Chroy Changvar : à l'ombre des tours, les derniers pêcheurs du fleuve
- La Rédaction

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Sur la rive où le Mékong, le Tonlé Sap et le Bassac se rencontrent, des familles cham et vietnamiennes vivent sur leurs barques depuis des générations. Pendant que Phnom Penh pousse des tours de verre tout autour d'eux, elles n'ont plus, pour toute adresse, qu'un point d'amarrage — provisoire, et toujours menacé.

Vue depuis l'autre rive, la skyline de Phnom Penh a des allures de Singapour miniature : tours en construction hérissées de grues, immeubles de bureaux miroitants, le dôme doré du Palais Royal serré entre deux gratte-ciel. Vue depuis la berge de Chroy Changvar, la même skyline devient un décor lointain, presque abstrait, qui surplombe un tout autre monde : des dizaines de barques en bois amarrées les unes aux autres, capotées de bâches bleues et de parasols de fortune, du linge séchant entre des perches de bambou, des enfants qui se baignent à côté des coques peintes, un coq qui traverse la vase à pas comptés. Bienvenue à Chroy Changvar, la péninsule qui fait face au cœur historique de la capitale — et l'un des derniers foyers d'une communauté de pêcheurs flottants que la ville, à mesure qu'elle s'embourgeoise, tente inlassablement de faire disparaître.
Un confluent, quatre bras
Le site n'a rien d'anodin. C'est ici, exactement, que le Mékong, le Tonlé Sap et le Bassac se rejoignent et se scindent en un point que les Khmers appellent Chaktomuk, les « quatre bras ». Ce confluent fluvial a fait de Phnom Penh un carrefour commercial depuis des siècles, et de Chroy Changvar — littéralement l'« embouchure penchée » — un poste d'observation privilégié sur la ville royale, juste en face.

La péninsule a longtemps été un territoire rural, connecté à la capitale par un unique pont, construit entre 1963 et 1966 grâce à une aide japonaise. Ce pont, rebaptisé plus tard « pont de l'Amitié Cambodge-Japon », a une histoire mouvementée : partiellement détruit par les Khmers rouges en 1972 et 1973, il est resté hors d'usage pendant plus de vingt ans, contraignant les habitants à traverser en bac, avant d'être reconstruit avec l'aide de la Coopération japonaise et rouvert en 1994.

Un second pont, financé par la Chine, est venu le doubler en 2015. En une décennie, ces deux franchissements ont transformé Chroy Changvar : de péninsule agricole assoupie, elle est devenue l'un des chantiers immobiliers les plus courus de la capitale, truffée de tours résidentielles, de centres médicaux et de complexes hôteliers de luxe — dont l'un des plus emblématiques, le Sokha Hotel, domine aujourd'hui directement le campement de pêcheurs.
Qui sont ces familles du fleuve
Deux communautés distinctes composent l'essentiel de cette population flottante : des familles cham et des familles d'origine vietnamienne.

Les Cham sont les descendants du royaume du Champa, un ensemble de cités-États qui dominait autrefois le centre et le sud de l'actuel Vietnam, avant d'être annexé par la dynastie Nguyễn en 1835. Face aux persécutions et aux tentatives d'assimilation forcée qui ont suivi, une partie importante de la population cham a fui vers le Cambodge, se convertissant à une forme spécifique de l'islam et s'installant le long du Mékong, où la pêche est devenue son mode de vie principal. Aujourd'hui, environ deux tiers de tous les Cham dans le monde vivent au Cambodge.
Les familles d'origine vietnamienne partagent une histoire tout aussi ancienne sur ces eaux, mais un statut juridique encore plus précaire : nombre d'entre elles vivent au Cambodge depuis plusieurs générations sans jamais avoir obtenu la citoyenneté cambodgienne, tout en n'étant pas non plus reconnues comme citoyennes vietnamiennes. Cette situation les laisse apatrides, sans existence légale, et donc sans accès aux droits fondamentaux — éducation, propriété, protection judiciaire — qui en découlent.
Une vie faite de départs successifs
L'histoire de cette communauté à Chroy Changvar est ponctuée de déménagements. Un groupe de familles cham mouillait autrefois près du Sisowath Quay, avant de se déplacer en 2012 lors de la construction d'un complexe hôtelier voisin ; une partie s'est alors regroupée à Chroy Changvar, au sein de ce qui deviendra la communauté de Chong Koh.

En novembre 2019, les autorités locales ont demandé aux habitants de quitter temporairement les lieux avant un sommet international, invoquant des raisons d'embellissement urbain. En juin 2021, en pleine pandémie, plusieurs quartiers riverains de la capitale, dont Chroy Changvar, ont connu de nouveaux déplacements, certaines familles étant réorientées vers des communes plus excentrées. Selon une enquête de Mongabay publiée en 2025, des mouvements similaires reviennent régulièrement autour des grands événements ; les familles concernées décrivent ces épisodes comme éprouvants, avant de revenir généralement s'amarrer non loin de là.

Des règles de pêche parfois contestées
Certains pêcheurs cham interrogés par Mongabay estiment que l'application des règles de pêche n'est pas toujours uniforme : leurs filets sont parfois saisis pour non-conformité, tandis que d'autres exploitants du fleuve leur sembleraient soumis à moins de contrôles. Des responsables locaux de la police des pêches indiquent de leur côté avoir renforcé la surveillance du fleuve ces dernières années et travailler à de nouvelles réglementations destinées à mieux encadrer l'ensemble des pratiques de pêche.
Le quotidien, envers et contre tout
Malgré cette précarité permanente, la vie continue de s'organiser autour du campement flottant, avec une ingéniosité têtue. Des panneaux solaires improvisés alimentent quelques ampoules et radios à bord des barques les plus équipées.

Des bâches de récupération, tendues sur des armatures de bambou, servent de toit à des habitations de fortune plantées à même la berge boueuse, entre échelles bricolées, marmites et jerricans.

Les enfants grandissent au bord de l'eau, se baignant à même le fleuve entre deux coques peintes de bleu, de rouge et de jaune vif — les couleurs traditionnelles des barques cham.


Un coq erre parmi les détritus laissés par la dernière crue ; des hommes se rincent à grande eau au bord de la route, sous le regard indifférent des motos qui passent.


Ce sont ces détails, à quelques centaines de mètres à peine des tours de verre climatisées, qui racontent le mieux l'écart vertigineux entre les deux Phnom Penh qui se font face sur ce fleuve.
Un avenir suspendu
Les chercheurs qui étudient la question s'accordent sur un point : la pression qui s'exerce sur ces communautés ne va pas se relâcher. Le tronçon du fleuve où elles s'amarrent aujourd'hui, entre le pont de l'Amitié et le Sokha Hotel, reste l'un des secteurs les plus convoités du marché immobilier de la capitale. Certains experts appellent à des solutions plus équitables, tenant compte de l'histoire longue de ces communautés fluviales plutôt que de les traiter comme un simple problème d'urbanisme à déplacer. D'autres, du côté des autorités, estiment que la baisse mondiale des stocks de poissons rend de toute façon la pêche artisanale de moins en moins viable à long terme, et plaident pour une reconversion progressive vers d'autres métiers.
Entre ces deux lectures, les familles de Chroy Changvar continuent, pour l'instant, de vivre au jour le jour, au rythme des crues et des avis d'expulsion — sur un fleuve qui leur appartient depuis toujours, et de moins en moins.







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