Bou Meng : le peintre qui a survécu en dessinant le visage de ses bourreaux — Un des sept survivants de Tuol Sleng
- La Rédaction

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Peintre épargné pour son talent, Bou Meng a survécu à S-21 en dessinant le visage de ses bourreaux. Portrait d'un des sept derniers survivants adultes de la prison la plus meurtrière du régime khmer rouge.

Né en 1941 dans la province de Kampong Cham, au sein d'une famille pauvre, rien ne prédestinait Bou Meng à devenir l'un des rares témoins directs de l'horreur de S-21. Enfant, il fréquente l'école primaire de sa pagode et développe très tôt un goût pour le dessin, en observant les artistes peindre les affiches de cinéma dans les échoppes de sa région. Ce talent deviendra, des décennies plus tard, la seule chose qui le séparera de la mort.
En 1965, il épouse Ma Yoeun. Le couple s'installe dans la province de Kampot, où Bou Meng gagne sa vie en peignant des panneaux publicitaires de films, avant de poursuivre cette activité à Sihanoukville à la fin des années 1960. Une existence modeste, loin encore des bouleversements qui s'annoncent.
Une convocation truquée
En juin 1977, alors que le régime des Khmers rouges s'enfonce dans une paranoïa meurtrière et purge ses propres rangs, des cadres de l'Angkar se présentent chez Bou Meng et sa femme. On leur annonce qu'il a été affecté à l'enseignement à l'École des beaux-arts de Phnom Penh — une convocation qui n'est qu'un prétexte. Le couple prépare ses affaires et monte dans une jeep. Ils sont conduits dans une maison en périphérie de la capitale, menottés, puis transférés à la prison de sécurité S-21, l'ancien lycée Tuol Svay Prey reconverti par les Khmers rouges en centre de détention, d'interrogatoire et d'extermination.
Dès leur arrivée, Bou Meng et Ma Yoeun sont séparés. Il ne la reverra jamais. Il subit plusieurs semaines de torture — coups, décharges électriques, privation — jusqu'à ce qu'il « avoue » des crimes qu'il n'a jamais commis, comme l'exigeait la logique implacable de l'Angkar envers ses prisonniers.
Sauvé par son pinceau
Ce qui distingue le destin de Bou Meng de celui des quelque 15 000 à 20 000 personnes passées par S-21, c'est précisément son talent de peintre. Repéré par les responsables du camp, il est chargé de réaliser des portraits de propagande représentant Pol Pot et d'autres dirigeants communistes, dont Kim Il-sung et Mao Zedong. Ce travail forcé, aussi glaçant soit-il dans son contexte, lui vaut d'être maintenu en vie alors que la quasi-totalité des prisonniers de S-21 étaient exécutés après interrogatoire.
Sa femme n'aura pas cette chance. Selon les archives du centre, Ma Yoeun est torturée puis mise à mort au centre d'extermination de Choeung Ek le 16 août 1977. Leurs deux enfants, placés dans un centre pour enfants du régime, meurent de faim peu après. Bou Meng n'apprendra les circonstances précises de la mort de sa femme que plus de trente ans plus tard, lors du procès de Douch devant le Tribunal international pour les Khmers rouges.
Un survivant longtemps cru mort
Après la chute du régime en janvier 1979, Bou Meng survit dans l'anonymat pendant plus de deux décennies. En 2002, la presse cambodgienne le croit mort, certains articles évoquant même une disparition dans les années 1990. Ce n'est que lorsqu'il apprend cette rumeur qu'il retourne sur le site de Tuol Sleng, entretemps transformé en musée du génocide, pour prouver qu'il est bien vivant.
Depuis, Bou Meng est devenu l'un des visages les plus reconnaissables de la mémoire du génocide cambodgien. Il a témoigné en 2009 devant les Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens (CETC) lors du procès de Kaing Guek Eav, dit Douch, l'ancien commandant de S-21, condamné à 19 ans de prison — une peine que Bou Meng a qualifiée à l'époque de dérisoire au regard de ses souffrances.
Son récit a été recueilli dans un ouvrage publié en 2010 par le Centre de documentation du Cambodge (DC-Cam), sous la plume du journaliste Huy Vannak. Aujourd'hui encore, Bou Meng se rend régulièrement à Tuol Sleng, où il partage son témoignage avec les visiteurs venus du monde entier — portant, comme ses camarades survivants, la responsabilité silencieuse de transmettre une mémoire que le temps menace toujours d'effacer.







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