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Cambodge & Témoignage : Retour à la frontière thaïlandaise, chronique d’une tentative d'annexion

Dans cet article, l’auteur Pierre-Yves Clais livre un témoignage poignant et sans concession d’un voyage récent à la frontière cambodgienne. Entre devoir de mémoire, compassion pour les victimes de guerre et dénonciation de l’arrogance thaïlandaise, il dresse un récit « géopolitique » doublé d’une réflexion intime sur la résistance d’un peuple que l’on cherche à humilier et déposséder.

Seules
Seules

À travers des scènes de vie, des rencontres et des analyses historiques, Clais nous rappelle que la guerre, comme un cancer, ne disparaît jamais vraiment.

Un voyage au cœur du devoir de mémoire

Il y a quelques jours, nous rentrions d’un énième séjour en famille à la frontière thaïe.

Ce voyage, toujours difficile, à travers des régions dévastées par les bombes siamoises, est devenu pour nous bien plus qu’un déplacement. C’est un chemin d’amitié, de fidélité et de reconnaissance, presque un devoir. Car ceux de la frontière sont une part de nous-mêmes, une part du Cambodge. Ils veillent, ils protègent. Et pourtant, on les oublie trop souvent dès que le fracas des combats s’éloigne un peu.

La guerre, ce cancer silencieux

Mais la guerre est comme un cancer. Elle ne disparaît pas parce qu’on décide de ne plus y penser. Elle reste là, tapie, couvant dans l’ombre, métastasant lentement et préparant des lendemains sombres. Comme tout le monde, nous aimerions, nous aussi, passer à autre chose, mais nous ne le pouvons pas.

Unis par l'histoire et la solidarité
Unis par l'histoire et la solidarité

Car cette guerre n’est pas une abstraction. Elle a des visages, ceux d’hommes de chair et d’os que nous avons rencontrés à maintes reprises. Elle évoque des sourires, des embrassades, des plaisanteries échangées autour d’un repas, un petit cadeau offert à des soldats dont certains, aujourd’hui déjà, ne sont plus. Ces hommes vivent attachés à la frontière comme à une amante cruelle et affamée, une amante qui a déjà englouti plusieurs des leurs et dont ils savent qu’elle leur promet encore bien des souffrances.

Et puis, dans ces lieux où tout manque, les plus modestes attentions prennent pour ceux qui les reçoivent une valeur profonde…

Une aide précieuse pour les onze veuves de Ta Krobey

Cette fois-ci, en plus de notre habituel pickup rempli de fournitures diverses et variées à destination des soldats, une bonne âme française nous avait confié des dons d’argent pour les onze veuves de guerre de Ta Krobey que la dernière offensive siamoise a laissées dans son sillage. Cette aide, significative pour des femmes pauvres et fragilisées par leur nouveau statut, leur fut remise à la caserne de Samrong à l’occasion d’une cérémonie organisée par la hiérarchie militaire.

Veuve de guerre
Veuve de guerre

Là encore, les mutations profondes de l’armée cambodgienne nous émeuvent : la gentillesse, la compassion et la courtoisie des officiers à l’égard de celles qui ont tout perdu font chaud au cœur ! Avec les repas de cohésion partagés avec les soldats et cette bouleversante visite à une école primaire de Preah Vihear où la plupart des papas sont au front, c’est sans doute le seul moment lumineux de ce voyage. Pour le reste, nous ne pouvons que mesurer l’ampleur des pertes et destructions subies par le Cambodge depuis la dernière attaque.

L’arrogance thaïe et la provocation permanente

Et puis il y a l’arrogance thaïe. Désormais, ils tiennent toutes les hauteurs, souvent profondément à l’intérieur du territoire cambodgien, qu’ils dominent et balaient par des positions croisées de snipers. Leurs drapeaux plantés sur les crêtes semblent narguer les Khmers : ils sont là pour rester, et tout indique qu’ils cherchent à provoquer l’incident.

Pagode bombardée
Pagode bombardée @JLM

Le droit international, une chimère

Ces envahisseurs savent bien que le monde a changé… Les affrontements frontaliers de 2008 et de 2011 n’étaient que des galops d’essai. À l’époque, la Thaïlande testait à la fois sa puissance militaire et la réaction de la communauté internationale. Sous pression, elle avait fini par accepter l’arbitrage de la Cour internationale de Justice, qui, une fois encore, lui donna tort.

