L’Amour en Scène et en Vers : l’Odyssée romantique des Arts Cambodgiens
- Christophe Gargiulo

- il y a 14 heures
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Sur les bas-reliefs mystiques d’Angkor, l’amour se fait sculpture éternelle ; sur les écrans TV d’aujourd’hui, il se mue en drame intime et parfois contestataire. Au cœur des livres et films khmers, ce sentiment millénaire reflète les soubresauts d’une nation : gloires angkoriennes, ombres coloniales, abîme génocidaire et renaissance effervescente.

De l’idéal divin sacrificiel à l’affirmation contemporaine, cet article explore comment l’amour, tel un fil d’or dans la soie khmère, tisse l’âme d’un peuple en perpétuelle mutation.
Racines mythiques : amours divins gravés dans l’éternité
Au XIIe siècle, sous Jayavarman VII, les bas-reliefs d’Angkor Vat et d’Angkor Thom capturent un amour cosmique d’une beauté sidérante. Shiva, dieu de la danse, enlacé à sa parèdre Umâ sur les pentes du Kailash, leurs corps fondus en une étreinte sacrée où désir terrestre et transcendance bouddhique-hindoue s’entrelacent. Les Apsaras, nymphes aux saris diaphanes se mouvant en cortèges graciles, symbolisent une séduction éthérée, presque inaccessible, réservée aux âmes pures.
Ces gravures ne décorent pas seulement : elles enseignent. L’amour y apparaît comme un principe universel, liant microcosme humain et macrocosme divin, bien loin des passions charnelles occidentales.
La littérature orale et écrite prolonge cette aura sacrée avec une intensité dramatique. Le Reamker, épopée nationale adaptée du Ramayana indien dès le XVIe siècle, met en scène la quête héroïque de Preah Ream pour sa bien-aimée Neang Sida, enlevée par le démon Thma.
Leur lien, éprouvé par l’exil, les épreuves et la séparation, incarne la fidélité absolue – un sneha pudique, collectif, ancré dans le dharma royal et familial. Lors des lakhaon haï (théâtre masqué), ces vers résonnent dans les villages lors de fêtes, avec tambours et gongs faisant vibrer l’air tropical. Chaque représentation réaffirme : l’amour triomphe par sacrifice, non par caprice individuel.
Mais c’est Tum Teav, poème tragique du XIXe siècle attribué au moine Santhor Mok ou à un érudit anonyme, qui hante l’imaginaire khmer comme un Roméo et Juliette tropical. L’histoire ? Le novice Tum, ébloui par la beauté de Teav lors d’une procession, échange avec elle un amour clandestin, scellé par poèmes et rendez-vous furtifs au clair de lune. Le gouverneur corrompu, attiré par Teav, la viole et la marie de force ; Tum, désespéré, se suicide, tandis que Teav rejoint sa tombe avant d’être exécutée.
Le roi, ému, ordonne une vengeance sanglante. Adapté en films et yike (théâtre folklorique), ce récit scolaire par excellence prône karma implacable, devoir filial sur passion, et impermanence bouddhique (dukkha). L’amour y brûle vif, mais destructeur hors des normes sociales.
Protectorat français : souffles romantiques dans un vent colonial
De 1863 à 1953, l’ombre tricolore infuse un romantisme discret dans la prose khmère naissante. Rim Kin, pionnier des lettres modernes, publie Sophat (1938-1942) dans le journal Nagaravatta : Sophat, sauvée d’un incendie par un noble, adopte son bienfaiteur dans un tourbillon de coïncidences flaubertiennes – mariages arrangés contrariés, jalousies venimeuses, happy end vertueux. Ce roman, premier du genre, hybride mélodrame khmer et pathos français, tout en préservant la réserve culturelle : l’amour s’épanouit dans le mariage honorable, non l’adultère.

Nhà văn Hak Chhay Hok prolonge cette veine avec O Phsaen Maranah (1965), où une héritière riche choisit statut social sur cœur battant. Ces œuvres, diffusées via presse et radio, marquent un tournant : l’amour individuel émerge, défiant timidement les chbap (codes moraux) traditionnels comme le Chbap Srey, qui enjoignait aux femmes soumission et silence. Pourtant, la pudeur persiste – pas de baisers fougueux, mais regards volés et larmes contenues.
L’âge d’or des années 1960 : Phnom Penh en feu technicolor
La décennie 1960, sous Norodom Sihanouk, explose en « Belle Époque » khmère : près de 400 films produits en dix ans. Le prince-roi lui-même se casquette à la caméra pour Apsara (1966), fable aux échos mythiques. Nor Domrong signe Pailin (1967), idylle paysanne broyée par la misère rurale ; On Srey On dissèque un triangle amoureux urbain, passions exacerbées par jalousies et faux-semblants.

