Histoire & Culture : École Française d’Extrême-Orient, une épopée franco-cambodgienne

Saïgon, 1898. Le Gouverneur général de l’Indochine Paul Doumer, qui deviendra trois décennies plus tard président de la République française, appose sa signature sur un décret d’une importance toute particulière. Ce dernier entérine la création de la Mission Archéologique d’Indo-Chine, bientôt rebaptisée École Française d’Extrême-Orient.

Depuis le mitan du XIXe siècle, l’Occident, et notamment la France, renforce sa présence dans cette partie du monde, se penchant peu à peu sur les aspects les plus divers des sociétés qui forment son empire colonial. Le décret de 1898 ne constitue qu’une partie des nombreuses initiatives prises par P. Doumer, qui avalise dans un même temps la création d’un service géologique, d’une mission scientifique pour l’étude de la faune et de la flore, et la construction d’un observatoire astronomique à Phu-Lien, dans le nord du Vietnam.

Le temps de l’exploration

Dès la parution du journal illustré d’Henri Mouhot, les savants, puis le grand public s’enthousiasment pour les récits en provenance de cet Orient lointain méconnu et souvent fantasmé. Peu à peu se révèlent des cultures, une histoire, des traditions que l’enchaînement des découvertes ne cessent de préciser. De ces Terra Incognita qui recouvrent aussi bien les planisphères que les esprits émergent des espaces géographiques, des civilisations oubliées et les vestiges qu’elles ont légués à l’humanité. La campagne d’exploration menée par Doudart de Lagrée et Francis Garnier (1866-1868) et celle d’Auguste Pavie (1889-1890) entraînent de nombreux scientifiques à travers les temples d’Angkor et révèlent les innombrables richesses qu’ils recèlent.

Photographie ci-dessus : Les membres de la Commission d’Exploration du Mékong posent sur les marches d’Angkor Vat. De gauche à droite : Ernest Doudard de Lagrée, Louis-Marie de Carné, Clovis Thorel, Lucien Joubert, Louis Delaporte, Francis Garnier

Une tâche d’une ampleur phénoménale

Mais les efforts à accomplir afin d’étudier cette civilisation sont énormes : il s’agit de dégager l’accès aux nombreux temples recouverts par la jungle, d’inventorier les innombrables statues et bas-reliefs enfouis sous la végétation, de recueillir les précieuses inscriptions lapidaires, mais aussi tâcher de protéger les vestiges des outrages du temps qui menacent à chaque instant de les endommager. L’imaginaire s’enflamme à la vue des gravures de Delaporte et des premières photographies réalisées par Gsell montrant ces édifices enlacés par les racines, prisonniers d’une jungle qui les dévore et les digère. Il s’agit aussi, dans la vaste entreprise envisagée par la puissance occupante, de comprendre les civilisations passées et présentes épanouies sur ce sol. Les premières fondations d’une institution spécialisée étaient posées.

Le temple du Bayon, recréé par Louis Delaporte
Le temple du Bayon, recréé par Louis Delaporte

L’époque des pionniers

L’effervescence de ces années de découvertes foisonnantes va donner un relief tout particulier à des noms aujourd’hui passés à la postérité. Etienne Aymonier, Paul Pelliot, Henri Maspero, Louis Finot, George Cœdès, Henri Parmentier, Jean Commaille ont tous contribué à de remarquables avancées dans des domaines aussi variés que l’archéologie, l’épigraphie ou l’architecture. Si c’est l’épopée cambodgienne de l’EFEO qui retient particulièrement notre attention, le nom même d’École Française d’Extrême-Orient résume les ambitions de l’institution : le siège se situe d’abord à Saïgon, puis à Hanoï, et des antennes ouvrent leurs portes de l’Inde au Japon.

Une allée de la Conservation d’Angkor
Une allée de la Conservation d’Angkor

Relativement vagues lors de la création de l’institution, les missions qu’elle se fixe rassemblent la prospection archéologique, la collecte de manuscrits, la préservation des monuments, l’étude des groupes ethniques, des patrimoines linguistiques et de l’histoire des civilisations asiatiques. Bibliothèques et musées sont ouverts afin de faciliter les recherches et de les rendre accessibles au plus large public. Celui de Phnom Penh, créé en 1905, est d’abord placé dans l’enceinte de la pagode de Preah Keo, avant de rejoindre les collections du Musée national du Cambodge.