Mais depuis 2014, les grands conflits qui secouent la planète ont relégué le droit international à l’état de chimère. Russie, Israël, États-Unis… et, à leur échelle, la Thaïlande : chacun agit désormais selon sa propre volonté de puissance.

Dans ce tumulte mondial, le petit Cambodge disparaît du radar. D’autant plus qu’il s’est lui-même affaibli sur la scène internationale en laissant prospérer sur son sol les tristement célèbres « scam centers », dont la réputation sulfureuse a terni son image.

Et nos alliés dans tout cela ?

Alors, qui osera intervenir en faveur du Cambodge ? L’ASEAN, fidèle à sa tradition, regarde ailleurs. L’ingérence n’est pas dans son ADN : ce qui l’intéresse avant tout, c’est le commerce. Et le grand, le formidable allié chinois ? Hélas, il traite bien plus d’affaires avec la Thaïlande qu’avec le Cambodge et avait piscine lors des trois dernières attaques…

Et que fait la France ? A-t-elle oublié l’histoire qui la lie au Cambodge ? A-t-elle oublié qu’en 1907 elle restitua à ce pays près d’un tiers de son territoire actuel, notamment les provinces de Siem Reap et de Battambang, occupées par le Siam depuis 1795 ?Préférera-t-elle aujourd’hui continuer, cyniquement, à vendre des canons CAESAR à la Thaïlande, ces armes redoutables qui pulvérisent à la fois les soldats cambodgiens et le droit international ? Une diplomatie qui cherche sans cesse à ménager la chèvre et le chou ne finit-elle pas par s’abaisser à une pitoyable posture de marchand de tapis ? La France de la IIIe République, elle, n’avait pas agi par hasard : à une époque où le Cambodge était menacé de disparition, pressé par le Siam à l’ouest et au nord et par le Vietnam à l’est, elle lui permit de subsister comme État. Plus d’un millier de soldats des Troupes de Marine et de la Légion y laissèrent leur vie pour que justice soit faite.

Ne pas prendre parti, c’est toujours et partout condamner le faible ! Le temps presse pourtant car les tensions montent à nouveau…

Le Vénérable Lah Sokunthy, veilleur bouddhique

Infatigable défenseur des pauvres de Sraèm et de la nation khmère, le Vénérable Lah Sokunthy sillonne sans relâche la province de Preah Vihear au volant de son robuste 4x4. Partout où il passe, il apporte à chacun la compassion du Bouddha, mais aussi une aide bien concrète permettant aux plus démunis de survivre en ces temps d’occupation militaire du pays par la Thaïlande.

Vénérable Lah Sokunthy
Vénérable Lah Sokunthy @JLM

À l’issue des cérémonies du Jour Saint, il nous confie que les Thaïlandais ont déjà obtenu l’essentiel de ce qu’ils convoitaient : Ta Krobey, Prasat Knah, Ta Moan Thom. Il ne leur manque plus désormais que le joyau de la couronne : Preah Vihear, pourtant dévasté lors de la dernière attaque.

Pas moins de 562 impacts d’artillerie ont été relevés sur le temple ; des dégâts irréparables, au point que la ministre de la Culture en pleurait… La pagode moderne au pied de la montagne, elle, a été entièrement rasée par les bombardements. Ce matin-là, saisi d’un pressentiment, le Vénérable avait providentiellement fait évacuer les bonzes. Sans cette intuition salvatrice, ils auraient tous péri sous les obus.

Preah Vihear : un joyau sous les bombes

Cet acharnement barbare des Thaïs n’a rien à envier à la destruction de Palmyre par l’État islamique ou encore au dynamitage des Bouddhas de Bamiyan par les Talibans. À ce degré de sauvagerie, une telle fureur destructrice ne peut être prise à la légère : elle révèle une volonté délibérée d’annihiler jusqu’à la mémoire et l’histoire même du Cambodge.

Les positions militaires siamoises ont fortement progressé et de nouveaux armements y ont été déployés. Selon le Vénérable, il ne leur faudrait guère de temps pour s’emparer du temple et repousser les quelques soldats cambodgiens survivants vers la falaise.

Exactement, rappelle-t-il, comme lors du massacre des Dangrêk, survenu en ce même lieu le 8 juin 1979, lorsque les 45 000 réfugiés du camp de Nong Chan furent précipités vers l’escarpement, 7 000 d’entre eux disparaissant dans des conditions atroces.

