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Crise frontalière Cambodge-Thaïlande : la résilience macroéconomique masque la détresse des ménages

Alors que les affrontements armés entre le Cambodge et la Thaïlande ont provoqué le retour massif de près de 900 000 migrants et le déplacement de centaines de milliers de personnes, la croissance reprend. Pourtant, les revenus des ménages se sont effondrés, plongeant une large part de la population active dans une vulnérabilité inédite.

Alors que les affrontements armés entre le Cambodge et la Thaïlande ont provoqué le retour massif de près de 900 000 migrants et le déplacement de centaines de milliers de personnes, la croissance reprend. Pourtant, les revenus des ménages se sont effondrés, plongeant une large part de la population active dans une vulnérabilité inédite.
@AKP

Un choc en deux vagues, une crise humanitaire majeure

Le conflit frontalier entre le Cambodge et la Thaïlande a connu deux escalades successives en 2025. La première, déclenchée le 24 juillet, a déplacé plus de 172 000 personnes dans les provinces de Preah Vihear, Siem Reap et Oddar Meanchey. Après un cessez-le-feu le 8 août, plus de 85 % des déplacés étaient rentrés début septembre. Mais le 7 décembre, de nouvelles hostilités ont provoqué une vague de déplacements bien plus massive, atteignant un pic de 644 589 personnes déplacées entre le 25 et le 27 décembre, dont 347 346 hébergés dans des sites temporaires et 297 243 dans des familles d’accueil.

Au 15 janvier 2026, on dénombrait encore 141 850 personnes déplacées, réparties dans 102 sites ou chez des proches. Cette crise s’est accompagnée du retour de près de 900 000 travailleurs migrants cambodgiens depuis la Thaïlande, asséchant brutalement une source essentielle de revenus pour des centaines de milliers de foyers ruraux.

À retenir : 644 589 déplacés au pic de la crise, 900 000 migrants revenus, 883 écoles fermées, plus de 50 centres de santé suspendus.

Ménages à terre : revenus en chute libre et travail qui disparaît

Les données de l’enquête menée auprès de 674 ménages déplacés et 1 055 ménages de migrants revenus de Thaïlande (octobre-novembre 2025) montrent un effondrage des conditions de vie.

Parmi les personnes déplacées internes (PDI), le revenu mensuel moyen est passé de 429 dollars à 281 dollars, soit une perte de 148 dollars (−34 %). Pour les migrants revenus, la chute est encore plus brutale : de 840 dollars à 427 dollars, soit une perte moyenne de 413 dollars (−49 %). Dans le même temps, la part des ménages déclarant « aucun travail » est passée de 23 % à 38 % chez les PDI, et de 22 % à 51 % chez les migrants revenus.

La composition des revenus s’est radicalement transformée : les salaires et les transferts de fonds (remittances) reculent, tandis que l’agriculture de subsistance et l’aide humanitaire deviennent des sources principales. Les ménages déplacés ont réduit leurs dépenses mensuelles de 250,9 à 190,7 dollars, en rognant sur l’éducation, le logement et les activités sociales. Les migrants revenus ont maintenu leur niveau de dépenses (255,8 à 257,7 dollars) mais en se recentrant sur l’alimentation et la santé, au détriment de l’éducation et du logement.

Agriculture, élevage, éducation : une triple dégradation

L’agriculture, pilier de survie, est gravement affectée. Les pertes de récoltes atteignent 42,7 % chez les PDI (436,5 dollars) et 36,8 % chez les migrants revenus (339 dollars). Les prix à la production ont chuté (60 % des ménages), les intrants sont hors de prix, et l’accès aux marchés est rompu. L’élevage, essentiel comme actif de précaution, a subi des pertes sévères : un ménage déplacé ayant perdu des bovins a perdu en moyenne 617 dollars ; chez les migrants revenus, la perte atteint 829 dollars.

L’éducation a été lourdement perturbée : 23,9 % des ménages déplacés avec enfants scolarisés ont vu leur école fermée, et 231 enfants (dont 114 filles) ont cessé ou réduit leur scolarité, principalement pour des raisons de sécurité. À son pic, le conflit a entraîné la fermeture de 883 écoles, privant plus de 200 000 élèves de cours.

Santé et protection : des besoins psychosociaux massifs

Si la majorité des ménages déclarent avoir accès à un centre de santé fonctionnel (95,7 % des PDI, 98,9 % des migrants), les conséquences psychologiques sont lourdes : 85,8 % des PDI et 47,3 % des migrants estiment que leur bien-être mental a été « beaucoup » affecté. Les besoins en conseil et en groupes de soutien communautaire sont prioritaires.

Les risques de protection concernent 27,3 % des PDI et 17,3 % des migrants, avec des cas de stress financier (74,3 % et 88,2 %), d’insécurité alimentaire (42 % et 38 %), et des craintes pour la sécurité physique (54,6 % chez les PDI). L’accès à l’aide reste inégal : 83 % des PDI ont reçu une assistance, mais 52 % des migrants déclarent n’avoir reçu aucune aide, faute d’information principalement.

