Chronique & Humour : Bernard au Cambodge, la salle de sport, épisode catastrophe
Sophea l'a mis au défi. Bernard a dit oui, entre deux gorgées de bière. Personne n'a cru qu'il irait vraiment — encore moins en tongs.

Sophea en a marre de l'entendre se plaindre de son dos. « Va à la salle, Bernard. Une fois. Juste pour voir. » Les autres à table rigolent déjà, ils connaissent Bernard depuis huit ans.
Bernard se pointe le lendemain. Chemise hawaïenne, palmiers rouges sur fond turquoise. Aux pieds, des tongs. « J'ai pas trouvé mes baskets », explique-t-il à l'accueil. Personne ne les a jamais vues.
Dehors, il faisait 34 degrés. À l'intérieur, ce sera une autre histoire.
La salle est climatisée à fond, dix-huit degrés, presque glaciale. Bernard ne s'en rend pas compte.
Il pose sa Angkor Beer sur le tapis de course, à vingt centimètres du panneau vitesse. Le coach lève un sourcil. Bernard ne le voit pas, il cherche la télécommande de l'écran géant.
Un jeune employé s'approche, poli mais ferme. « Monsieur, l'alcool n'est pas autorisé dans la salle. C'est le règlement. » Bernard hausse les épaules. « C'est de la bière légère. C'est presque de l'eau. » L'employé pointe du doigt le panneau « Eau uniquement » affiché depuis l'ouverture.
Le ton monte vite. Bernard répète qu'il est membre depuis huit ans, que personne ne lui a jamais rien dit, que « c'est qu'une petite Angkor, pas la mer à boire ». L'employé, qui ne doit pas avoir vingt-cinq ans, tient bon : les règles sont les mêmes pour tout le monde. Deux membres ralentissent leurs machines pour ne rien manquer de la scène.
Sophea s'interpose avant que ça ne dégénère davantage. Elle attrape la bouteille, la pose sur le comptoir du vestiaire, et pousse Bernard vers le tapis de course. Bernard grommelle que « ce pays devient trop réglementé », mais il avance. La bouteille, elle, ne reste pas longtemps au vestiaire.
Il trouve la télécommande avant même d'avoir trouvé une machine. TV5 Monde, plein volume, journal de 20h de la veille. Un abonné sur le vélo d'à côté lui demande s'il peut remettre le clip qui passait avant. Bernard répond que non, que c'est l'heure des infos, même si les infos ont douze heures de retard.
Premier arrêt : le développé couché. Bernard charge la barre comme s'il avait vingt ans de moins. Trois répétitions, un grognement sonore que toute la salle entend, et la barre redescend trop vite. Sophea grimace depuis le tapis d'à côté.
Il commente chaque geste à voix haute. « Ça, c'est pour les pectoraux. Ça, c'est pour le dos. » Personne ne lui a rien demandé. Le coach commence à s'éloigner discrètement à chaque fois qu'il l'aperçoit.
Entre deux machines, il récupère discrètement la bouteille laissée au vestiaire et la planque derrière un haltère, à portée de main. L'employé ne le voit pas. Sophea, si, mais elle a renoncé à se battre.
Sur le rameur, il tire trop fort, trop tôt. Après quarante secondes, il s'arrête, rouge, une main sur la poitrine, l'autre qui cherche la bière. « C'est le rameur qui est mal réglé », lance-t-il, assez fort pour que le vestiaire l'entende.
À la presse à cuisses, il pousse le poids maximum sans réfléchir. La machine grince. Bernard aussi. Un employé s'approche pour vérifier que rien n'est cassé — ni la machine, ni Bernard.
Le coach s'approche enfin, poliment. « Monsieur, peut-être commencer plus léger ? Et peut-être des chaussures fermées, la prochaine fois ? » Bernard hoche la tête, prend une gorgée de bière, et recharge la machine au même poids.
En tongs, il glisse deux fois sur le tapis de course. Personne n'est blessé, sauf sa fierté, qui ne s'en remet pas complètement.
Sophea abandonne. Elle retourne à son tapis, laisse Bernard à ses machines, à sa chemise et à TV5 Monde. Au bar de la salle, quelqu'un lui demande s'il vient souvent. « Première fois », répond Bernard. « Et sûrement la dernière. »
Il replie sa serviette, garde la chemise, et sort dans la chaleur de Phnom Penh. Deux cents mètres plus loin, il s'arrête au premier restaurant venu et commande un double burger bœuf, frites généreuses. « Après un effort pareil, je l'ai bien mérité », lance-t-il au serveur. Dix minutes de vélo, montre en main. Personne à la table ne corrige le calcul.
Bernard attaque déjà ses frites, une jambe encore légèrement tremblante sous la table.








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