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CIFF 360 & Kep : Kim Sophea, « écrire le Cambodge au féminin »

Scénariste, réalisatrice, productrice — cette cinéaste cambodgienne tisse depuis près de vingt ans une œuvre singulière, entre silences métaphoriques et libertés conquises. Portrait d'une voix qui compte.

Kim Sophea
Kim Sophea

Il y a des débuts qui ressemblent à des coups de foudre. Pour Kim Sophea, ce fut en 2007, sur le tournage d'un film franco-cambodgien, alors qu'elle n'était qu'assistante de production et qu'Isabelle Huppert arpentait le plateau.

« C'était un beau moment pour découvrir et entrer dans le monde du cinéma », se souvient-elle avec une sobriété qui ne cache pas l'émotion.

Depuis, elle n'a plus jamais vraiment quitté ce monde-là.

Aujourd'hui reconnue comme l'une des voix les plus intéressantes du cinéma cambodgien contemporain, Kim Sophea présente deux courts métrages — Rest in Pieces et Chant of the Desert Flower — au Festival International du Film du Cambodge (CIFF), dont la 15e édition s'est tenue à Phnom Penh en mars 2026. Une double sélection qui témoigne d'un parcours méthodique, construit brique par brique, refus de la précipitation.

De la comptabilité aux plateaux

Son itinéraire vers la mise en scène ne ressemble à aucun autre. Après ce baptême du feu sur une coproduction internationale, elle enchaîne les postes. D'abord assistante de production : « Je faisais la traduction, je travaillais un peu sur les documents — on avait besoin de traductions pour l'administration. C'est là que j'ai commencé à découvrir le monde du cinéma. » Puis comptable sur Same Same But Different, un film allemand tourné au Cambodge — « j'étais très aimée en comptabilité », dit-elle en souriant. Puis deuxième assistante réalisatrice sur Act of Valor, un film de promotion de l'armée américaine :

« C'est là que je pouvais être souvent sur le plateau. Je commençais à apprendre les dynamiques du tournage et à connaître tous les métiers autour de la mise en scène. »

La vraie école, cependant, viendra de la Cambodia Film Commission, ce bureau d'accueil des productions étrangères. Elle y travaille aux côtés de Régis Wargnier, dont elle co-gère le casting, puis de la réalisatrice belge Chantal Akermann, et enfin de la Française Jeanne Labrune, avec laquelle elle tourne Le Chemin au Cambodge, avec des acteurs khmers. « C'est là que j'ai vraiment appris à travailler sur le script », confie-t-elle. « J'ai de très bons souvenirs avec Jeanne Labrune. »

 Chant of the Desert Flower

L'écriture comme territoire

En 2018, Kim Sophea franchit le pas. Elle écrit, réalise et produit son premier court métrage : Les Ailes grises (The Grey Wings). Une histoire d'amour contrariée entre un couple mixte — « une question de liberté de choix. Entre deux cultures complètement différentes, comment gérer ça ? La famille, la culture... » Elle pense aux femmes autour d'elle : « Quand je regardais les autres femmes qui n'ont pas le choix dans leur vie quotidienne... C'est une question de liberté. Pour les jeunes femmes. » L'écriture elle-même fut une épreuve.

« Pour construire un scénario... je n'étais pas sûre. Mais avec Madame Jeanne Labrune, j'avais appris. Et je voulais tester. Alors j'ai commencé à écrire ce film. Je l'ai envoyé à droite et à gauche. Et on m'a dit : oh, c'est bien. C'est un bon sujet. »

Suit Chant of the Desert Flower, une histoire d'amour impossible entre un fils et la mère qu'il n'a pas vue depuis sa naissance — dix-huit ans de silence, un trauma, une révélation. Puis Rest in Pieces (un jeu de mots sur Rest in Pieces : « On joue avec le mot »), son troisième court métrage, sélectionné au CIFF 2026 et projeté en plein air lors du festival CIFF 360 à Kep, en mai 2026, en avant-programme de la première du long métrage Far Away Close to You de Mony Darung.

Ce qui frappe dans sa filmographie naissante, c'est la constance thématique : des relations complexes, des silences chargés de sens, des personnages pris en étau entre traditions et désirs d'émancipation. Des films en khmer, construits de métaphores, qui surprennent leur propre réalisatrice par l'accueil qu'ils reçoivent. Elle se souvient des doutes avant la première projection de Chant of the Desert Flower : « Il y a beaucoup de métaphores. Beaucoup de silence avec des métaphores. Même dans notre équipe, un des donateurs disait que ce serait un peu compliqué. Il n'y a pas beaucoup de mots. Comment le public va-t-il recevoir ça ? Est-ce qu'il peut recevoir le message ? » Et puis la surprise :

« À chaque projection, beaucoup de gens sont venus me dire — des jeunes filles, des garçons, de tous âges — qu'ils avaient aimé le film. Ils étaient captivés par l'histoire. Même s'ils ne l'avaient pas vécue. » Elle marque une pause : « C'était une bonne surprise. On ne s'y attendait pas. »

Trois langues, une vision

Kim Sophea pense différemment selon la langue dans laquelle elle écrit. Ses scénarios naissent en français, en anglais ou en khmer, selon la logique interne du récit. « Ça dépend de l'histoire. Quand j'écris en khmer, c'est comme si je pensais au marché local. Je pense à la façon dont l'histoire est racontée, aux limites, aux nuances. » Elle prépare actuellement deux ou trois longs métrages, dont une coproduction franco-cambodgienne — preuve que son travail commence à traverser les frontières.

Dans un paysage cinématographique cambodgien qui peine encore à trouver ses infrastructures de financement — « c'est une compétition très serrée, il est très difficile d'obtenir des fonds » —, Kim Sophea avance avec pragmatisme et une certaine solitude assumée. Elle fait son propre casting, son propre repérage de lieux : « C'est un grand défi. » Et croit fermement que les films qu'elle écrit elle-même sont ceux qu'elle réalise le mieux : « J'aime faire les films que j'écris moi-même. Je suis plus confiante. Je dois travailler pour être confiante avec le script. »

Un cinéma qui reste

Ce qui est en train de se construire avec Kim Sophea, c'est peut-être cela : un cinéma du for intérieur, qui ne cherche pas l'effet mais la résonance. Des films qui restent — longtemps après que les lumières se rallument.

Le Cambodge a une histoire cinématographique brisée, interrompue par les Khmers rouges, lentement reconstruite depuis les années 1980. La nouvelle génération — dont Kim Sophea fait partie — porte cette reconstruction avec une conscience aiguë de ce que signifie raconter des histoires dans ce pays-là, avec cette langue-là, pour ce public-là. « Ce genre d'aide peut encourager d'autres cinéastes qui veulent travailler dans l'histoire de l'art », dit-elle, parlant du soutien reçu pour ses projets. Une phrase simple. Une ambition immense.

Rest in Pieces vient de terminer sa tournée de festivals. Les prochains longs métrages sont en cours d'écriture. Kim Sophea, elle, avance. Discrètement. Sûrement.

Kim Sophea est scénariste et réalisatrice basée à Phnom Penh. Ses courts métrages Rest in Pieces et Chant de la fleur du désert ont été sélectionnés au 15e Cambodia International Film Festival (CIFF 2026).

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