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Documentaire Web & Art for Kep : Les Villas de Kep par Emmanuel Pezard

L’écrivain Emmanuel Pézard termine sa résidence d'artiste au Knai Bang Chatt. Depuis les ruines modernistes de Kep-sur-Mer, il achève un recueil de douze nouvelles qui traversent un siècle d’histoire cambodgienne — du temps colonial aux artistes d’aujourd’hui. Un projet né au croisement de la mémoire, de la fiction et d’un lieu à nul autre pareil.

Art for Kep : Les Villas de Kep par Emmanuel Pezard

Kep-sur-Mer. Un nom qui sonne comme une promesse et une élégie à la fois. Dans les années 1950, cette station balnéaire de la côte cambodgienne était surnommée le « petit Saint-Tropez du Cambodge » : des villas modernistes surgissaient de la jungle, le prince Sihanouk y tournait ses films, des colons français et des élites khmères se croisaient dans les restaurants de bord de mer. Puis les bombes sont arrivées. Et le silence a tout recouvert.

C’est dans ce silence — hérité, stratifié, toujours habité — qu’Emmanuel Pézard a planté sa table de travail. Écrivain français en résidence à Knai Bang Chatt dans le cadre du programme Art for Kep, il consacre plusieurs mois à l’écriture d’un recueil singulier : Les Villas de Kep, douze nouvelles qui embrassent un siècle d’histoire, de 1932 à 2026, chacune habitant une villa différente, chacune convoquant une époque révolue.

« Écrire depuis Kep change tout. La lumière de fin d’après-midi sur les ruines, le bruit de la mer — ce ne sont pas des décors. Ce sont des dictées. »
Art for Kep : Les Villas de Kep par Emmanuel Pezard

Le recueil est délibérément non chronologique. Pezard avance entre les époques comme un romancier qui sait que la mémoire elle-même ne l’est pas. La satire coloniale grinçante de La Villa des Broussailles (1932) côtoie la tragédie tendre de Pierre et la Villa de l’Espoir (1972). Un conte fantastique de Bokor en 1940 effleure une célébration gastronomique en 1947. L’effet est cumulatif et polyphonique : un portrait en mosaïque d’un lieu qui a été, tour à tour, terrain de jeu, paradis et blessure.

Art fo Kep, une résidence « forte »

Art for Kep est le programme de résidences artistiques de Kep West, adossé à l’hôtel Knai Bang Chatt — l’un des établissements les plus singuliers d’Asie du Sud-Est, installé dans trois villas modernistes des années 1960 rénovées face au golfe du Thaïlande.

Le programme invite chaque année des créateurs — écrivains, plasticiens, photographes, chorégraphes — à travailler depuis Kep même, en immersion dans un cadre idyllique.

La philosophie d’Art for Kep est simple et radicale : le lieu est la condition de l’œuvre, pas seulement son contexte. Les artistes ne viennent pas à Kep pour s’y reposer ou en ramener des souvenirs. Ils viennent pour que Kep les travaille. La présence d’Emmanuel Pézard en est l’illustration la plus littérale : il écrit sur les villas depuis l’intérieur d’une villa. La fiction et le réel partagent le même espace, la même lumière, les mêmes lézards sur les murs.

KNAI BANG CHATT & ART FOR KEP

Fondé sur les rives de la baie de Kep, Knai Bang Chatt (« maison où l’on se retrouve » en khmer) est le premier hôtel de design du Cambodge. Ses trois villas modernistes des années 1960, sauvées de la ruine et restaurées, accueillent aujourd’hui une clientèle internationale attirée par leur architecture unique et leur rapport intime à la mer.

Art for Kep, son programme de résidences, est né de la conviction que ce patrimoine appelle une création contemporaine à sa hauteur. Chaque saison, un artiste ou un écrivain est invité à séjourner, créer, et laisser une trace — une œuvre, un texte, une performance — ancrée dans ce territoire singulier.

Un siècle en douze nouvelles

De la satire coloniale au conte fantastique, du drame d’amour à la célébration gastronomique, Les Villas de Kep traverse les genres avec la même aisance qu’il traverse les époques. Chaque nouvelle est une chambre différente d’un même hôtel imaginaire, avec ses propres fantômes, ses propres couleurs, son propre rythme.

