre finance légitime et réseaux criminels transnationaux, risque de contaminer la stabilité bancaire régionale, particulièrement en Thaïlande où des crises similaires ont déjà éclaté. Alors que les déposants cambodgiens sont invités à retirer leurs fonds sans panique, l’événement soulève des questions sur la résilience des systèmes financiers d’Asie du Sud-Est face à la montée des escroqueries numériques.
Genèse d’un Empire Financier Controversé
Fondée en 2015 comme une microfinance par le Prince Group de Chen Zhi, Prince Bank a rapidement gravi les échelons pour devenir une banque commerciale en 2018, gérant près d’un milliard de dollars d’actifs à travers 36 agences au Cambodge.
Chen, naturalisé cambodgien et figure influente avec des investissements dans l’immobilier, les casinos et les télécoms, a bâti un conglomérat opérant dans plus de 30 pays, souvent sous le radar des régulateurs occidentaux. Les sanctions américaines et britanniques d’octobre 2025 ont révélé Prince Bank comme une potentielle façade pour le blanchiment de proceeds issus de fraudes crypto, impliquant des "pig butchering scams" – ces arnaques sophistiquées où des escrocs séducteurs gagnent la confiance des victimes avant de les dépouiller de millions.
La BNC, dans son communiqué officiel, justifie la liquidation par des "risques systémiques" et une incapacité à maintenir la solvabilité, après une suspension initiale des services en décembre 2025. Morisonkak MKA, cabinet d’audit réputé, a été mandaté pour inventorier les actifs, rembourser les déposants prioritaires et poursuivre les débiteurs, tandis que les opérations courantes sont gelées.
Le Réseau Mondial des Cyberescroqueries
Au cœur du scandale, Chen Zhi est accusé de superviser des "scam compounds" au Cambodge, des enclaves fortifiées abritant des milliers de travailleurs forcés – souvent recrutés par tromperie depuis l’Asie du Sud-Est et l’Afrique – contraints à des fraudes en ligne générant des milliards. Amnesty International et l’ONU ont documenté au moins 53 sites similaires, produisant plus de 11 milliards de dollars en bitcoins volés, avec des techniques impliquant trafic humain et torture psychologique. Les États-Unis estiment que ces opérations, reliées à des cartels chinois, ont touché des victimes dans 100 pays, y compris en Europe et aux États-Unis.
Prince Group niait toute implication, se présentant comme un pilier économique cambodgien avec des partenariats légitimes, mais les autorités chinoises ont diffusé des images de Chen menotté et encapuchonné lors de son extradition le 7 janvier 2026.
Épidémie Bancaire en Thaïlande : Le Cas des "Mule Accounts"
La Thaïlande, frontalière et économiquement interconnectée, subit de plein fouet les retombées de cette crise. En septembre 2025, une opération policière massive contre les "mule accounts" – comptes bancaires utilisés pour blanchir des fonds de scams – a gelé des dizaines de milliers de comptes, provoquant une panique bancaire sans précédent. La Bank of Thailand (BoT) a injecté des liquidités d’urgence et limité les retraits, révélant la porosité des banques locales comme Kasikorn et Siam Commercial Bank face aux flux illicites.
Ce scandale thaïlandais, qui a coûté des milliards en pertes indirectes, s’inscrit dans une vague régionale : les escroqueries en ligne ont explosé de 300% depuis 2022, dopées par la pandémie et la numérisation accélérée.
McKinsey note que les banques thaïlandaises, encore dépendantes de systèmes legacy (moyenne d’âge 25 ans), peinent à détecter les transactions suspectes, avec un ratio de faux positifs élevé dans leurs outils anti-blanchiment. Résultat : 20 à 30% des agences physiques devraient fermer d’ici 2030.
Vulnérabilités en Asie du Sud-Est : Myanmar, Laos et Philippines
Le Myanmar, sous junte militaire, abrite des scam centers massifs comme KK Park, fermés en 2025 mais relocalisés au Laos voisin, où des casinos comme Kings Romans ont été convertis en hubs criminels. Au Laos, la faible régulation bancaire permet à des entités chinoises d’opérer librement, avec des retraits massifs signalés en 2025.
Les Philippines, pionnier des Business Process Outsourcing, voient une hausse des fraudes via des call centers illégaux, forçant la Bangko Sentral ng Pilipinas à durcir ses KYC (Know Your Customer).
L’Indonésie et la Malaisie, plus avancées numériquement, investissent dans l’IA pour traquer les anomalies : la Malaisie a fermé 1 500 comptes suspects en 2025, tandis que l’Indonésie vise une banque 100% digitale d’ici 2027.
Impacts Économiques et Leçons pour la Région
La liquidation de Prince Bank au Cambodge expose 200 000 clients à des pertes potentielles, bien que la BNC garantisse les dépôts jusqu’à 500 dollars via un fonds de garantie. Économiquement, elle fragilise un secteur bancaire cambodgien dominé par des acteurs étrangers (80% des actifs), avec une croissance du PIB menacée à 5,5% en 2026. En Thaïlande, la confiance érodée pourrait ralentir la reprise post-pandémie, avec une inflation bancaire estimée à 2-3%.
Les leçons sont claires : modernisation des cœurs bancaires (core banking), comme prôné par H&F Advisers, et coopération ASEAN-Chine via des task forces anti-scams. Des fintechs comme GCash (Philippines) ou TrueMoney (Thaïlande) émergent comme alternatives sécurisées, mais la transition exige des investissements massifs – 10 milliards de dollars régionaux d’ici 2030.
Finalement, cette crise pourrait catalyser une régulation plus stricte, protégeant les économies émergentes d’une "bancarisation criminelle" qui menace leur avenir.
Perspectives : Vers une Banque Régionale Blindée ?
À court terme, les auditeurs de Prince Bank publieront un rapport d’ici mars 2026, potentiellement révélant des actifs cachés à l’étranger.
À long terme, l’ASEAN pourrait harmoniser ses normes AML (Anti-Money Laundering), inspirée du modèle singapourien, où les amendes pour non-conformité ont triplé en 2025. Pour la Thaïlande, la BoT accélère son "Bank 4.0", intégrant blockchain pour tracer les flux.
Cette affaire Prince Bank n’est pas un cas isolé mais un signal d’alarme : l’Asie du Sud-Est, poumon économique mondial avec 650 millions d’habitants, doit conjuguer croissance inclusive et cybersécurité. Sans cela, d’autres chutes spectaculaires guettent, ébranlant la confiance des investisseurs étrangers qui injectent 200 milliards annuels dans la région.







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