Histoire : Thaïlande, Cambodge, Laos et Vietnam dans la tourmente de la Seconde Guerre mondiale
- La Rédaction

- 13 janv.
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Dans les jungles et rizières d’Asie du Sud-Est, la Seconde Guerre mondiale n’a pas été un simple écho lointain des champs de bataille européens ou pacifiques.

De 1940 à 1945, Thaïlande, Cambodge, Laos et Vietnam se sont retrouvés au cœur d’un tourbillon géopolitique où alliances opportunistes, occupations brutales et résistances embryonnaires ont redessiné les frontières et les destinées nationales.
La France vichyste, le Japon impérial et les puissances alliées y ont joué une partie d’échecs mortelle, semant les graines de décolonisations violentes qui exploseront peu après. Ce récit, tissé de sources historiques fiables, retrace ces années pivotales avec la précision d’un chroniqueur et l’élégance d’un historien.
La Thaïlande : la neutralité en trompe-l’œil et l’alliance fatale
Lorsque les bombes de Pearl Harbor ébranlent le Pacifique le 7 décembre 1941, la Thaïlande, rebaptisée officiellement Siam jusqu’en 1939, se trouve à la croisée des chemins. Le maréchal Plaek Phibunsongkhram, au pouvoir depuis 1938, cultive une admiration pour le fascisme italien et le militarisme japonais, tout en flirtant avec une neutralité de façade. Dès le 8 décembre, trois divisions japonaises – la 15e, la 55e et la garde impériale – franchissent la frontière malaise et débarquent à Bangkok, Singora et Pattani.
Face à une armée thaïlandaise mal préparée, le roi Ananda Mahidol ordonne la cessation des hostilités après de brèves escarmouches : 200 Thaïlandais tués, contre 20 Japonais. Un armistice est signé en quelques heures, suivi d’un traité d’alliance le 21 décembre.
En échange de cette capitulation stratégique, Phibunsongkhram récupère des territoires convoités : les provinces cambodgiennes de Battambang et Siem Reap, laosiennes de Sayaboury, et malaisiennes du nord.
La Thaïlande déclare la guerre aux États-Unis et à la Grande-Bretagne le 25 janvier 1942, bien que Roosevelt refuse de la considérer comme belligérante majeure. Bangkok autorise le transit de 100 000 soldats japonais vers la Birmanie, via le funeste chemin de fer de la Mort, qui coûtera la vie à 90 000 coolies asiatiques et 12 000 prisonniers alliés. Phibunsongkhram, autoproclamé « Premier ministre et chef de la Révolution nationale », impose une thaïlandisation forcée : interdiction de l’anglais, promotion du culte du ram, et persécutions des minorités chinoise et malaise.
Pourtant, sous cette façade collaborationniste, bouillonne une résistance clandestine. Pridi Banomyong, ministre des Finances et intellectuel pro-allié, fonde en décembre 1941 les Seri Thai (Libres Thaïlandais), un réseau d’espions et saboteurs financé par l’OSS américain et les Britanniques.
En 1943, les Seri Thai transmettent 1 400 rapports secrets, facilitant les bombardements alliés. Phibun chute en juillet 1944 après un coup de palais ; son successeur Khuang Aphaiwong, sous influence Seri Thai, négocie la paix. À la capitulation japonaise du 15 août 1945, la Thaïlande évite les sanctions majeures grâce à Pridi, devenant membre fondateur de l’ONU en 1946.
Cambodge : protectorat pillé, indépendance éphémère
Au Cambodge, joyau khmer sous protectorat français depuis 1863, la guerre commence par la défaite française de 1940. Le maréchal Pétain, via le gouverneur général Pierre Decoux, cède aux pressions nippones : le 22 septembre, 6 000 soldats japonais s’installent à Phnom Penh, sous couvert d’« occupation amicale ». Tokyo arbitre la guerre franco-thaïe (1940-1941) au profit de Bangkok : le Cambodge perd 40% de son territoire (Battambang, Siem Reap, Preah Vihear, parts de Stung Treng et Kompong Thom), soit 125 000 km² et 1,2 million d’habitants.
L’administration vichyste persiste jusqu’au 9 mars 1945, jour du « coup de force » japonais : 8 000 soldats nippons internent 2 500 Français, massacrant une centaine à Phnom Penh et Kratie. Le jeune roi Norodom Sihanouk, âgé de 22 ans, proclame l’indépendance du Royaume du Cambodge sous la « Sphère de coprospérité de la Grande Asie orientale ». Son Premier ministre Son Ngoc Thanh, nationaliste khmer issu du journal Nagaravatta, forme un gouvernement fantoche. Les Japonais pillent le riz pour leurs troupes, aggravant la famine ; Sihanouk, manipulé, signe des lois répressives contre les « traîtres » khmers issarak (indépendantistes).
La libération alliée en août 1945 rétablit l’ordre français : les territoires thaïlandais sont restitués par la conférence de Potsdam. Son Ngoc Thanh fuit vers le Thaïlande, où il anime les Khmer Issarak. Sihanouk, astucieux, joue la carte monarchique pour naviguer les tourments post-coloniaux. Ce bref interlude indépendantiste marque la fin du protectorat français pur et simple.