Il s’agit bel et bien d’une politique et d’une stratégie mûries de très longue date.

Pagode bunkérisée @JLM
Pagode bunkérisée @JLM

Quand l’histoire ment : la propagande siamoise

Visitant le Siam Museum de Bangkok il y a une quinzaine d’années, un tableau avait accroché mon regard et m’avait profondément choqué au point d’en prendre une photographie. On y voit Naresuan, roi d’Ayutthaya, trônant en maître sur une estrade surélevée tandis que l’eau souillée par le lavage de ses pieds est versée sur la tête du roi khmer Phra Satha, présenté comme captif et promis à l’exécution. Cette image n’est pas une simple « œuvre d’art » : c’est une propagande historique assumée.

Le roi Satha Ier ne fut jamais capturé ni tué lors de la prise de Longvek en 1593 ; il s’enfuit et mourut en exil au Laos. Pourtant, le mensonge persiste, glorifiant l’humiliation rituelle du souverain cambodgien et transformant le sac de sa capitale en triomphe moral.

Exposé au cœur même d’un musée dont la mission officielle est d’explorer et de faire comprendre le concept central de « Thainess » (ความเป็นไทย — Kwam Pen Thai), c’est-à-dire « qu’est-ce que c’est qu’être thaï ? », à travers l’histoire, la culture et l’anthropologie du peuple thaïlandais, ce tableau résume à lui seul la politique thaïlandaise depuis des siècles : nier la réalité des faits, humilier le Cambodge et justifier, encore aujourd’hui, les prétentions territoriales et le sentiment de supériorité vis-à-vis d’un voisin jugé éternellement inférieur.

Le racisme décomplexé de la « Thainess »

Actuellement, les Thaïs en sont arrivés à croire sincèrement à leurs propres mensonges. Ils se sentent dans leur bon droit le plus absolu, comme le confirment quotidiennement les commentaires sur les réseaux sociaux thaïlandais : injurieux, méprisants, souvent ouvertement racistes à l’égard des Cambodgiens. Ils qualifient les Khmers de « Khmens » ou « Kamens », un terme chargé de dérision et de mépris assumé. Ils se moquent ouvertement de la destruction de Ta Krobey et de Preah Vihear, convaincus que tout cela était justifié par la simple présence de quelques soldats et de trois vieux fusils. Ils en font des gorges chaudes, transformant l’effacement brutal de l’histoire et de la présence khmère en une victoire légitime et amusante.

Ainsi pouvait-on lire récemment sur une page Facebook thaïlandaise :« Le pays khmer a été une colonie du Siam pendant 432 ans… Ce pays n’a été fondé qu’il y a 73 ans… Ils ont été esclaves pendant presque 1000 ans et aujourd’hui encore ils sont esclaves de Hun Sen. Les Khmers copient tout ce qui est thaï. »

Ce type de propos, mêlant négation de l’histoire cambodgienne, réécriture du passé et mépris assumé, n’est malheureusement pas marginal. Il reflète une vision largement répandue dans certains milieux nationalistes thaïlandais : celle d’un Cambodge supposé sans histoire propre, dont la culture ne serait qu’une imitation tardive de la civilisation siamoise.

Ce racisme décomplexé n’est pas un accident : il est le prolongement naturel d’une identité nationale (cette « Thainess ») construite sur la domination symbolique et la réécriture systématique du passé cambodgien.

Pour affirmer cette domination, quoi de plus efficace que de s’emparer, quitte à les détruire, des temples khmers situés sur la frontière ?

Cambodgienne devant sa maison détruite
Cambodgienne devant sa maison détruite @PYC

Des temples sacrés devenus lignes de fracture

La présence de ces sanctuaires sur la crête des Dângrêk n’a en réalité rien d’un hasard. Elle répond à une logique à la fois religieuse, politique et stratégique. Dans la cosmologie hindoue, la montagne symbolise le mont Meru, centre de l’univers. Les rois khmers édifiaient donc leurs temples sur les hauteurs pour matérialiser cette montagne sacrée et guider le pèlerin dans une ascension vers le divin, comme c’est le cas au temple de Preah Vihear.

