CIFF 360 & Kep : Le temps des pleurs, enfin retrouvé
- La Rédaction

- il y a 11 heures
- 3 min de lecture
Jeudi après-midi, une cinquantaine de spectateurs se sont réunis à Kep West, dans les locaux de l'ancien Sailin Club, dans le cadre du CIFF 360 pour une projection rare et précieuse : The Time to Cry (Pel Del Trov Zum), réalisé par Uong Kan Thouk, l'une des figures pionnières du cinéma cambodgien des années soixante-dix.

Parmi le public, des enfants du Centre Éducatif de Kep, venus accompagnés de Matthieu Majoli, co-président de l'association. Leur présence donnait à la séance une dimension particulière — celle d'un patrimoine transmis, d'une mémoire qui passe d'une génération à l'autre.
Une réalisatrice hors du commun
Dans un milieu quasi exclusivement masculin, Uong Kan Thouk s'est imposée comme l'une des très rares femmes à diriger des films durant l'âge d'or du cinéma khmer. Une époque florissante et créative, tragiquement interrompue par l'arrivée au pouvoir des Khmers rouges en 1975, qui détruisirent une grande partie de ce patrimoine cinématographique et assassinèrent bon nombre de ses artistes.
Un mélodrame dans les coulisses du cinéma
Pel Del Trov Zum met en scène le couple vedette Kong Som Oeun et Vichara Dany dans les rôles de Vichet et Vichara, deux amoureux au destin contrarié. Vichara est contrainte d'épouser un homme riche pour rembourser les dettes de sa mère et de sa sœur. Vichet, désespéré, décide alors d'épouser Monida, la fille d'un réalisateur et amie de Vichara. Une série de rebondissements laisse finalement Vichet veuf et Vichara le cœur brisé. Les deux se retrouvent sur un plateau de tournage pour jouer une histoire d'amour qui fait écho à la leur.
Ce cadre réflexif — un film dans le film — est l'une des singularités de l'œuvre d'Uong Kan Thouk. Les personnages jouent des acteurs évoluant dans une industrie entachée de népotisme et de corruption. La musique est signée du légendaire Sinn Sisamouth, dont la voix reste l'une des plus emblématiques du Cambodge du XXe siècle.

Une danse sur un volcan
Le film fut tourné alors que les bombes américaines s'abattaient déjà sur le territoire cambodgien. On ne peut s'empêcher de voir dans cette bourgeoisie phnom-penhoise qui s'agite, s'aime et se déchire dans ses salons feutrés, le témoignage d'une société au bord du gouffre. The Time to Cry est bien plus qu'un simple mélodrame : c'est le portrait d'un monde sur le point de disparaître.
Un film rescapé, une œuvre vivante
Le film fut découvert par Davy Chou — co-fondateur d'Anti-Archive et réalisateur de Return to Seoul — dans la collection personnelle du cinéphile Vathana Huy, lors de recherches pour Golden Slumbers, son documentaire de 2011 sur l'âge d'or du cinéma cambodgien. La mauvaise qualité de l'image de la copie disponible suggère qu'elle fut vraisemblablement dupliquée à partir d'un CD vidéo compressé, lui-même enregistré depuis des cassettes VHS, elles-mêmes tirées de bobines 16 mm endommagées. Des scènes manquent, dont le moment précis des retrouvailles entre les deux protagonistes. Dans une rare interview en 2021, Uong a confié : « Ça fait mal de voir ces images avec des scènes manquantes. Je préfère en fait ne pas les regarder du tout. »
Pourtant, à Kep ce jeudi, le film a bel et bien vécu. Parmi les rires et les silences attentifs d'une cinquantaine de spectateurs — dont ces enfants du Centre Éducatif de Kep qui découvraient peut-être pour la première fois ce pan de leur propre histoire —, ce mélodrame incomplet a prouvé que certaines œuvres résistent au temps, aux régimes et à la destruction.

Un hommage mérité
Cette projection s'inscrit dans un hommage plus large rendu par le CIFF à l'œuvre d'Uong Kan Thouk, dont trois films ont été présentés cette année au Bophana Center à Phnom Penh : Time to Cry, Muoy Meun Alay (1970) et Thavary Meas Bang (1969). La petite-fille de la réalisatrice, Ambre Rama, a participé au festival. Une reconnaissance tardive mais bienvenue pour une cinéaste trop longtemps oubliée — et, ce jeudi à Kep, un film qui a su trouver son public, des plus grands aux plus petits.







Commentaires