Cambodge : Ralentissement marqué en 2025‑2026, priorité à la montée en compétences
- La Rédaction

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Entre fermeture de la frontière avec la Thaïlande, tensions commerciales et objectif de haut revenu en 2050, l’économie cambodgienne traverse une phase délicate. La Banque asiatique de développement mise sur une reprise en 2027, mais souligne l’urgence d’une refonte de la formation professionnelle.

Une croissance en nette décélération en 2025
Selon le rapport Asian Development Outlook publié en avril 2026 par la Banque asiatique de développement (BAD), la croissance du produit intérieur brut réel du Cambodge a ralenti à 5,2 % en 2025, contre 6,0 % en 2024. Ce ralentissement, plus marqué que prévu, s’explique par deux chocs exogènes : la fermeture de la frontière avec la Thaïlande au second semestre 2025 et l’incertitude persistante sur la politique commerciale américaine.
Du côté de l’offre, l’industrie reste le principal moteur. La production industrielle a progressé de 7,9 % en 2025, soutenue par une hausse de 16,3 % des exportations de vêtements et de 15,2 % des autres manufactures (articles en bois, pièces électriques, pneus de voiture, bicyclettes). En revanche, la construction n’a toujours pas retrouvé son niveau d’avant‑pandémie, pénalisée par une demande intérieure faible.
Les services ont ralenti à +3,4 % en 2025, contre une progression plus élevée les années précédentes. La fermeture de la frontière avec la Thaïlande a en effet pesé sur le tourisme, les envois de fonds et les échanges commerciaux. Le nombre d’arrivées touristiques internationales a chuté de 16,9 % en 2025, malgré une hausse de 41,5 % des visiteurs en provenance de la République populaire de Chine. Les arrivées en provenance d’autres pays (hors Chine et Thaïlande) ont également diminué après le conflit frontalier.
L’agriculture n’a crû que de 0,9 % en 2025, soutenue par une demande extérieure favorable (exportations agricoles en hausse de 8,4 %, tirées par les noix de cajou et le riz) et des conditions météorologiques correctes. En revanche, les exportations de manioc et de caoutchouc ont reculé.
L’inflation repart à la hausse, sous pression alimentaire
Après une année 2024 marquée par une inflation très faible (0,8 %), l’indice des prix à la consommation a atteint 2,5 % en moyenne annuelle en 2025. La hausse est principalement due aux prix alimentaires. Au premier semestre 2025, l’inflation avait pourtant baissé, grâce à un ralentissement de la hausse des prix alimentaires et à des prix pétroliers plus bas. Mais en septembre, la perturbation des échanges avec la Thaïlande a renchéri les coûts d’importation, avant un reflux en décembre.
Pour 2026, la BAD anticipe une accélération de l’inflation à 2,8 %, sous l’effet de la hausse attendue des prix internationaux des carburants consécutive à l’escalade du conflit au Moyen‑Orient. En 2027, l’inflation redescendrait à 2,5 %, sous réserve d’un scénario de stabilisation régionale.
Détérioration des comptes publics et extérieurs
Un déficit budgétaire qui se creuse
Le déficit budgétaire s’est élargi de 2,7 % du PIB en 2024 à 3,7 % estimé en 2025. Les recettes publiques ont très légèrement augmenté, passant de 14,6 % à 14,7 % du PIB, grâce à une meilleure collecte de la taxe sur les biens et services. Mais les dépenses ont bondi de 17,3 % à 18,4 % du PIB, sous l’effet de hausses des salaires publics et des prestations sociales.
Pour 2026, le déficit devrait encore se creuser légèrement, à 3,8 % du PIB, les dépenses (défense, aide sociale aux ménages affectés par la fermeture de la frontière) progressant plus vite que des recettes affaiblies par le ralentissement économique. Pour financer ce déficit, le gouvernement prévoit d’emprunter environ 2,2 milliards de dollars auprès de sources extérieures et 0,5 milliard sur le marché domestique, ainsi qu’un tirage sur les dépôts publics.