Laos : entre Vichy, Japon et rêves d’unité taï
Le Laos, modeste protectorat français depuis 1893, subit un sort parallèle. En juillet 1941, Phibunsongkhram annexe Sayaboury après la guerre franco-thaïe, privant Vientiane d’un poumon économique. Les Japonais y entrent en force dès 1940, tolérant Decoux jusqu’au putsch du 9 mars 1945 : les 6 000 soldats nippons désarment les 3 000 Légionnaires français, exécutant une vingtaine d’officiers.
Le roi Sisavang Vong est contraint de proclamer l’indépendance lao le 8 avril, sous protectorat japonais. Son demi-frère Phetsarath Rattanavongsa, Premier ministre, rêve d’une union avec la Thaïlande dans un « Grand Royaume laotien ». Mais la résistance s’organise : les Lao Issara (Laos libres), fondés en 1945 à Luang Prabang, luttent contre les Japonais et les Thaïlandais. À la reddition nippone, Phetsarath refuse de réintégrer la France, déclenchant la crise de 1945-1946 : le roi le destitue, mais les Issara proclament un gouvernement libre à Vientiane.
Les Britanniques, occupant le Sud-Est asiatique, facilitent le retour français en 1946 ; les Issara fuient en Thaïlande. Ce chaos forge l’identité laotienne, opposée à la fois au colonialisme et à l’expansionnisme thaï.
Vietnam : occupation, famine et aube révolutionnaire
Le Vietnam, cœur de l’Indochine française, est le pivot stratégique. Dès septembre 1940, 30 000 Japonais s’y installent pour couper la route de ravitaillement chinoise via Haiphong. Decoux, vichyste zélé, tolère cette « présence armée » : ports, aérodromes et ports ouverts aux convois nippons. En juillet 1941, 40 000 soldats supplémentaires ; le Tonkin et l’Annam deviennent bases pour l’assaut sur la Malaisie et les Philippines.
Le 9 mars 1945 marque le basculement : Japonais chassent les 20 000 Français, massacrant 4 000 civils et militaires. Bao Dai, empereur d’Annam, abdique son trône mandchou pour devenir chef d’État du Việt Nam Đế quốc (Empire du Vietnam), avec Trần Trọng Kim comme Premier ministre. Mais la machine de guerre japonaise s’essouffle : la famine de 1944-1945, due à la réquisition de 1,5 million de tonnes de riz, tue 1 à 2 millions de Vietnamiens dans le delta Rouge.
C’est l’étincelle pour le Việt Minh : fondé en 1941 par Hô Chi Minh à Pác Bó, ce front uni (communistes, nationalistes) étend ses « zones libérées » au Việt Bắc. Soutenu par l’OSS américain (qui parachutera armes et instructeurs en 1945), il harcelle Japonais et Français. La reddition du 15 août déclenche la Révolution d’Août : Hô Chi Minh proclame la République démocratique du Việt Nam le 2 septembre à Hanoï, citant la Déclaration d’indépendance américaine. Les Britanniques et Chinois (nord du 16e parallèle) occupent ; les Français reviennent, amorçant la guerre d’Indochine.
Héritages entrelacés : vers la décolonisation sanglante
La guerre libère l’Asie du Sud-Est du joug japonais, mais ravive les flammes anticoloniales. La Thaïlande préserve sa souveraineté ; Cambodge, Laos et Vietnam voient naître Issarak, Việt Minh et autres mouvements. Les famines, pillages (2 milliards de dollars de dommages au Vietnam) et crimes – viols, exécutions, travail forcé – forgent une génération de nationalistes. La conférence de Potsdam restitue les territoires, mais les accords sino-français (mars 1946) et franco-anglais rouvrent la France à l’Indochine, précipitant plusieurs années de guerre.







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