Cambodge & Tourisme : Chhlong, les dernières lumières du Mékong
- La Rédaction
- il y a 1 jour
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Entre façades baroques rongées par la mousson, marché flottant de couleurs et légendes pré-angkoriennes, Chhlong, petite bourgade de la province de Kratié, garde intacte la mémoire d'un âge d'or disparu.

Il faut quitter la route nationale et s'enfoncer dans la latérite rouge pour la voir apparaître : une rangée de façades ocre, rongées par la mousson, encadrées d'arcades à l'italienne et de balustrades vertes patinées par un siècle d'humidité tropicale. Ce n'est pas Battambang, ni Kampot. C'est Chhlong (ឆ្លូង), un village-marché assoupi sur la rive du Mékong, à une trentaine de kilomètres au sud de Kratié, dans le nord-est du Cambodge. Peu de voyageurs s'y arrêtent. C'est peut-être précisément ce qui en fait, aujourd'hui encore, l'un des sanctuaires d'architecture coloniale les mieux préservés — et les moins visités — du pays.
Un nom né du fleuve
L'origine du toponyme reste débattue. Pour certains, Chhlong viendrait du mot khmer désignant la « traversée », en référence au passage vers la rive occidentale du Mékong ; pour d'autres, il tirerait son nom d'un arbre local. Les deux versions se rejoignent en réalité dans ce qui définit encore le village : l'eau et le bois, le fleuve et la forêt.
Bâti au confluent du Mékong et d'un petit affluent appelé localement le Prek Chhlong, le village s'étire aujourd'hui en un long ruban parallèle à la berge, ponctué de pagodes, de maisons sur pilotis et de vestiges de demeures bourgeoises. Le relief, plat, invite à la marche ou au vélo ; les rizières et les vergers grignotent la lisière de la forêt à mesure que l'on s'éloigne du fleuve.
Sur les traces du royaume du Chenla
L'histoire de Chhlong plonge bien plus loin que la période coloniale. La région de Kratié, et en particulier le site voisin de Sambor — l'ancienne Samphu Borak —, abritait l'une des capitales du royaume pré-angkorien du Chenla, une mosaïque de principautés indianisées qui a précédé de plusieurs siècles la civilisation d'Angkor avant d'être progressivement absorbée par l'empire khmer. Des campagnes de fouilles archéologiques menées ces dernières années ont mis au jour plus d'une centaine de fondations de temples datant des VIe et VIIe siècles, disséminées entre Kompong Damrei et Koh Rongeav.
La tradition orale, elle, a gardé vivante une tout autre mémoire : celle de la princesse Bopha Vatey, dite Preah Krapum Chhouk, avalée par le crocodile mythique Nen Thun à Longvek. Selon la légende, le récit de sa fuite épique remonterait le Mékong jusqu'à Chhlong même — le monstre se serait réfugié un temps dans le Prek Chhlong avant d'être finalement capturé à Sambor, où une stupa conserverait encore aujourd'hui les reliques de la princesse. Ces histoires, peintes sur les murs de certaines pagodes de la région, continuent de circuler parmi les anciens du village.
L'âge d'or du bois et du fleuve
C'est au tournant du XXe siècle que Chhlong connaît son apogée. Le village devient un port fluvial stratégique où marchands chinois, courtiers européens de Phnom Penh et exploitants forestiers khmers négocient le bois précieux descendu par le fleuve. Une famille de négociants y fonde ce qui serait la première installation industrielle d'importance du Cambodge : une scierie. La même famille fait édifier la fameuse Maison aux Cent Piliers, construite en 1884 — un nom qui a mal vieilli, puisque les Khmers rouges en auraient démonté la moitié des colonnes ; il n'en resterait aujourd'hui que 56.

En 1916, la même dynastie commande une résidence de brique et de stuc dans un style alors très prisé des élites montantes d'Indochine : un baroque tropicalisé, mêlant influences austro-hongroises et confort à la française, avec ses hauts plafonds, ses larges balcons et ses arcades pensées pour capter la moindre brise. Cette demeure, longtemps habitée par la famille Koy, deviendra plus tard le logement du chef des douanes locales — chargé, ironie de l'histoire, de taxer le commerce du bois qui avait fait la fortune de ses premiers propriétaires. Restaurée depuis, elle est aujourd'hui connue sous le nom de Le Relais de Chhlong.
D'autres bâtisses de la même époque, moins chanceuses, se dressent encore aujourd'hui le long du front de fleuve : façades jaune et blanc rongées par les mousses noires, arcs en plein cintre envahis de lianes, volets de bois disloqués qui pendent au-dessus des étals du marché. Ces immeubles à deux niveaux, colonnes corinthiennes et corniches moulurées, racontent, mieux que n'importe quel texte, l'ampleur de ce qui fut bâti ici — et de ce qui, faute de moyens, se délite inexorablement sous le climat tropical.
Les années noires
Le déclin commence bien avant les Khmers rouges. Dès 1968, la situation politique se dégrade dans le nord-est du pays : mouvements irrédentistes, infiltrations liées à la guerre du Vietnam, bombardements américains sur les zones frontalières poussent les habitants à l'exode. De nombreuses demeures bourgeoises, dont la future Le Relais, sont abandonnées.

