Cambodge & Scams Centers : Le prix économique d'un assainissement nécessaire
- La Rédaction
- il y a 7 heures
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Alors que Phnom Penh intensifie sa lutte contre les centres de cyberarnaque, une économie parallèle qui avait fini par irriguer villes côtières, immobilier et emploi local, le pays traverse une phase d'ajustement macroéconomique sensible. Entre pression internationale, chocs régionaux et volonté affichée d'assainissement, Cambodge Mag tente de démêler ce que cette transition coûte réellement — et à qui.

Une économie de l'ombre venue d'ailleurs
Le phénomène des centres d'arnaque en ligne n'est pas né au Cambodge : il y a trouvé, comme dans d'autres pays de la région, un terrain d'atterrissage. Des réseaux criminels transnationaux, souvent d'origine chinoise, ont délocalisé leurs activités vers l'Asie du Sud-Est à partir de 2018, à mesure que Pékin durcissait sa législation sur les jeux d'argent en ligne. Cambodge Mag l'écrivait déjà en avril dernier, en réponse à la couverture du Wall Street Journal sur le terme controversé de « Scambodia » : réduire un pays de 18 millions d'habitants à ce raccourci revient à lui attribuer la paternité d'une industrie criminelle qui lui a, en grande partie, été imposée de l'extérieur.
Les ordres de grandeur avancés par les organisations internationales donnent la mesure du problème hérité par les autorités cambodgiennes. Amnesty International, citant les travaux du United States Institute of Peace et du cabinet Humanity Research Consulting, évalue entre 12,5 et 19 milliards de dollars les revenus annuels générés par ces centres, un montant considérable au regard d'un PIB national d'environ 30 milliards de dollars. Une seule plateforme, Huione, aurait facilité des transactions dépassant 24 milliards de dollars depuis 2021 — un chiffre qui donne la mesure de l'ampleur du système que le gouvernement s'est engagé à démanteler.
Un argent qui avait fini par irriguer l'économie réelle
Ce qui rend l'équation particulièrement délicate pour les autorités, c'est que cette manne, quelle que soit la nature criminelle de son origine, ne restait pas cantonnée à des circuits étanches. Elle a façonné physiquement des villes entières. À Sihanoukville, des loyers de maisons sont passés de 1 000 à 15 000 dollars mensuels avec l'arrivée d'une nouvelle demande locative, et des pans entiers du commerce local se sont réorganisés autour de cette activité. Chauffeurs, loueurs, restaurateurs, agences immobilières, secteur du BTP : une partie de l'économie côtière s'était construite, directement ou indirectement, autour de cette manne.
C'est cette dépendance que la lutte engagée par Phnom Penh met aujourd'hui à nu, et c'est elle qui explique une partie du ralentissement macroéconomique observé en 2026. Le Fonds monétaire international a ramené sa prévision de croissance à 3 % pour 2026, contre 5,3 % en 2025 et 6 % en 2024, en citant notamment l'impact réputationnel de ces activités sur le tourisme et la stabilité financière — aux côtés, il faut le souligner, de facteurs bien plus lourds comme la flambée des prix de l'énergie liée au conflit au Moyen-Orient. La Banque mondiale retient une prévision de 3,9 %, l'AMRO 4,9 %. Le cabinet Mekong Strategic Capital estime pour sa part que le potentiel de croissance sous-jacent du pays resterait proche de 8 % une fois neutralisés les effets conjoncturels cumulés — conflit régional, tensions frontalières et ajustement lié à la répression des scam centers.
Le gouvernement à la manœuvre, sous pression internationale
Face à ce défi, les autorités cambodgiennes ont engagé, depuis un an, une série d'actions concrètes : extradition du magnat Chen Zhi vers la Chine, liquidation ordonnée de la banque Prince, gel des ventes de logements dans plusieurs propriétés du groupe visé, raids menés sur plus d'une centaine de sites et plusieurs milliers d'arrestations. Le 12 juin 2026, le Cambodge a rejoint 24 pays, dont l'Australie, le Japon et les États-Unis, dans une initiative internationale contre la traite facilitée par la technologie. Le Premier ministre Hun Manet a publiquement pris l'engagement d'« éliminer » ces réseaux.
Cet effort s'inscrit toutefois dans un contexte de pression extérieure croissante, qui pèse elle-même sur l'économie cambodgienne. Le Trésor américain a désigné le Prince Group organisation criminelle transnationale, sanctionné 146 entités liées à son réseau — casinos, biens immobiliers, établissement bancaire — et saisi environ 15 milliards de dollars d'actifs, majoritairement en cryptomonnaies. En juin 2026, neuf individus et 26 entités supplémentaires ont été visés, ainsi que le conglomérat financier Huione, coupé du système financier américain. Une partie du coût que subit aujourd'hui l'économie cambodgienne — liquidations forcées, gel de transactions immobilières, prudence accrue des investisseurs régionaux — découle ainsi autant de cette pression internationale que des choix propres de Phnom Penh.
Reconquérir l'image touristique du pays
Le tourisme, secteur clé de l'économie cambodgienne, a payé un tribut direct à cette réputation ternie : les arrivées internationales ont reculé de près de 6 % sur les huit premiers mois de 2025, un repli que plusieurs analyses attribuent autant aux tensions frontalières avec la Thaïlande qu'à l'image d'insécurité associée, à tort ou à raison, à certaines zones côtières. Conscientes de cet enjeu, les autorités ont multiplié ces derniers mois les initiatives de communication et de diplomatie économique pour redorer l'image du pays à l'international — participation à des forums d'investissement, campagnes de promotion de la destination, mise en avant du patrimoine culturel et naturel cambodgien auprès des marchés européens et régionaux. Le gouvernement mise sur le temps long : en démontrant sa détermination à assainir durablement le secteur, Phnom Penh espère convaincre visiteurs et investisseurs que le Cambodge de demain n'a plus rien à voir avec les clichés véhiculés par une partie de la presse internationale.
Une transition qui reste à mesurer dans la durée
Certaines organisations de défense des droits humains, à l'image d'Amnesty International dans un rapport publié début juillet 2026, estiment que la mise en œuvre de la répression reste incomplète et que des poches d'activité subsisteraient dans certaines provinces. Les autorités cambodgiennes font valoir, de leur côté, l'ampleur inédite des opérations menées en quelques mois à peine, dans un contexte régional où la coordination entre pays reste difficile à obtenir. Le décalage entre ces deux lectures illustre la difficulté à évaluer, à ce stade, l'efficacité réelle d'un effort d'assainissement engagé de manière relativement récente.
Reste que le pays traverse, dans l'intervalle, une phase d'ajustement coûteuse : ralentissement de la croissance, secteur immobilier grippé, créances douteuses en hausse dans les bilans bancaires — supérieures à 8 % fin 2025 selon le FMI, qui appelle à une vigilance renforcée sur l'exposition du secteur bancaire à l'immobilier. Ce sont souvent les mêmes acteurs — commerçants locaux, ouvriers du bâtiment, petites agences immobilières — qui avaient bénéficié, de manière indirecte, de la manne des années passées et qui absorbent aujourd'hui l'essentiel du ralentissement. Un paradoxe qui n'enlève rien à la nécessité, largement partagée sur la scène internationale, de mettre fin à un système fondé sur la traite et l'exploitation humaine — mais qui rappelle que la sortie de cette économie parallèle a un prix, que le Cambodge est aujourd'hui en train de payer.



