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Histoire & Indochine : Marius Moutet, l’Architecte d’une France Coloniale mais Généreuse

Au cœur des tumultes coloniaux du XXe siècle, Marius Moutet émerge comme une figure pivot, socialiste convaincu et réformateur pragmatique. Ministre des Colonies sous le Front populaire en 1936-1938, puis de la France d’outre-mer en 1946-1947 et 1950-1951, il a tenté de réconcilier les idéaux humanistes avec les réalités impériales en Indochine.

Marius Moutet
Marius Moutet

Son passage à Phnom Penh en 1946 symbolise un lien profond avec le Cambodge, théâtre de négociations cruciales pour l’avenir de la région.

Jeunesse et Ascension Politique : Racines d’un Humaniste

Né le 16 février 1876 à Nîmes dans une famille modeste d’origine cévenole, Marius Moutet grandit dans un environnement marqué par la laïcité républicaine et les luttes ouvrières. Étudiant brillant, il obtient son diplôme d’avocat à Lyon en 1899, où il s’engage immédiatement dans le militantisme socialiste. Cofondateur de la section lyonnaise de la Ligue des droits de l’homme en 1898 aux côtés d’Édouard Herriot, il devient une voix influente du radical-socialisme.

Élu député du Rhône en 1914, réélu en 1919 puis dans la Drôme de 1924 à 1936, Moutet se distingue tôt par son intérêt pour les questions coloniales. Dès 1919, lors d’un discours à la Chambre, il plaide pour un « self-government » en Indochine, inspiré des principes wilsoniens : « L’autonomie doit naître du consentement des populations, non de la force ». Opposé à la répression brutale, il dénonce les abus en Syrie et au Maroc, forgeant sa réputation de « ministre des Colonies humain ».

Dans les années 1920, il préside la Commission coloniale de la Chambre des députés, amplifiant sa voix. Il alerte sur la famine en Annam (1920-1921), exige l’égalisation des salaires des instituteurs indigènes et autochtones, et critique le « pacte colonial » inégalitaire. Cette période pose les fondations de sa doctrine : une « colonisation démocratique » associant les élites locales sans abdiquer la souveraineté française.

Front Populaire : Réformes Audacieuses en Indochine

Nommé ministre des Colonies le 4 juin 1936 dans le gouvernement Léon Blum, Moutet incarne l’espoir d’un empire rénové. Sous le Front populaire, il impulse une vague de mesures progressistes qui touchent profondément l’Indochine française, alors secouée par des grèves et des revendications nationalistes.

Parmi les réformes phares : la suppression du bagne en Guyane, l’interdiction de l’usure et du travail forcé partiel, la protection salariale des indigènes, et une amnistie pour 528 prisonniers politiques vietnamiens, dont des membres du Parti communiste indochinois. En Indochine, il autorise la création de syndicats libres, d’assemblées locales élues et multiplie les bourses pour étudiants autochtones. Il répond aux soulèvements paysans en Cochinchine et aux agitations urbaines à Saïgon par des enquêtes sociales, ordonnant aux résidents de « combattre activement la famine et les épidémies ».

Un épisode culturel marquant est son soutien au journal La Lutte, organe des trotskystes et communistes vietnamiens, qui devient une voix critique unique sous le Front populaire. Moutet tolère ses attaques contre l’administration, voyant dans ce pluralisme un levier de modernisation. Il nomme Félix Éboué gouverneur général de l’AEF, premier Noir à ce poste, et lance la première grande enquête coloniale, recensant salaires, impôts et conditions de vie. Pourtant, en septembre 1936, il dissout un congrès indochinois contestataire à Paris, révélant les limites de sa politique face aux ultras coloniaux et aux staliniens.

Son mandat s’achève en 1938, mais son bilan – 32 décrets réformistes – inspire encore les débats sur une décolonisation « à la française ».

Avec le Roi Sihanouk
Avec le Roi Sihanouk

Après-Guerre : Négociations

Après la Libération, Moutet revient au pouvoir comme ministre de la France d’outre-mer dans les gouvernements Gouin, Bidault et Pleven (1946-1947), puis Pleven et Queuille (1950-1951). C’est l’époque des premières indépendances négociées, au milieu de la guerre d’Indochine naissante.

Le 6 mars 1946, il cosigne le modus vivendi franco-vietnamien avec Hô Chi Minh à la conférence de Fontainebleau, accordant une indépendance formelle au Vietnam dans l’Union française, tout en préservant les bases militaires et économiques françaises. Il abolit définitivement l’indigénat, le travail forcé et promulgue le premier Code du travail outre-mer, étendant les droits syndicaux.

Lien Cambodgien

Son lien avec le Cambodge est concret et personnel. En décembre 1946, poursuivant une enquête officielle à Saïgon, Moutet se rend à Phnom Penh comme hôte du roi Sisowath Monivong. Accompagné d’une délégation, il rencontre le prince Monireth et discute des modus vivendi cambodgiens signés le 5 janvier 1946, qui reconnaissent l’autonomie interne du royaume en échange de l’allégeance à la France. Cette visite, rapportée par Le Monde, vise à stabiliser la région après les troubles khmers de 1945-1946, impliquant des figures comme Son Ngoc Thanh.

Moutet suit de près les négociations : en 1948, il rédige un rapport clé sur la représentation électorale du Cambodge et du Laos à l’Assemblée de l’Union française, plaidant pour des délégués autochtones. Il intervient pour la ratification des accords franco-cambodgiens de 1949, qui mènent à l’indépendance complète en 1953 sous Norodom Sihanouk. Au Laos, parallèle, il supervise le traité de 1947. Ces efforts contrastent avec la fermeté au Vietnam, où il approuve le bombardement d’Haiphong en novembre 1946, causant des milliers de morts et cristallisant les oppositions.

Héritage Culturel et Controverses Politiques

Sur le plan culturel, Moutet promeut une francophonie inclusive : il fonde l’Université franco-chinoise de Lyon en 1921 pour former des élites asiatiques et soutient les missions archéologiques en Indochine, comme celles d’Henri Marchal au Cambodge. Il défend une « présence française généreuse », mêlant coopération technique et échanges artistiques, face à la montée des nationalismes.

Sénateur de la Drôme de 1948 à 1968, il refuse les pleins pouvoirs à Pétain en 1940 et vote contre la CED en 1954, restant fidèle à un socialisme anticolonial modéré. Critiqué par les décolonialistes pour avoir prolongé l’empire et par les colons pour ses concessions, son legs est ambivalent : réformateur visionnaire ou frein à l’indépendance ?

Aujourd’hui, dans un Cambodge en pleine renaissance culturelle, son passage à Phnom Penh rappelle les racines complexes des relations franco-khmeres. Un chapitre fascinant de l’histoire indochinoise, où humanisme et realpolitik se sont entremêlés.

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