Cambodge & Économie : la croissance résiste, les ménages trinquent
- La Rédaction

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Les exportations battent des records. Les investissements étrangers affluent. La dette publique reste basse. Mais le tourisme s'effondre, l'inflation a quintuplé en trois mois, et des millions de ménages s'enfoncent dans le surendettement. Deux économies cohabitent au Cambodge. Explications.

REPÈRES Croissance 2026 : révisée de 4,3 % (Banque mondiale, janvier) à 2,5 % (Mekong Strategic Capital, juillet). Exportations : 17,09 Md$ au premier semestre 2026, +19,5 % sur un an (GDCE). Inflation : de 1,3 % en janvier à 5,8 % en avril 2026 (Banque nationale du Cambodge). Tourisme : -47,8 % d'arrivées internationales sur cinq mois (ministère du Tourisme). Dette privée : plus de 180 % du PIB, contre une dette publique de 26 à 30 % (FMI). |
Une croissance revue sans cesse à la baisse
En janvier 2026, la Banque mondiale prévoyait encore 4,3 % de croissance pour l'année. Le chiffre n'a pas tenu.
En juillet, au terme de sa mission au titre de l'article IV, le Fonds monétaire international a ramené son estimation à 3 %. En cause : l'énergie, le tourisme, l'immobilier.
Le cabinet Mekong Strategic Capital est allé plus loin. Son scénario du pire, publié le même mois : 2,5 %. Ce serait la croissance la plus faible du royaume depuis près de vingt ans. Le cabinet chiffre à 1,5 à 2 points de pourcentage l'impact possible, à lui seul, du choc pétrolier lié au conflit au Moyen-Orient.
Face à ce choc, la Banque asiatique de développement a réagi vite. Fin juillet, elle a annoncé 450 millions de dollars pour le Cambodge et le Sri Lanka. Le Cambodge en reçoit 250 millions, sous forme de prêt pour un programme baptisé RISE — « relance rapide pour la stabilisation de l'économie » —, censé soutenir plus d'un million de ménages vulnérables. La Banque asiatique d'investissement pour les infrastructures et l'Agence japonaise de coopération internationale complètent le financement, à hauteur de 250 et 188 millions de dollars.
Des exportations qui, elles, résistent
Voilà tout le paradoxe. Pendant que les prévisions de croissance se dégradent, le commerce extérieur affiche une santé insolente.
Selon la Direction générale des douanes et accises, le Cambodge a exporté pour 17,09 milliards de dollars de marchandises sur les six premiers mois de 2026. Une hausse de 19,5 % sur un an, qui ne s'est jamais essoufflée depuis janvier. Les États-Unis restent de loin le premier débouché, avec 7,17 milliards de dollars d'achats — plus de 42 % du total —, devant le Vietnam, la Chine, le Japon et le Canada.
L'habillement, les chaussures et les articles de voyage continuent de porter à eux seuls près de la moitié des exportations. Mais la diversification progresse : le caoutchouc a bondi de plus de 60 % au premier trimestre, et la noix de cajou a franchi pour la première fois le seuil du milliard de dollars en 2025.
Selon l'US Trade Representative, les échanges de marchandises entre les deux pays ont atteint 15,7 milliards de dollars en 2025 — les importations américaines en provenance du Cambodge ont bondi de 21 %, à 15,3 milliards de dollars.
Le feuilleton des droits de douane américains
Menacé un temps d'un droit de douane pouvant atteindre 49 % sur ses vêtements, le Cambodge a négocié, à l'été 2025, une réduction à 19 %. En échange : la suppression de ses propres droits sur les produits américains.
Ce taux n'a pas tenu longtemps. En février 2026, la Cour suprême des États-Unis a invalidé le cadre juridique sur lequel s'appuyaient ces droits « réciproques ». Résultat : un tarif plancher de 10 % s'applique désormais aux exportations cambodgiennes. Une dépendance à un seul marché — plus de deux exportations sur cinq — que les chambres de commerce de Phnom Penh continuent de considérer comme une fragilité structurelle.
Une inflation qui a quintuplé en trois mois
C'est sans doute l'indicateur le plus parlant pour les ménages. Selon la Banque nationale du Cambodge, l'inflation annuelle ne dépassait pas 1,3 % en janvier 2026. En mars, elle atteignait déjà 5,6 %. En avril, 5,8 %.
L'AMRO, le bureau de recherche macroéconomique de l'ASEAN+3, a depuis relevé sa prévision annuelle à 5,1 % pour 2026 — plaçant le Cambodge parmi les pays les plus touchés d'Asie du Sud-Est par la hausse des prix de l'énergie et de l'alimentation.
Le logement, l'eau, l'électricité, le gaz et le transport ont enregistré les plus fortes hausses, en écho direct au choc pétrolier mondial. Une inflation qui frappe d'autant plus durement qu'elle touche en priorité l'alimentaire — 45 % du panier de consommation d'un ménage cambodgien moyen.
Le tourisme, pilier historique en chute libre
Si un secteur résume le décrochage entre les indicateurs macroéconomiques et la réalité vécue, c'est le tourisme.