Les stars règnent : Ros Sereysothea, voix d’ange du luk thung khmère, susurre des ballades déchirantes sur cœurs brisés sous les néons de Monivong Boulevard – robes moulantes, baisers volés, danses lentes dans des cabarets enfumés. Sinn Sisamouth, ténor romantique, pleure l’amour perdu dans Chnam Oun Dop Prey (« C’était il y a seize printemps »).
L’amour s’urbanise, s’émancipe : vecteur d’audace face aux conventions, préfigurant la modernité. Hélas, la guerre civile et les Khmers Rouges éteignent cette flamme en 1975, détruisant pellicules et artistes.
Abîme génocidaire et renaissance : amour comme rempart et mémoire
Le régime Pol Pot (1975-1979) élimine 90% des intellectuels ; l’amour survit en exil, camps ou silences hantés. La reconstruction cinématographique est viscérale. Lost Loves (2010, Chhay Bora) piste une veuve obsédée par son mari exécuté, dépeignant un amour familial pulvérisé par les tueries.
First They Killed My Father (2017, Angelina Jolie, d’après Loung Ung) transforme les liens mère-enfant, fraternel, en boucliers contre famine et champs de mort – une gamine de cinq ans navigue l’horreur, portée par ces tendresses ténues. Le docu Two Girls Against the Rain (2016) dévoile un amour lesbien éclos en camp de travail, premier cri queer post-trauma, bravant tabous homophobes.
La littérature thérapeutique fleurit : Loung Ung (First They Killed My Father, 2000) magnifie l’amour sororal comme acte de survie ; Vaddey Ratner (In the Shadow of the Banyan, 2012) poétise un père enseignant vers et rêves à sa fille au milieu du chaos, transformant mots en refuge.
Khmer Chronicles (années 2020) ausculte amours juvéniles, identités fluides dans l’urbanité phnompenhoise. Le cirque Phare Ponleu Selpak, né d’orphelins, ressuscite via acrobaties joyeuses les flirts espiègles des années 1960 : pêcheurs complices mimant œillades et rires. Théâtre et danse de cour (romvong) préservent ce flirt pudique, antidote à la violence.
Saint-Valentin : collision globale et réactions khmères
Dès les années 2000, le 14 février s’implante à Phnom Penh : les cœurs gonflables envahissent AEON Mall, les roses rouges fleurissent le Quai Sisowath, les dîners aux chandelles au bord du Mékong attirent millennials et Gen Z, biberonnés aux K-dramas, TikTok et Reels Instagram. Célébration effusive, import occidentale glorifiant le duo romantique.
Mais les tensions surgissent : en 2025, le ministère de l’Éducation interdit la fête dans les écoles car « anti-khmère et prônant une immoralité décadente », militant pour un amour élargi – metta bouddhique (bienveillance universelle), tendresse filiale, aide aux orphelins et aînés.
Le ministère de la Culture appelle à des festivités alignées sur valeurs ancestrales : dons aux pagodes, repas familiaux. En zones rurales, elle reste anecdotique, supplantée par Pchum Ben (fête des ancêtres) ou Chol Chnam Thmey (Nouvel An khmer). Des petites œuvres satiriques comme Valentine Khmer (2024, fiction indépendante) moquent ce kitsch plastique face à l’amour sincère des rizières, où les passions se nouent au rythme des moissons.

Aurore 2026 : amour inclusif, digital et contestataire
En ce début 2026, les arts khmers pulsent d’audace. Les séries locales fusionnent Reamker millennial avec swipes Tinder ; street art queer de Phare et Meta House (Phnom Penh) tagge les murs de déclarations LGBTQ+ – écho à Same Same But Different (2009), road-movie gay traversant le Cambodge. Livres indépendants dissèquent mariages gris, polyamours urbains, inégalités genrées.
Les festivals de film projettent des romances digitales : ruptures par WhatsApp, amours nés sur Facebook. Le théâtre expérimental explore tabous incestueux post-génocide ; la pop khmère (Chan Klei, Sokun Kanha) chante les cœurs brisés 2.0. L’amour khmer achève son arc : du sacrifice cosmique à l’affirmation personnelle, inclusive, indomptable comme le Tonlé Sap en crue.







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