Chronique : Kep, Journal des dames blanches

« Non, la dame blanche n’est pas une sirène, seulement une des reines de Kep ; et beaucoup de sa mémoire, ainsi qu’une partie de son esprit et de son histoire. »

Lundi 21 avril 2020

La brise est marine, le vent océan, la dame blanche fixe et taquine l’horizon sur son socle d’airain, nue sur son séant elle offre à la mer sa pudeur oubliée. Au petit matin le soleil qui se lève l’habille d’un orange qui babille avec l’ocre et le rouge. Sur sa peau de ciment blanc, il caresse ses formes rondes. On pourrait l’imaginer brune ou blonde, on pourrait la rêver en train de se lever pour aller se baigner avant de venir se reposer, ou se poser à nouveau, face au golfe de Siam, entre vagues indiennes ou pacifiques, selon les angles. Mais connaissez-vous sa véritable histoire ?

Dame Blanche de Kep. Photographie Christophe Gargiulo

Mardi 21 avril 2020

Elles furent trois, au même endroit, ces dames nues qui se sont octroyé l’insolence de s’offrir à tous les vents dans leur plus simple tenue… La première était debout, déjà nue ! Elle incarnait, à l’époque du protectorat, quand Kep était cette villégiature de l’entre-soi des colons, la beauté de la femme française, aux formes généreuses et onduleuses, à l’ample poitrine et au fessier large, aux hanches voluptueuses et aux cuisses barges. Loin des top-modèles anorexiques d’aujourd’hui, la gent féminine était fière d’être bien en chair, débordante de vie et de voluptés à conquérir. Mais en 1954, l’indépendance sonna la fin du glas et de sa première existence, elle disparut pour ressusciter quelques mois après. Mais après quoi ?

Mercredi 23 avril 1954

Après la nation retrouvée !

Ils y allèrent à la masse, sur les ordres du nouveau gouverneur cambodgien, Nou Sothea, qui prenait le relais de Jacques de Lavandières, anciennement administrateur de la Province de Kampot ; originaire d’Aix-en-Provence, puis longuement parisien avant de trouver ce poste lucratif au soleil tropical de cette petite station balnéaire privilégiée d’Asie du Sud-Est.

Nou Sothea, quant à lui, avait fait ses études en France, à l’université de droit d’Assas. A 35 ans, il était un des plus jeunes haut-fonctionnaires du Cambodge et un représentant brillant de l’Intelligentsia administrative. Il arborait fièrement ses petites lunettes rectangulaires. De nature discrète, presque taciturne, il n’en était pas moins un fervent acteur du renouveau post indépendance de son pays, sous les impulsions pleines d’espoirs de Sa Majesté Sihanouk.

Les ouvriers démolirent la statue consciencieusement, rejetant les gravas à la mer nourricière, délicatement ils raclèrent le sol jusqu’à ce que tout ait disparu, qu’il n’en reste rien d’autre qu’un filet de poussières. Une page se tournait…

Vendredi 25 avril 1954

Hier ont eu lieu les élections de Miss Kep ! Sur la plage défilaient les plus jolies filles et femmes khmères de la région. En sarong ou en déesses Apsaras, l’habit paysan ou en tenue de danse rock’n’roll, jupes courtes, droites ou plissées, chemises ouvertes au vent, dans le sable fin et blanc, sur cette plage artificielle faîtes par et pour les élites, elles défilèrent comme si elles étaient toutes les amantes de l’univers, les maîtresses de la grâce Divine. C’était un mélange de douce insolence et de fierté renaissante… Sous le soleil rasant de seize heures, douze beautés marchèrent puis dansèrent pour fêter l’indépendance. Les membres de la famille royale étaient debout et applaudissaient ou saluaient, les mains jointes, les sirènes qui leur passaient sous le nez. Les anciens de l’Indochine étaient là aussi, avec leurs épouses locales et leurs enfants : la plupart n’avaient rien changé à leurs habitudes et continuaient de s’occuper de leurs affaires. Il y avait des paysans et des riziculteurs, des marins et des femmes de marins, des officiels, des administratifs, mais aussi des maraîchers, des médecins et des infirmiers, des représentants de tous les ministères, et des chansons patriotiques ou romantiques étaient entonnés pour Monseigneur Papa, pour Sa Majesté Sihanouk, qui incarnait la liberté retrouvée…

Samedi 26 mai 1954

Les artisans sont à la manœuvre. Ils ont eu des consignes précises du gouvernement et du gouverneur directement. La nouvelle statue doit être une représentation idéale de la femme khmère. Tout ce qui datait d’avant doit être oublié, il n’y a plus d’Occident ce n’était qu’un long incident, un accident de l’histoire. Tout doit disparaître. Le moindre détail lié au passé, dissipé. C’est tabula rasa dans les grandes et les petites lignes. Il faut sculpter « une absolue merveille, assise face à l’horizon, qui ait des traits très fins, les yeux ronds ouverts sur l’Asie et ses rizières, sur l’océan et sur la mer, sur les montagnes au loin et sur les îles qui pointillent un infini de vagues tout en caressant les rivages », dixit le ministre de la Culture.

