CIFF 360 & KEP : Au Knai Bang Chatt, les cinéastes cambodgiens redessinent l'avenir de leur industrie
- Christophe Gargiulo

- il y a 1 heure
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Réunis dans le cadre du CIFF 360 à l'hôtel Knai Bang Chatt à Kep, plus de trente professionnels du cinéma cambodgien ont débattu sans détour des structures à bâtir, des droits à conquérir et des récits à inventer.

C'est dans le cadre exceptionnel du Knai Bang Chatt que le CIFF 360 a tenu l'un de ses moments les plus denses. Réalisateurs, producteurs, scénaristes, compositeurs et analystes de politiques culturelles — plus de trente professionnels — ont occupé un tableau blanc jusqu'à le couvrir entièrement de mots, de questions et de flèches. Ce qui en a émergé ressemble moins à un simple bilan qu'à un manifeste collectif : le cinéma cambodgien veut exister pleinement, structurellement, économiquement.
Un cadre légal et professionnel à inventer
Première urgence identifiée : l'absence totale d'un droit du travail adapté à l'industrie cinématographique. Sovichea Cheap, chef de production freelance habitué aux tournages internationaux, a mis le doigt sur ce vide juridique qui fragilise les contrats, les statuts et les conditions d'emploi de l'ensemble de la filière. À quoi ressemble un salaire équitable sur un tournage cambodgien ? La question, restée ouverte, illustre le besoin de maturité des structures en place.
Dans ce contexte, la création d'une Association des Cinéastes Cambodgiens est apparue comme une étape fondatrice. Sophea Kim, scénariste et réalisatrice indépendante, a porté cette idée avec force : une telle structure permettrait de mutualiser les forces, de négocier collectivement et de représenter dignement la profession auprès des institutions.
« Devons-nous niveler le terrain de jeu ? » — Sidney Ken, réalisateur indépendant
Emplois, rémunération et partage des bénéfices
La question économique a dominé les échanges. Des voix multiples — parmi lesquelles celles des équipes de Tiny Films (Thanet Thorn, Aric Chai, Phuong Khemara, Sochetra Lim) et de producteurs comme Makara Ouch ou Chandara So — ont insisté sur la nécessité de créer de véritables emplois rémunérés dans le secteur : des postes stables, pas seulement des collaborations informelles ou bénévoles.
La notion de « profit sharing », un partage des bénéfices associant les artistes au succès des œuvres au-delà du seul cachet, a été avancée comme une piste concrète pour revaloriser leur contribution.

La donnée comme boussole : cartographier l'écosystème
Au centre du tableau blanc, littéralement encerclé, un mot revenait comme un leitmotiv : DATA. Solinn Lim, analyste en politiques d'industries créatives chez Saddhā Enterprise, a insisté avec Akira Morita — facilitateur et réalisateur — sur la nécessité de collecter des données fiables : heures travaillées, revenus, flux financiers, audience.
Sans mesure rigoureuse de cet écosystème, impossible d'orienter les décisions publiques ou privées. Les « réalités des cinéastes », trop souvent invisibles, empêchent toute politique cohérente. Connaître pour agir : voilà le prérequis.
Un fonds pour les jeunes cinéastes
Seng Thy, réalisateur et producteur de Kravan Pictures, et Phichith Rithea de DancingRains ont plaidé pour la création d'un Fonds Film dédié aux jeunes cinéastes — un mécanisme de financement permettant à une nouvelle génération d'auteurs de passer à la réalisation sans dépendre uniquement de coproductions étrangères. Les défis de développement de la production ont également été abordés : scripts, budgets, logistique, toute une chaîne qui reste fragile.
La question des courts-métrages — parfois perçus comme de simples tremplins — a alimenté une discussion sur leur valeur propre. Sophea Kim a défendu leur rôle central dans la formation des cinéastes et dans la construction d'une culture du risque artistique.
Éducation, formation et soft power culturel
Nicolas Thevenet, producteur et organisateur de workshops chez Kongchak Pictures, et Sopheap Chea, directeur du Centre Bophana, ont placé l'éducation au sommet de leurs priorités : la création d'une véritable école de cinéma au Cambodge s'impose comme une nécessité structurelle.
Former des techniciens, des scénaristes, des réalisateurs, c'est construire sur le long terme. Le cinéma est aussi envisagé comme un vecteur de soft power : l'image que le Cambodge projette à l'international passe aussi par ses films.
Steven Gargadennec, producteur associé à 802 Films et membre du conseil de Cicada, a soulevé la synergie possible entre musique et cinéma — Pavel Lipski, compositeur présent au forum, incarnant précisément ce pont créatif. Une collaboration encore largement inexploitée, mais pleine de promesses.

Audience, identité et marché international
Une question simple, posée sans détour sur le tableau : « Qu'est-ce qu'un film cambodgien ? » — au-delà de la tragédie, au-delà des récits attendus. Somchanrith Chap, Julia Sam et Dean Marcial, réalisateurs indépendants, ont interrogé la notion de goût local et sa relation avec le marché international.
Comment développer une audience nationale tout en s'adressant au monde ? Comment raconter des histoires cambodiennes sans se cantonner aux seuls codes valorisés par les festivals étrangers ?
Daniel Vong, exploitant de Legend Cinema, et Chy Sila, propriétaire de Sabay Cinema, ont apporté la perspective du circuit de distribution et d'exhibition : le développement de l'audience est inséparable d'une offre de salles accessibles et d'une programmation qui parle aux cambodgiens d'aujourd'hui. La question du jeune public — esquissée sur le tableau par un simple « kids ? » — signale un angle mort : l'éducation à l'image et la construction d'une culture cinématographique dès l'enfance restent des chantiers entiers.

Une communauté qui refuse le statu quo
Au sortir de ce forum au bord de la mer, le portrait qui se dessine est celui d'une industrie à un carrefour décisif. Les obstacles sont réels — absence de cadre légal, manque de données, économie largement informelle, formation insuffisante — mais la vitalité et la franchise des échanges témoignent d'une communauté qui ne se résigne pas.
Portées collectivement par plus de trente voix venues de tous les horizons de la filière, ces propositions pourraient bien dessiner les contours d'un cinéma cambodgien renouvelé : plus juste dans ses structures, plus audacieux dans ses récits, plus présent sur la scène mondiale.







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