1932

La Villa des Broussailles

1940

La Villa des Fantômes

1945

La Villa des Amours

1946

La Villa des Embruns

1947

Le Coq à l'Âne

1950

La Villa Apsara

1960

Les Ruffians

1969

Crépuscule

1972

Pierre et la Villa de l'Espoir

Toutes époques

Miss Kep

2009

La Villa des Bestioles

2026

La Villa Renaissance

« Il y a des personnages qui traversent plusieurs nouvelles sans se voir. Comme dans la vraie vie — on ne sait pas toujours qu’on partage la même ville avec quelqu’un qui changera tout. »

À travers ces douze textes circulent des figures récurrentes : des colons cyniques et leurs serviteurs khmers, des amants séparés par la guerre, un empire du vice dissimulé derrière une façade respectable, un roi cinéaste, un Corse fixeur, un sommelier libertin, un plongeur unijambiste. Pezard écrit dans des registres aussi variés que ses personnages — réalisme noir, conte fantastique, chronique initiatique, fable morale — mais une sensibilité constante les unit : l’attirance pour la collision entre pouvoir et tendresse, entre cynisme colonial et dignité khmère, entre brutalité et beauté.

Miss Kep ou la mémoire en trois statues

Il y a dans le recueil un fil conducteur poétique qui traverse les siècles : Miss Kep, l’histoire de la statue emblématique de Kep-sur-Mer — la « Dame Blanche » — à travers trois vies et trois destructions. Coloniale, elle est abattue à l’indépendance en 1954. Khmère, elle est anéantie par les bombes en 1976.

Art for Kep : Les Villas de Kep par Emmanuel Pezard

Reconstruite en 1992, elle incarne alors un compromis post-conflit : corps occidental, visage asiatique. Une méditation sur l’identité, la résilience et la persistance têtue de la mémoire contre l’effacement.

« Miss Kep, c’est le Cambodge en miniature : on la détruit, elle revient. Sous une autre forme, avec un autre visage, mais elle revient. »

Une nécessité créative

La résidence à Art for Kep n’est pas qu’un cadre de travail confortable. C’est, selon Pezard, une nécessité créative. Écrire sur Kep depuis Kep transforme l’écriture elle-même : la qualité de la lumière d’après-midi, le bruit de la mer, la façon dont les lianes envahissent les façades modernistes — ce ne sont pas des décors, ce sont des matériaux. Les villas ne sont pas des ruines à observer depuis une distance sûre. Elles sont co-autrices.

« La dernière nouvelle se passe ici, dans cette villa. Un vieux Français revient après cinquante ans. Il refait de sa maison un lieu d’art. Je ne savais pas, en commençant, que j’écrirais ma propre résidence dans le livre. »
Art for Kep : Les Villas de Kep par Emmanuel Pezard

La nouvelle finale du recueil, La Villa Renaissance — dont l’action se déroule en 2026 et s’ancre directement au Knai Bang Chatt — voit un vieux Français revenir à la villa qu’il avait fuie en 1971 pour en faire un espace dédié aux artistes khmers contemporains. Une symétrie narrative : un recueil né des ruines se referme sur un acte de renaissance culturelle. Le poids du passé n’est pas effacé, mais porté autrement. Tenu dans l’art, plutôt que dans la pierre.

Une oeuvre en cours

Quasi achevé, Les Villas de Kep représente entre 160 et 180 pages dans sa forme définitive. Son ambition est rare : pas un roman, mais un recueil qui se comporte comme tel, construisant un monde cohérent par accumulation et résonance. Le titre — villas, au pluriel — est délibéré.

Ce n’est pas une seule histoire de Kep, mais plusieurs, stratifiées et superposées, comme le sont toutes les vraies histoires.

« Entre mémoire et fiction, c’est un hommage à un pays — qui mêle obscurité et lumière, cynisme et tendresse, pour raconter des fragments d’histoires, derrière lesquels se cache la grande : celle d’un pays, et des humains qui y ont vécu, à travers les âges. » - Emmanuel Pezard.

Art for Kep : Les Villas de Kep par Emmanuel Pezard

Voir le documentaire :


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