Dimanche 27 mai 1976

Il pleut une mousson de bombes, le ciel est gris ferraille, lisse comme une roquette il n’est éclairé que de lumières tristes et éphémères qu’accompagnent les explosions et les détonations des bombes, celles que les B52 américains vomissent du ciel au sol, et sur la terre déchirée celles des lance-flammes, des mitrailleuses lourdes, des vieux fusils et des pistolets chinois ou russes qui attisent les braises dans les nuits détruites. Khmers Rouges, Viet-Min et Viêt-Cong, Khmers Issarak et troupes Royalistes, Polpotistes et Thaïlandais, fidèles de Lon Nol et enfants soldats, le Cambodge brûle à tous les sens du terme. Kep, proche de la frontière avec le Vietnam, comme Kampot, fut intégralement détruite très rapidement, et une roquette, peut-être une grenade, ne le saura-t-on jamais, réduisit la seconde dame blanche à un amas de gravats.

Lundi 20 août 1992

La mer divague autour de ses petits îlots de pierres, d’arbres et de marbres, mais toujours elle amerrit sur la plage de Kep, à quelques mètres des racines des cocotiers et des frangipaniers. La mer n’en a rien à faire des accords de Paris et de l’ONU qui squatte la région. La mer s’en tape des querelles de ménage, internationales et mortifères, de la politique, du pouvoir, de la corruption, car c’est elle qui domine la terre, à grands coups de rouleaux majestueux, à grandes vagues qui giflent les côtes. Elle est mer et mère de la terre, contrôle les flux et reflux de notre petit univers. Et aujourd’hui, elle a le sourire en coin d’écume en caressant la nouvelle statue de ses embruns, de ses brumes en gouttelettes d’infini, cette statue mi-figue mi-raisin, ou plutôt mi-prohok mi-durian.

Les autorités transitoires ont voulu couper la poire en deux et le final est surprenant, représentant une approche très khmère de la voie du milieu : un corps voluptueux de femme occidentale, et un visage aux traits asiatiques, un équilibre entre le passé de Kep et son présent, puisque Kep est encore un petit vestige de la villégiature qu’elle fût, une province plutôt prospère grâce à ses terres fertiles, à la mer et à ses îles, au poivre et au durian. C’est décidé, Kep renaîtra de ses cendres, et Khuon Bounna et An Sothea furent choisis pour façonner la nouvelle sculpture !

Dimanche 19 avril 2020

Des bonzes escaladent la statue de la dame blanche pour la draper d’une toile orange et couvrir une part de sa nudité, un jour ses seins, un soir ses fesses. Leurs robes à eux, ocres, se détachent sur le soleil levant, dans un ciel tout en ouate cotonneuse. C’est l’incendie doux de l’aube qui s’étire dans les nuages et « Srey Sor » se détache dans les forêts de flamboyants.

J’ai le séant au chaud du sable de la plage. Par contre dans mon gobelet en plastique, je n’ai plus que l’eau des glaçons de feu mon café au lait.

Je m’octroie un sourire un peu taquin en regardant l’orage sur le nord de l’île de Phu Quoc, juste en face, qui était Cambodgienne il y a si peu de temps encore…

Je jette un œil nostalgique au bout de toit de l’ancien chalet du roi, qui dépasse de la colline en face, que j’aperçois de loin et que j’ai tant aimé de près, avant que les autorités n’en interdisent l’entrée.

Je la regarde avec nostalgie, cette Dame Blanche, essayant de pénétrer ses pensées intimes, ou l’imaginant seulement comme une déesse figée dans le sel, sous le ciel brûlant de l’Orient, ou une femme de marin, ayant trop attendu le retour de son mari, jamais revenu, avalé par l’Océan une nuit tempétueuse. Je la regarde avec amour et décide de raconter ses histoires…

Lundi 21 Avril 2020

La brise est marine, le vent océan…

(Ceci est une fiction basée sur des faits réels. Une promenade intemporelle : certaines dates sont imaginaires.)

Kep le 37/14/2025

P.S. Vous verrez parfois des habitants de la région venir y faire des offrandes à la mer, sous sa protection : elle est aussi, par certains, respectée comme une Neak Ta, une déité protectrice.

Emmanuel Pezard


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