Dégager et préserver un site de 400 km²

C’est dans l’ancien royaume angkorien que les premières initiatives ont lieu : dès 1899, une expédition menée sous l’égide de ce que l’on nomme encore la M.A.I. se rend à Angkor, en visite les temples, étudie la langue et rassemble une collection d’une centaine de manuscrits khmers. L’implantation d’un établissement de l’École Française d’Extrême-Orient à Siem Reap est facilitée par la rétrocession par le gouvernement siamois, en 1907, des territoires de Battambang, Siem Reap et Sisophon. L’institution se voit alors confier la mission de veiller au dégagement et à la préservation du site d’Angkor, qui s’étend sur 400 km² et abrite 200 temples, dont beaucoup requièrent une attention immédiate due à leur état de délabrement. Perdus au milieu de la jungle, les temples et leurs éléments de décoration constituent aussi des proies faciles pour les contrebandiers, les lieux devenant la cible de nombreux pillages. La Conservation d’Angkor est créée dès 1908 afin de mettre les plus belles pièces à l’abri des convoitises tout en les restaurant, tandis que l’arsenal législatif se durcit. « Pas une pierre ne quittera désormais sa place sans une autorisation régulière. La période nomade est close et espérons-le, définitivement », peut-on lire dans un compte-rendu de séance datant de 1901.

Rendre toute sa gloire à la civilisation khmère

S’enchaînent dès les premières années une série de chantiers titanesques réalisés dans des conditions particulièrement difficiles. Une carte archéologique, dressée par Lunet de Lajonquière, tente de recenser l’intégralité des monuments historiques du Cambodge. Les temples d’Angkor Vat et du Bayon sont minutieusement décrits, et les nombreux moulages et photographies effectués durant ces années servent encore de référence lors des travaux de restauration. Les archives des pagodes sont systématiquement visitées afin d’y déceler d’anciens manuscrits. Les stèles mises à jour lors des fouilles, rédigées en khmer ancien et en sanskrit, sont traduites par Georges Coedes et apportent de précieux éclaircissements sur les rites et les institutions angkoriennes. Ces enseignements sont régulièrement publiés dans les Bulletins de l’EFEO, qui deviennent une source de documentation inestimable pour les chercheurs. En l’espace d’une décennie, une civilisation foncièrement méconnue émerge des brumes de l’histoire pour s’affirmer comme l’une des plus puissantes de son temps, forçant l’admiration par son art, son architecture et sa maîtrise de la science hydraulique.

Mémoires du Cambodge, un ouvrage d’Éric Bourdonneau consacré aux premières années de l’EFEO
Mémoires du Cambodge, un ouvrage d’Éric Bourdonneau consacré aux premières années de l’EFEO

L’anastylose au secours des temples

Les monuments, souffrant pour la plupart d’un complet abandon, bénéficient dès 1931 du procédé de l’anastylose, qu’Henri Marchal a étudié à Java auprès des archéologues néerlandais. Le principe consiste à recenser et numéroter chaque bloc d’une construction avant d’en effectuer le complet démontage. La structure est alors renforcée, parfois à l’aide de matériaux modernes tels que le béton, avant que ses éléments d’origine ne soient réassemblés. Les parties manquantes sont quant à elles comblées par des créations dont la couleur ou la composition diffèrent volontairement, afin de pouvoir les distinguer des parties originales de la construction. La majorité des temples angkoriens bénéficieront, au fil des années et avec la plus grande réussite, de ce procédé de restauration. L’esprit d’émulation n’est pas absent de cette démarche : les trois puissances implantées en Asie rivalisant sur le plan économique, mais aussi culturel. L’Angleterre entreprend à la même époque la mise en valeur du site de Bagan en Birmanie, les Hollandais concentrant leurs efforts sur Java.

Soldats japonais à Angkor Vat, 1941
Soldats japonais à Angkor Vat, 1941

Les années noires de la Seconde Guerre mondiale, du coup d’État et des Khmers rouges

Cette dynamique sera néanmoins entravée par les événements tragiques de la Seconde Guerre mondiale, puis par la guerre civile et la prise de pouvoir des Khmers rouges en 1975. La guerre Franco-Thaï de 1940-1941, qui suit l’occupation de l’Indochine par les troupes japonaises, replace les provinces de Battambang et de Siem Reap sous domination siamoise. À Phnom Penh, Georges Groslier, dont les contributions à la connaissance de la culture et de l’art khmers sont considérables, est arrêté par les autorités japonaises pour actes de résistance. Emprisonné et torturé, il meurt en captivité en 1945. Ce contexte délétère n’empêche pas le maintien sur place de l’EFEO, qui poursuivra son œuvre jusqu’à l’arrivée des Khmers rouges. À lui seul, le temple-pyramide du Baphuon, érigé au milieu du XIe siècle, traduit les vicissitudes d’une histoire tourmentée et constitue la plus spectaculaire réussite de l’EFEO. Tout en révélant, au fil des époques, le changement de perception et des méthodes mises en œuvre par les conservateurs.