Commerce, tourisme, agriculture : les trois vases communicants de l’économie

L’impact macroéconomique est sensible, mais contrasté. En 2024, les exportations cambodgiennes vers la Thaïlande atteignaient 845 millions de dollars (3,7 % des exportations totales), tandis que les importations en provenance de Thaïlande s’élevaient à 3,4 milliards de dollars, faisant de la Thaïlande le troisième fournisseur du Cambodge.

En 2025, les exportations vers la Thaïlande ont chuté de 13,5 %, tombant à environ 731 millions de dollars. Les importations en provenance de Thaïlande ont diminué de 12,7 %, à environ 3,0 milliards de dollars. Les produits agricoles (manioc, maïs, fruits frais) ont été les plus touchés, avec des pertes estimées à 156 millions de dollars sur l’ensemble de l’année. En réaction, les opérateurs se sont tournés vers le Vietnam, la Chine et les routes maritimes, permettant aux importations totales de progresser de 17,1 % sur les dix premiers mois de 2025.

Le tourisme a subi une rupture nette. Après un rebond post-Covid à 6,7 millions d’arrivées en 2024, les arrivées internationales ont chuté de 11,6 % sur les dix premiers mois de 2025, à 4,75 millions. Les arrivées en provenance de Thaïlande ont plongé de 42,3 % et celles du Laos de 55 %. Les recettes touristiques 2025 sont révisées à la baisse : 3,21 milliards de dollars au lieu des 4,07 milliards attendus sans conflit, soit une perte de 855 millions de dollars.

Transferts des migrants : une manne qui s’évapore

Avant leur retour, 85,8 % des ménages enquêtés recevaient des transferts d’argent de Thaïlande, pour un montant annuel moyen de 2 194 dollars. Après le retour, ce montant est tombé à 110 dollars par an. Au niveau macroéconomique, les transferts de fonds sont estimés à 2,60 milliards de dollars en 2025 contre 2,88 milliards en situation normale, soit une perte de 277 millions. En 2026, la perte pourrait atteindre 665 millions si la situation reste tendue.

Réinsertion des migrants : compétences disponibles, emplois absents

Avant leur départ, 56,2 % des migrants étaient au chômage. En Thaïlande, 94,3 % travaillaient, souvent sans contrat (49,5 % en CDI informel). À leur retour, 37,9 % sont au chômage, 46,5 % en emploi salarié, et 15,6 % à leur compte. Les revenus individuels sont passés de 182 dollars par mois avant migration à 409 dollars en Thaïlande, puis retombent à 200 dollars après le retour.

Pourtant, les compétences existent : mécanique, couture, agriculture, services. Mais les freins sont nombreux : absence de reconnaissance des acquis, manque de capitaux pour créer une microentreprise, et surtout, une préférence marquée pour des formations de courte durée (moins de trois mois) dispensées au niveau de la commune, seule façon de surmonter les contraintes de mobilité et de sécurité.

Trois scénarios de reprise, un écart persistant entre macro et micro

Les auteurs du rapport modélisent trois trajectoires :

  1. Fragmented Recovery : croissance à 4,4 % en 2025, 3,7 % en 2026, chômage élevé, tensions sociales.

  2. Managed Reintegration : croissance à 4,6 % puis 4,2 %, avec des politiques ciblées (accompagnement, travaux temporaires, soutien aux TPME).

  3. Transformative Recovery : croissance à 4,8 % en 2025-2026 puis 6,4 % en 2029, grâce à la paix durable, à l’investissement dans les compétences et à la diversification des filières.

Même dans le scénario le plus favorable, les revenus des ménages restent inférieurs à ceux d’avant la crise. L’écart entre la reprise agrégée et la réalité vécue par les familles est le fil rouge de ce rapport.

Recommandations : stabiliser d’abord, former au plus près, protéger les plus vulnérables

Les auteurs préconisent une approche intégrée articulée autour de sept axes :

  • Stabiliser la consommation via des soutiens monétaires temporaires (cash-for-work, allocations liées à la formation).

  • Valoriser les compétences existantes par la reconnaissance des acquis (RPL) et des formations courtes adossées à des débouchés locaux.

  • Ancrer les dispositifs au niveau communal pour lever les barrières de distance, de sécurité et de garde d’enfants.

  • Associer protection financière et relance (moratoires sur la dette, micro-assurance, épargne flexible).

  • Soutenir l’auto-emploi productif par des kits de démarrage et des modèles coopératifs.

  • Intégrer la prise en charge des enfants et le soutien psychosocial dans tous les programmes.

  • Coordonner la réintégration dans des cadres territoriaux associant déplacés, migrants revenus et communautés hôtes.

Conclusion du rapport : « La reprise macroéconomique ne garantit pas le rétablissement des ménages. Les politiques doivent combler l’écart entre la croissance agrégée et les conditions de vie réelles, faute de quoi la vulnérabilité persistera et les départs risquent de reprendre. »

Sources : UNDP Cambodia, Ministère du Travail et de la Formation professionnelle du Cambodge, Comité national de gestion des catastrophes (NCDM), enquêtes ménages octobre-novembre 2025, données douanières et de la Banque nationale du Cambodge.

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