Les premières photographies prises après la chute du régime khmer rouge montrent des bâtiments sans toit, mais dont la structure a résisté. C'est dans ces coquilles vides que des civils déplacés trouveront refuge durant les années les plus sombres du pays ; des fioles pharmaceutiques retrouvées lors des travaux de restauration suggèrent que certaines de ces maisons ont aussi servi d'hôpitaux de fortune. Le grand moulin à papier construit à Chhlong durant l'âge d'or du Sangkum — l'ère de Norodom Sihanouk, entre indépendance et guerre civile — a lui aussi disparu, comme le commerce du bois qui avait fait la prospérité du village.
Une communauté plurielle
Ce qui frappe le visiteur, au-delà des pierres, c'est la diversité qui a façonné Chhlong au fil des siècles : marchands chinois installés depuis des générations, pêcheurs vietnamiens du fleuve, villages cham voisins sur la route qui mène à Kratié, minorités venues des hauts plateaux du nord-est. L'école chinoise du village, la plus ancienne du pays selon la tradition locale, fait toujours face à l'ancienne résidence du gouverneur. Les rituels funéraires khmers-chinois restent vivaces dans les environs.
Le fleuve, lui, a aussi ses propres légendes : les anciens du village se souviennent encore d'un ermite vietnamien qui vivait seul sur un îlot appelé Koh Kandau — l'île du Rat —, si proche du rivage que les enfants s'y rendaient à la nage pour l'écouter raconter des histoires. Il aurait prédit que la prospérité de Chhlong s'éteindrait le jour où son îlot serait englouti par la montée des eaux. L'îlot a depuis disparu — comme le commerce du bois, comme la papeterie, comme tant d'autres pans de la splendeur passée.
Le marché, cœur battant du village
Loin des façades muettes, la vie continue de battre au rythme du marché quotidien. Dès l'aube, les étals de poisson d'eau douce s'installent à même le sol de latérite : silures et carpes du Mékong débités au couperet sur des tréteaux de fortune, paniers de bambou tressé débordant de petits poissons argentés, femmes accroupies qui pèsent leur pêche sur de vieilles balances à aiguille.


Les zébus, cornes claires et regard patient, déambulent encore parfois entre les étals, indifférents aux motos chargées de plateaux d'œufs qui se faufilent dans la même ruelle.

C'est aussi dans ces rues que l'on croise, au petit matin, la haute silhouette orange des moines effectuant leur tournée d'aumônes, bol à riz contre la poitrine, pieds nus dans la poussière rouge — une scène immuable, répétée depuis des générations, qui contraste avec les carcasses de camions et les piles de pneus usagés amoncelées en bordure de route.

Une renaissance fragile
Contrairement à Kampot ou Battambang, dont les centres coloniaux ont été largement restaurés et touristifiés, Chhlong a jusqu'ici échappé à la gentrification. Les rez-de-chaussée des anciennes demeures servent d'ateliers, de garages ou de boutiques ; les étages supérieurs, souvent murés ou envahis par la végétation, restent inhabités. Un collectif d'investisseurs locaux a récemment présenté un plan visant à préserver ce patrimoine architectural et à faire revivre les artisanats traditionnels de la région — un pari encore incertain dans un pays où les urgences économiques l'emportent trop souvent sur la conservation du bâti ancien.
Pour l'heure, c'est peut-être cette authenticité brute, non filtrée pour le tourisme, qui constitue la vraie richesse de Chhlong : un village où l'on peut encore observer, sans mise en scène, le quotidien d'une bourgade fluviale cambodgienne, entre pagodes centenaires, marché animé et ruines élégantes.
Comment visiter Chhlong
Chhlong se trouve à environ une heure et demie de route ou de moto depuis Kratié, ville connue pour ses dauphins de l'Irrawaddy, et à une demi-journée de route depuis Phnom Penh. La saison sèche, de novembre à février, offre les conditions les plus agréables pour explorer le village à pied ou à vélo, notamment le long de l'ancienne route fluviale entre Kratié et Chhlong, qui traverse plusieurs villages cham traditionnels. L'ancienne résidence du gouverneur, aujourd'hui hôtel-boutique, et la Maison aux Cent Piliers restent les deux repères architecturaux incontournables du village, mais c'est en flânant sans itinéraire précis, entre le marché et le fleuve, que Chhlong révèle le mieux son âme.