Une dette publique encore soutenable
L’encours de la dette publique a atteint 13,1 milliards de dollars fin 2025, soit 26,5 % du PIB, contre 12,0 milliards (26,3 %) en 2024. Pour financer des projets d’investissement public, l’État a émis pour 172,2 millions de dollars d’obligations en 2025, portant le stock de dette intérieure à 246,8 millions. En 2026, le gouvernement prévoit d’émettre jusqu’à 528 millions de dollars d’obligations, soit plus de quatre fois le montant de 2025.
La BAD estime que le Cambodge reste à faible risque de surendettement. La dette extérieure publique devrait atteindre 14,0 milliards de dollars en 2026 et 15,2 milliards en 2027, soit environ 26,6 % du PIB.
Dégradation du compte courant
Le solde du compte courant est passé d’un excédent de 0,5 % du PIB en 2024 à un déficit estimé à 3,5 % du PIB en 2025. Cette détérioration s’explique par un déficit commercial des biens qui se creuse et par une chute des envois de fonds des travailleurs migrants. Ces derniers sont passés de 6,0 % du PIB en 2024 à 4,0 % en 2025, en raison du retour des migrants depuis la Thaïlande après la fermeture de la frontière.
Pour 2026, la BAD prévoit un creusement du déficit courant à 6,9 % du PIB, reflétant la baisse supplémentaire des remittances et un déficit commercial persistant. Les importations de matières premières et de biens d’équipement destinés aux investissements directs étrangers continueront en effet de dépasser les exportations. Le déficit se réduirait en 2027.
L’investissement direct étranger, un contrepoids essentiel
Malgré les chocs, les entrées d’investissement direct étranger ont bondi de 24 % au cours des neuf premiers mois de 2025, atteignant 3,9 milliards de dollars. Les vêtements ont bénéficié moins que les autres secteurs manufacturiers. Surtout, la composition de ces flux témoigne d’une diversification : 93 % des entrées dans le secteur manufacturier ont concerné des activités non‑traditionnelles (hors habillement). Les investissements manufacturiers approuvés ont progressé de 54 % en glissement annuel sur les neuf premiers mois de 2025 (contre +75 % en 2024). Par ailleurs, les investissements fixes approuvés ont bondi de 45 % en 2025, signe d’une confiance soutenue des investisseurs.
Grâce à ces flux, les réserves internationales sont passées de 22,5 milliards de dollars fin 2024 à 27,5 milliards fin 2025, soit une couverture de 8,2 mois d’importations. La BAD anticipe des réserves atteignant environ 29,6 milliards de dollars fin 2027, couvrant 7,1 mois d’importations.
Prévisions 2026‑2027 : point bas en 2026, reprise attendue en 2027
Les projections de la BAD (scénario de stabilisation précoce au Moyen‑Orient, arrêté au 10 mars 2026) tablent sur une croissance de 4,5 % en 2026, avant un rebond à 5,0 % en 2027.
Industrie : la production devrait croître de 7,3 % en 2026 puis 7,9 % en 2027, portée par les exportations de biens légers (pneus, pièces électriques, meubles). Les commandes de vêtements restent solides début 2026. La construction devrait connaître une reprise graduelle, soutenue par l’activité industrielle et le résidentiel.
Services : la croissance ralentirait à 2,3 % en 2026 (contre 3,4 % en 2025) avant de s’accélérer à 2,9 % en 2027. La fermeture de la frontière continue de peser sur les remittances et le tourisme, d’autant que la hausse des coûts de transport réduit les arrivées d’autres marchés. L’ouverture du nouvel aéroport international de Phnom Penh et les efforts promotionnels du gouvernement pourraient partiellement compenser ces effets.
Agriculture : une croissance modeste mais stable de 0,9 % par an en 2026 et 2027, grâce à la diversification des exportations (riz, noix de cajou) et aux initiatives gouvernementales favorisant une production de qualité et la réinsertion économique des migrants de retour. Les IDE entrants dans l’agriculture devraient soutenir la productivité.
La BAD souligne que ces prévisions sont entourées d’une très forte incertitude, notamment en raison de l’évolution du conflit au Moyen‑Orient et des risques de nouvelles perturbations frontalières.