Mais ces sanctuaires étaient aussi des marqueurs de souveraineté. La chaîne des Dangrêk formait la limite naturelle entre la plaine cambodgienne et le plateau de Khorat, et les temples qui la jalonnaient affirmaient la présence impériale khmère tout en contrôlant les routes reliant Angkor aux territoires du nord. Ils constituaient ainsi une véritable ligne sacrée et stratégique.

Lorsque les frontières modernes furent tracées à l’époque du Protectorat, les cartographes suivirent souvent la ligne de crête des montagnes. Or plusieurs temples avaient été construits sur le versant sud de cette crête, avec des accès historiques venant du nord. Ce décalage créa les ambiguïtés territoriales qui nourrissent encore aujourd’hui les litiges autour de sites comme Preah Vihear, dont l’appartenance au Cambodge a été maintes fois confirmée par la CIJ.

Ainsi, des choix architecturaux et spirituels faits il y a près d’un millénaire sont-ils devenus des points de friction géopolitiques majeurs !

Barbarie siamoise @PYC
Barbarie siamoise @PYC

Conteneurs et barbelés : l’annexion de facto

L’armée thaïlandaise affirme que les barrières de conteneurs et de fils barbelés qu’elle a érigées le long de la frontière seraient conformes à l’« accord de cessez-le-feu Cambodge-Thaïlande ». Pourtant, le texte officiel de cet accord prévoit explicitement le retour des civils « sans obstruction », interdit toute nouvelle infrastructure militaire et précise que le cessez-le-feu ne doit en aucun cas modifier la souveraineté territoriale.

La situation sur le terrain contredit ces engagements. Les barrières installées, l’avancée des positions militaires et les restrictions au retour des populations déplacées créent une nouvelle réalité territoriale. Ce qui est présenté comme une mesure de sécurité temporaire ressemble ainsi de plus en plus à une annexion de facto de portions importantes du territoire cambodgien.

Un cessez-le-feu ne peut servir à redessiner une frontière. Empêcher les habitants de revenir et consolider des positions militaires, c’est transformer une occupation en annexion pure et simple.

La menace préventive comme prétexte

Et pourtant cela ne leur suffit toujours pas… Les autorités militaires et les services de renseignement thaïlandais affirment depuis plusieurs mois être profondément préoccupés par l’acquisition par le Cambodge de systèmes anti-aériens modernes. En février 2026, des responsables de la sécurité à Bangkok ont ainsi déclaré que ces équipements visaient à neutraliser la supériorité aérienne thaïlandaise, notamment celle de leurs chasseurs F‑16 et Gripen, allant jusqu’à évoquer la possibilité de frappes préventives.

En présentant des capacités défensives comme une menace offensive, Bangkok cherche à légitimer une éventuelle nouvelle intervention armée afin d’achever un processus d’annexion déjà engagé sur le terrain.

Une lieutenante parachutiste @JLM
Une lieutenante parachutiste @JLM

Un peuple qui se souvient

Ainsi se joue aujourd’hui, dans l’indifférence presque complète du monde, un drame ancien : celui d’un petit pays que l’on croit pouvoir rogner peu à peu, colline après colline, temple après temple. L’histoire du Cambodge est pourtant pleine de ces moments où l’on a cru sa disparition inéluctable. Elle ne l’a jamais été…

Car au-delà des cartes, traités et discours officiels, il y a une réalité plus profonde : un peuple qui se souvient. Détruites à l’artillerie lourde, les pierres de Preah Vihear et de Ta Krobey deviennent le symbole de la barbarie thaïe qui nie par la violence une souveraineté millénaire et une civilisation qui, bien avant les frontières modernes, avait déjà inscrit son empreinte sur ces montagnes.

On peut tenter d’en effacer la présence, planter des drapeaux sur les crêtes, dresser des barrières et réécrire l’histoire. On peut même, pour un temps, imposer le fait accompli, mais l’histoire ne se laisse jamais confisquer indéfiniment.

Ceux qui pensent pouvoir transformer la force en droit feraient bien de se souvenir d’une chose simple : les frontières imposées par la violence finissent toujours, tôt ou tard, par redevenir des lignes de fracture. Et lorsque ce moment arrive, ce ne sont pas les peuples qui ont défendu leur terre qui sont jugés par l’Histoire. Ce sont ceux qui ont voulu la prendre.

Aide et compassion @JLM
Aide et compassion @JLM

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