Selon le ministère du Tourisme, après un record de 5,57 millions de visiteurs internationaux en 2025 — 3,87 milliards de dollars de recettes —, les arrivées ont chuté de 47,8 % sur les cinq premiers mois de 2026. 1,54 million de visiteurs, contre 2,95 millions un an plus tôt.
La rupture avec la Thaïlande explique une grande partie du choc : les arrivées thaïlandaises se sont effondrées de plus de 96 %, entraînant à elles seules près de 60 % du recul total. Mais le repli touche aussi la Chine, le Vietnam, les États-Unis. Même en excluant la clientèle thaïlandaise du calcul, les arrivées internationales reculent encore d'environ 28 %.
Les professionnels du secteur pointent un autre facteur, plus diffus : l'image du royaume, ternie à l'international par la médiatisation des centres d'arnaque en ligne implantés sur son sol. Un facteur qui pèserait sur la confiance des voyageurs autant que sur celle des investisseurs.
Une économie « à deux vitesses »
Le cabinet Mekong Strategic Capital a forgé une expression qui a fait florès à Phnom Penh : celle d'une « économie à deux vitesses ».
D'un côté, les exportations de biens et une partie du secteur manufacturier affichent une résilience presque déconnectée du contexte régional. De l'autre, le tourisme, l'immobilier et plusieurs pans de la demande intérieure restent sous pression.
Cette dualité explique pourquoi la croissance du PIB — portée presque exclusivement par les usines de confection et l'agro-industrie tournées vers l'export — ne se traduit pas par une amélioration perceptible du niveau de vie. Une large partie de la population dépend d'abord du tourisme, du commerce de proximité, du bâtiment ou de l'économie informelle.
La bombe à retardement du surendettement
C'est peut-être la contradiction la plus frappante entre grands équilibres macroéconomiques et réalité vécue. La dette publique reste contenue, autour de 26 à 30 % du PIB. L'endettement privé, lui, a atteint des niveaux vertigineux.
Selon le FMI, la dette du secteur privé dépasse 180 % du PIB. Jusqu'à 87 % de cet endettement serait libellé en dollars américains — un décalage de devises pour des emprunteurs rémunérés en riels.
Le Cambodge détient aujourd'hui le record mondial de dette de microfinance par habitant : 3,8 millions de ménages, plus de trois millions de prêts, 18 milliards de dollars d'encours cumulé. Une étude de Human Rights Watch publiée en 2025 documente comment ce système, censé lutter contre la pauvreté, a conduit dans plusieurs communautés rurales et autochtones à des saisies de terres, à des familles privées de nourriture, à des enfants retirés de l'école, et à plusieurs suicides liés à l'endettement.
Selon l'AMRO, les créances douteuses ont grimpé à environ 4,7 milliards de dollars à la mi-2025 — 8,1 % du total des prêts, un plus haut depuis plusieurs années. Du côté des petites entreprises, le Credit Bureau Cambodia évalue l'encours de crédit à 37,44 milliards de dollars fin mars 2026, avec des impayés de plus de 90 jours à 7,7 %, contre 7,1 % le trimestre précédent.
Le contrecoup de la frontière
La crise frontalière avec la Thaïlande a fragilisé un autre pilier discret de l'économie des ménages : les transferts d'argent envoyés par les Cambodgiens travaillant à l'étranger, en premier lieu en Thaïlande.
Selon l'AMRO, le compte courant cambodgien est passé d'un déficit de 3,6 % du PIB en 2025 à un déficit projeté de 8,5 % en 2026. En cause : la hausse des importations d'énergie, la baisse des recettes touristiques, et un recul marqué des transferts de fonds, lié au retour de travailleurs migrants depuis la Thaïlande.
Or, selon la Banque mondiale, plus de 70 % des offres d'emploi disponibles se situent dans le secteur manufacturier. Seuls 4 à 5 % des travailleurs de retour possèdent une expérience pertinente dans ce domaine. Résultat : un repli vers l'économie informelle, faiblement rémunérée — petits commerces, agriculture de subsistance, services domestiques.
Ce que cela dit du Cambodge de 2026
Pris isolément, chacun de ces indicateurs peut être lu de façon rassurante ou alarmante, selon l'angle choisi. Mis bout à bout, ils dessinent une économie où la performance agrégée du commerce extérieur et la fragilité concrète des ménages progressent en sens inverse.
La Banque mondiale a appelé en juin à des transferts monétaires ciblés et temporaires, pour amortir chez les foyers les plus vulnérables le choc combiné des carburants, de la crise frontalière et du ralentissement. Le ministère de l'Économie et des Finances a de son côté présenté un budget 2026 de 10,2 milliards de dollars, en hausse de 7 %, financé pour une part substantielle par un emprunt de 3,1 milliards de dollars.
Phnom Penh mise sur la dépense publique, l'appui des bailleurs multilatéraux et la relance du tourisme pour refermer l'écart entre les deux vitesses de son économie — avant que la sortie programmée du statut de pays moins avancé, en 2029, ne redistribue à son tour les cartes.







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