Chronique & Humour : Bernard et l’éléphant qu’on ne monte plus
Son bar a fermé. Trois semaines, le temps que Sophea repeigne et change le ventilateur qui grince depuis 2008. Un homme sans son tabouret est un homme sans pays. Alors quand un vague copain lui a parlé d’un endroit « tranquille, pas cher, loin des Kevin », Bernard a entendu paradis et a dit oui avant de regarder une carte.

Son bar a fermé. Trois semaines, le temps que Sophea repeigne et change le ventilateur qui grince depuis 2008. Un homme sans son tabouret est un homme sans pays. Alors quand un vague copain lui a parlé d’un endroit « tranquille, pas cher, loin des Kevin », Bernard a entendu paradis et a dit oui avant de regarder une carte.
Ratanakiri. Plus de cinq cents kilomètres. De la terre rouge, des collines, et Sovatha, jeune et jolie Khmère passionnée d’éléphants et de sa culture, toujours flanquée de Vuthy, son adjoint, qui a la manie très asiatique de tout filmer.
Sovatha parle à voix très basse. Presque un murmure. « Les éléphants sont sensibles au bruit », souffle-t-elle en guise de bonjour, pendant que Vuthy, fidèle à lui-même, filme déjà Bernard avec son téléphone. Vuthy filme tout. Il a un compte, @vuthy_et_les_geants, quarante mille abonnés, et une mission : montrer au monde que l’homme et l’animal peuvent, murmure Sovatha, « vivre ensemble ».
Mais d’abord, la grande nouvelle du camp. « Ici, souffle Sovatha, on travaille comme autrefois. Les cornacs. La tradition. On les monte. À l’état sauvage, un éléphant marche près de dix-huit heures par jour à la recherche de nourriture ; les monter reproduit cet effort et leur permet de dépenser leur énergie, c’est essentiel pour leur bien-être. »
Bernard s’arrête net. Son visage s’éclaire.
« On les monte. » Il le répète comme un mot d’amour retrouvé, et à plein volume, ce qui fait sursauter Sovatha et, quelque part, un éléphant. « Enfin un endroit sérieux. Pas de lait d’avoine, pas de type en lin qui t’explique que la bête a des émotions. On grimpe et on y va. »
« Vous en avez déjà monté ? » murmure Sovatha, pendant que Vuthy resserre le cadre, caméra au poing.
« Si j’en ai monté. » Bernard bombe le torse, ce qui déplace un certain volume. « Des dizaines. À l’époque, dans ce pays, on se déplaçait qu’en éléphant. Y avait pas de route. Tu montais à l’aube et t’étais un homme. »
Personne ne vérifie. On ne vérifie jamais avec Bernard.
« Parfait, chuchote Sovatha, radieuse. On vous donne Aakma. La plus douce. »
Aakma s’avance. Bernard découvre alors un détail qu’il avait omis de sa légende : un éléphant, vu d’en bas, c’est très haut. Beaucoup plus haut que dans les souvenirs. Les souvenirs n’ont pas de lombaires.
Le cornac donne un ordre doux. Aakma plie les genoux, s’abaisse, offre le marchepied le plus accueillant du royaume, celui que tant de visiteurs avant lui ont emprunté sans effort. Il ne reste, littéralement, qu’à lever la jambe.
Bernard regarde la jambe en question. Sa jambe. Il ne lui a plus rien demandé depuis 2011, à part le trajet tabouret-toilettes-retour.
« En fait, dit Bernard, le vrai problème, c’est l’éléphant. »
« Comment ça ? » demande Sovatha. Le téléphone de Vuthy se rapproche encore.
« Elle m’a adopté. Tu l’as dit toi-même. On monte pas sur quelqu’un qui vous a adopté. Elle serait vexée. Les éléphants, ça ressent les émotions. »
Sovatha ouvre la bouche. La referme. Elle vient d’entendre Bernard lui resservir, quasiment mot pour mot, l’argument qu’elle avait elle-même entendu de la bouche d’un jeune Anglais, six ans plus tôt, dans un « sanctuaire » de Mondolkiri. Il lui avait doctement expliqué qu’avant son arrivée, les Cambodgiens torturaient leurs éléphants à longueur de journée ; qu’il leur avait ouvert les yeux ; puis, grâce à des dons venus de l’étranger, racheté tous les éléphants de la province. Depuis, disait-il, ils étaient redevenus de vrais éléphants, presque sauvages, le seul inconvénient de cette sauvagerie retrouvée étant que le vétérinaire ne pouvait plus les approcher, et qu’ils mouraient, l’un après l’autre.
Il n’y a pas de réplique à la foi du charbonnier. Sovatha avait laissé passer, puis monté son propre projet, plus proche de sa culture, mais nourri des avancées récentes de l’éthologie. Son grand-père avait lui-même possédé un éléphant mâle nommé « Ponlu », que les Khmers rouges lui avaient confisqué, et qu’il n’avait plus jamais revu. La perte de cet ami, devenu presque mythique dans les souvenirs de famille, avait laissé une blessure qui ne s’était jamais tout à fait refermée.
Alors Bernard s’assoit. Par terre. À côté de l’éléphant. Dans la posture exacte de son tabouret, mais sans le tabouret, ce qui le rend furieux et digne à la fois. Il allume une cigarette. Aakma se pose près de lui.
Ce que Bernard ne voit pas, c’est que Vuthy filme toujours.
Le van du retour part le lendemain. Bernard y monte sans se retourner, question de nuque. Il ne saura rien de ce qui l’attend.
Car le soir même, @vuthy_et_les_geants publie. Gros plan sur Bernard assis dans la poussière, cigarette au bec, éléphant contre l’épaule. Légende, en anglais, en majuscules : « IL A REFUSÉ DE MONTER PAR RESPECT POUR L’ANIMAL. » Deux millions de vues en trois jours.
Partagé par une actrice. Repris par une ONG norvégienne. Bernard, sans le savoir, devient le visage mondial du tourisme éléphant éthique.
Il l’apprend une semaine plus tard, sur son tabouret enfin repeint, quand un jeune en tote bag entre dans le bar, le reconnaît, et lui offre une bière « pour tout ce qu’il fait pour la cause ».
Bernard prend la bière. Bernard ne comprend rien. Mais Bernard n’a jamais refusé une bière offerte de sa vie, et ce n’est pas un principe planétaire qui va commencer aujourd’hui.
« C’est ça, ouais, dit-il. La cause. »
Il boit. Quelque part, le compteur passe les deux millions et demi.








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