Un temple au cœur de l’histoire : le Baphuon

Par une nuit de 1943, une grande partie du temple, déjà très endommagé, s’effondre et provoque l’éparpillement de milliers de blocs qui constitueront autant de pièces d’un effrayant puzzle. Trois ans plus tard, les travaux de renforcement sont sapés par l’effondrement d’une partie de la façade sud. Malgré les efforts entrepris, le grand temple au sommet duquel était honoré le linga d’or n’est plus qu’un fantôme de terre et de grès. S’engage alors un projet de sauvetage qui connaîtra de multiples rebondissements, pour ne s’achever qu’en 2011. En juin 1970, l’anastylose est décidée. Le temple est déshabillé de trois de ses façades, les 300 000 blocs étant déposés tout autour de l’édifice sur une superficie de 10 hectares. Avant le démembrement, chaque bloc se voit attribuer un numéro de référence, soigneusement consigné dans des carnets de dépose indispensables au futur réassemblage.

L’angle nord-ouest du Baphuon en 1949
L’angle nord-ouest du Baphuon en 1949

Mais la guerre civile qui éclate perturbe les travaux, les combats se rapprochant dangereusement du personnel qui se voit peu à peu privé de l’accès au site. Bernard-Philippe Groslier, qui a hérité de la fascination de son père pour la culture et l’histoire du Cambodge, parvient à construire dans l’urgence un sarcophage de béton protégeant tant bien que mal l’édifice, qui demeurera à l’abandon pendant près de 30 ans.

Les années 1990 : le retour de l’EFEO au Cambodge

Ce n’est qu’en 1992 que l’EFEO de Siem Reap regagne ses locaux et reprend ses activités. Les conservateurs, effarés, découvrent que les précieux carnets de dépose ont tous été détruits par les Khmers rouges. Comment, dès lors, parvenir à réassembler les blocs ? Procédant par petites étapes, le chantier est finalement achevé par Pascal Royère et son équipe de 300 personnes, au terme d’incommensurables efforts. Entre les premières interventions au début du XXe siècle et les cérémonies marquant la fin du chantier, l’aventure du Baphuon a mis en relief les changements d’approche vis-à-vis de la conservation et de la restauration des temples. Dès 1908, les archéologues se trouvent confrontés à l’extraordinaire symbiose qui s’est instaurée entre les monuments et la végétation. Destructrice par la poussée qu’elle exerce sur les blocs, elle est aussi paradoxalement nécessaire au maintien des éléments enserrés par les racines. C’est ainsi que les premiers débroussaillages ont entraîné une fragilisation de la structure du Baphuon et ont inauguré une approche de coupes plus modérée. La conservation de l’immense Bouddha couché, rajouté tardivement sur la façade ouest au XVIe siècle, a elle aussi soulevé d’importantes questions. Construit avec les blocs des étages supérieurs, fallait-il le conserver ou, au contraire, redonner au temple-montagne son aspect originel ? Le choix de garder cet imposant ouvrage témoigne d’une vision de l’archéologie bien différente de celle qui avait cours au début du siècle dernier.

Photographie ci-dessus : Baphuon, novembre 2000 : Sa Majesté le Roi-Père Norodom Sihanouk, Sa Majesté la Reine-Mère Norodom Monineath Sihanouk et le Monarque Norodom Sihamoni visitent le chantier

Une institution aux visages multiples

Le sauvetage du Baphuon, dont nul visiteur actuel ne peut deviner, sans la connaître, la spectaculaire histoire, est l’entreprise la plus ambitieuse menée par l’EFEO et constitue le plus grand chantier archéologique français effectué à l’étranger. Mais pour impressionnante qu’elle soit, cette saga ne doit pas occulter les autres domaines de recherche de l’EFEO, ni son travail de transmission et de coopération. En 2021, 18 établissements exercent leur activité dans 12 pays d’Asie, étudiant l’anthropologie, l’archéologie, la linguistique, l’histoire, l’épigraphie, la philologie, la sociologie des religions. Les recherches sur le terrain ne constituent qu’une partie des activités, auxquelles s’ajoutent les travaux d’inventaire, la sauvegarde du patrimoine, les conférences ou encore la publication des recherches.

Restauration du temple du Mébon occidental
Restauration du temple du Mébon occidental

Par la durée de son implantation et l’étendue de ses activités, l’École Française d’Extrême-Orient entretient un lien indéfectible avec le Cambodge et une civilisation khmère qui ne cesse d’exercer une profonde fascination.