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Ancre 1

Chronique : Six touristes européens que vous avez déjà croisés au Cambodge

Angkor a ses temples, Sihanoukville ses plages, et le Cambodge, chaque année, son défilé de visiteurs venus d'Europe. Tous ne se ressemblent pas. Tentative de classification, sans prétention scientifique, dressée à force d'observation patiente sur les marchés, dans les tuk-tuks et au bord des piscines.

Photo d'illustration uniquement — © Cambodge Mag
Photo d'illustration uniquement — © Cambodge Mag

Le routard fauché

Sac à dos éventré, sandales dépareillées, t-shirt Angkor Beer acheté trois dollars à Siem Reap : le routard arrive au Cambodge avec un budget de survie et une énergie de conquérant. Il a lu tous les forums, comparé tous les prix, et peut réciter de mémoire le tarif d'un bol de num banh chok dans les douze provinces qu'il n'a pas encore visitées. Il négocie un tuk-tuk comme s'il s'agissait d'un traité de paix — et quand il obtient finalement les cinquante cents d'écart qu'il visait depuis dix minutes, c'est une victoire qu'il racontera au dîner, puis au petit-déjeuner du lendemain, puis probablement à sa famille à Noël. La même chemise, portée quatre jours de suite, finit toujours par apparaître sur au moins douze photos différentes, sous douze angles différents du même marché, légendées "authentique moment 🙏🌾" — comme si le marché, lui, avait changé entre les prises.

L'hédoniste éclairé

Voilà le voyageur qu'on aime croiser. Revenu confortable, curiosité intacte, il vient pour le plaisir sous toutes ses formes — la table, le vin, le spa, un bon hôtel avec vue sur les rizières ou sur la mer — et aborde chaque repas avec le sérieux d'un examen universitaire. Il commande en khmer approximatif, demande la recette au chef, et prend une photo du plat sous un angle qu'il juge "plus authentique" que celui du routard, sans que personne ne lui ait rien demandé. Contrairement à ce qu'on pourrait croire, il ne se contente pas du confort : il visite aussi les musées et les temples, avec un guide qu'il interroge pendant quarante minutes sur un bas-relief, pendant que le reste du groupe, en nage, rêve discrètement de la piscine de l'hôtel. Ni radin ni tape-à-l'œil, il dépense sans compter mais avec discernement, et repart généralement enchanté — laissant derrière lui un pourboire généreux et un avis Tripadvisor de huit cents mots.

Le riche pressé

Lui, on ne le voit presque pas — sauf dans les hôtels cinq étoiles, où son passage est bref mais mémorable côté facture. Suite avec vue, transferts privés, dîner hors-carte, spa réservé en intégralité pour lui seul, comme s'il redoutait de croiser un autre être humain en peignoir. Il consomme le Cambodge comme une escale de luxe entre deux aéroports : deux nuits, parfois une seule, le temps d'un massage, d'un cocktail au coucher du soleil et d'une photo de piscine à débord qu'il publiera depuis l'avion suivant. Il repart persuadé d'avoir "vu le Cambodge", alors qu'il a surtout vu l'intérieur de sa suite, le trajet aéroport-hôtel, et un mojito.

L'influenceuse en mission

Nouvelle espèce, en pleine expansion. Elle arrive avec un ring light dans la valise, un trépied dans l'autre, et une seule vraie question en tête : qui, ici, va bien vouloir l'héberger gratuitement en échange d'une story ? Elle négocie les nuitées comme d'autres négocient un tuk-tuk, mais avec des arguments d'un autre genre — "visibilité", "portée", "communauté engagée" — prononcés avec le sérieux d'une négociation d'État. Le petit-déjeuner est photographié sous sept angles avant d'être touché, refroidit consciencieusement pendant l'opération, puis à peine entamé ; la piscine sert de décor plus que de piscine, et le sourire se fige dès qu'un téléphone se lève, pour retomber aussitôt l'objectif rangé, comme une marionnette dont on aurait coupé les fils. Beaucoup repartent sans avoir rien apporté de concret, sinon quelques photos jamais publiées et une facture que l'hôtel ne reverra jamais. Mais il faut être juste : certaines, quand la communauté est réelle et l'audience bien ciblée, apportent une visibilité que des mois de campagne classique n'auraient pas obtenue. Tout est affaire de discernement, et de savoir reconnaître, avant de dire oui, lesquelles appartiennent à cette seconde catégorie — de préférence avant d'avoir déjà offert la chambre.

Le père de famille du marché russe

Celui-là, on l'entend avant de le voir — en général depuis l'allée d'à côté. Venu en famille, budget calculé au dollar près, appareil photo autour du cou en permanence, il shoote tout : les étals, les enfants, les scooters, un ventilateur, un chat, le ciel. Il a lu que "tout se négocie" au Cambodge et applique ce principe avec la constance d'un bureaucrate zélé, y compris sur un t-shirt à deux dollars, y compris avec le vendeur de noix de coco, dont le seul tort est d'exister sur son chemin. Sac à dos immense sur les épaules — ogive nucléaire de randonnée, capable à elle seule de vider une étagère de bijoux fantaisie en un demi-tour d'épaules — il fend les allées sans en avoir vraiment conscience, s'arrête net au milieu du passage pour consulter une carte que personne d'autre que lui ne regarde, et avance avec la lenteur solennelle d'un cortège officiel. Derrière lui, une file de touristes se forme, immobile, silencieuse, résignée : la circulation cambodgienne a beau être réputée chaotique, rien ne l'arrête aussi efficacement que cet homme et son sac.

Le célibataire en quête

Celui-là mérite qu'on distingue deux réalités bien différentes, trop souvent confondues. Il y a d'abord la version la moins reluisante : présence assidue dans certains bars, au même tabouret, comme s'il en payait le loyer à l'année. Une confiance en soi qui semble avoir traversé le vol long-courrier sans la moindre égratignure, malgré les évidences répétées du miroir. Il raconte aux nouveaux venus qu'il "connaît vraiment" le pays — en général après trois jours sur place — et laisse entendre, sans qu'on lui demande rien, qu'ici au moins on sait "apprécier un homme comme lui". Le tourisme, pour lui, n'est qu'un prétexte, et les rapports qu'il noue restent marqués, ouvertement ou non, par ce déséquilibre-là — une dynamique qui mérite d'être nommée pour ce qu'elle est, et non enjolivée.

Mais il serait injuste de s'arrêter là. Une autre histoire existe aussi, plus discrète et bien plus sincère — celle du célibataire, du veuf ou du divorcé venu, à un tournant de sa vie, repartir à zéro et se réinventer. Certains s'installent, apprennent la langue, montent un projet, tissent des amitiés durables et, parfois, rencontrent quelqu'un dans une relation d'égal à égal, construite avec le temps plutôt qu'achetée dans un bar. Le seul tort du second serait de se faire passer pour le premier — et inversement.

En somme

Ces portraits, évidemment, ne sont jamais aussi tranchés dans la réalité — le routard devient hédoniste le temps d'un bon repas, l'hédoniste redevient routard face à un prix trop élevé. Le Cambodge, lui, les accueille tous avec la même patience, et garde toujours un peu d'avance sur eux.

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