Risques à la baisse : frontière, matières premières, climat
Le rapport identifie plusieurs risques majeurs :
Renouvellement des perturbations frontalières avec la Thaïlande : cela aggraverait les impacts sur le tourisme, la production agricole et la demande intérieure.
Retard dans la réinsertion des migrants de retour : plusieurs centaines de milliers de travailleurs sont revenus de Thaïlande au second semestre 2025. Un chômage prolongé réduirait les revenus des ménages et la consommation.
Hausse prolongée des prix des matières premières liée au conflit au Moyen‑Orient : elle ajouterait des pressions inflationnistes et pèserait sur l’activité. Le gouvernement a déjà pris des mesures de soutien (subventions carburant, réductions d’impôts, contrôle renforcé du marché, économies d’énergie dans le secteur public, tarification de contingence).
Événements climatiques extrêmes : ils pourraient perturber l’agriculture et endommager les infrastructures.
À l’inverse, une réinsertion réussie des migrants dans le marché du travail domestique pourrait soutenir la consommation, et les initiatives d’extension des vols directs stimuleraient le tourisme.
Le défi structurel : développer les compétences pour atteindre le haut revenu
Au‑delà du cycle conjoncturel, la BAD consacre un long développement à un frein structurel : le capital humain. Le Cambodge aspire à devenir un pays à haut revenu d’ici 2050, ce qui exige une croissance annuelle du PIB de plus de 7 % pendant deux décennies. Or, depuis la pandémie, la croissance tourne autour de 5 % par an.
La productivité du travail reste très inférieure à celle des pairs régionaux. Une enquête de la Chambre de commerce européenne au Cambodge (2024) révèle que 74 % des entreprises peinent à trouver des employés qualifiés. Ce déficit de compétences provient d’un mauvais alignement entre le système éducatif, la formation technique et les besoins du marché.
Les instituts de formation technique et professionnelle sont pourtant essentiels, notamment pour recycler les centaines de milliers de travailleurs migrants revenus de Thaïlande. Mais les employeurs rapportent que les diplômés manquent souvent de compétences opérationnelles, en particulier dans la construction, l’industrie manufacturière et l’agro‑transformation.
Pour y remédier, le gouvernement a mis en place plusieurs réformes :
Fonds de développement des compétences (Skills Development Fund, 2023) : il incite le secteur privé à investir dans la formation de la main‑d’œuvre.
Système privé de reconnaissance des acquis (2025) : environ 10 000 travailleurs expérimentés ont ainsi obtenu une certification officielle.
Cadre réglementaire amélioré : il permet aux établissements publics de co‑concevoir et de co‑dispenser des programmes de formation adaptés aux besoins de l’industrie, en partenariat avec le privé.
À plus long terme, une main‑d’œuvre mieux qualifiée attirerait des IDE plus diversifiés. Le World Investment Report 2025 de la CNUCED souligne que la disponibilité de travailleurs qualifiés est un critère clé des décisions d’investissement. Un cercle vertueux (hausse des compétences → attractivité accrue → IDE de plus haute valeur ajoutée) permettrait au Cambodge de sortir du modèle d’investissements intensifs en main‑d’œuvre peu qualifiée.
Une fenêtre démographique à ne pas manquer
Le Cambodge dispose d’une population jeune, mais la faiblesse des compétences freine la convergence vers le haut revenu. Les réformes engagées en 2023‑2025 sont prometteuses, mais leur passage à l’échelle est impératif. Le rapport de la BAD insiste sur le fait que les ressources publiques devraient se concentrer sur les compétences fondamentales et transférables, tandis que le secteur privé doit être davantage associé à la formation technique. L’année 2026, avec une croissance attendue à seulement 4,5 %, pourrait être mise à profit pour accélérer ces transformations structurelles.
Sources :
Asian Development Outlook April 2026 – Asian Development Bank (chapitre 2.21, pages 1 à 5 )
Ministère de l’Économie et des Finances du Cambodge
Institut national de la statistique du Cambodge
Enquête 2024 de la Chambre de commerce européenne au Cambodge
World Investment Report 2025 – CNUCED (cité dans le rapport BAD)







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