Cambodge & Histoire : Yukanthor, Le prince khmer qui osa défier l'Empire colonial français
- La Rédaction

- il y a 2 heures
- 6 min de lecture
En 1900, un fils de roi khmer débarquait à Paris sous couvert de visiter l'Exposition universelle. Sa véritable mission : faire éclater au grand jour les abus de la colonisation française au Cambodge. L'affaire Yukanthor allait secouer la République.

C'est un été d'apparat et de lumières. Paris, juillet 1900 : la cinquième Exposition universelle de la capitale bat son plein sur le Champ-de-Mars, célébrant en grande pompe le bilan d'un siècle. Cinquante millions de visiteurs se pressent autour des pavillons flambant neufs du Grand Palais et du Petit Palais, inaugurés quelques semaines plus tôt. Parmi eux, discret et résolu, un prince cambodgien en grand habit de cérémonie débarque depuis Saïgon. Son nom : Norodom Arun Yukanthor. Son but officiel : admirer les merveilles de la modernité. Sa vraie mission : briser le silence sur l'humiliation subie par son peuple depuis plus de quinze ans.
Un prince sous protectorat
Né en 1860, fils aîné du roi Norodom du Cambodge, Yukanthor grandit dans le Palais Royal de Phnom Penh à l'ombre d'une France de plus en plus envahissante. En 1872, à l'âge de douze ans, il dut se raser la tête et se faire moine, selon la tradition royale khmère. Depuis le traité de 1863, le royaume khmer s'était placé sous la protection française — une protection que le roi Norodom aurait, selon lui, demandée librement pour préserver son trône face aux empiétements siamois et vietnamiens.
Mais en juin 1884, la convention imposée brutalement par le gouverneur de la Cochinchine transforme ce protectorat en une administration presque totale : le roi se voit dépouillé de son autorité, placé sous la tutelle d'un résident supérieur tout-puissant. Une insurrection s'ensuivit, de 1884 à 1887, qui se conclut sur un fragile compromis.
En 1897, l'ordonnance du gouverneur général Doumer achève de vider la couronne de sa substance. Désormais, comme l'écrira le prince dans son célèbre mémoire, le Cambodge est devenu «une chose entre les mains du résident supérieur, sans garantie d'aucune sorte». L'humiliation ne se limite pas à l'abstrait : des fonctionnaires français prennent leurs aises, des concessions de terres entourent la ville de Phnom Penh, et les habitants se retrouvent à payer pour faire paître leurs bêtes là où ils avaient toujours été libres. L'indignation couve, cherche une issue.
«L'accueil bienveillant que j'ai reçu contraste tellement avec la politique dont nous sommes les victimes au Cambodge que je n'hésite pas à ouvrir mon cœur.»— Prince Yukanthor, mémoire adressé au gouvernement de la République, 1900
La Belle Époque comme tribune
Yukanthor n'est pas le premier prince khmer à tenter de porter ses doléances jusqu'en France. En 1893, son demi-frère Duong Chakr avait entrepris le même voyage — et échoué. La leçon aurait dû décourager. Elle n'a fait que préciser la méthode : cette fois, il faudra la presse. Yukanthor embarque le 6 juillet 1900 à Saïgon avec son demi-frère Pheanuvong et quelques mandarins. Il arrive à Paris au moment précis où la capitale du monde s'offre en spectacle à elle-même.
L'Exposition universelle, inaugurée en avril par le président Loubet, a pour thème «le bilan d'un siècle» — ironie de l'histoire pour un prince venu dresser un bilan tout autre.
Le 10 août, les princes cambodgiens sont reçus en grand costume de cérémonie par les autorités de la République. Un spectacle insolite à une époque où les colonisés n'avaient pas pour habitude de venir se plaindre en métropole. Yukanthor devient rapidement une figure dans les salons parisiens, invité à dîners et réceptions, où il exprime sans détour ses vues sur la colonisation française. Son élégance, sa maîtrise du sujet et l'étrangeté de sa situation fascinent. Paris le regarde avec une curiosité teintée de malaise.
L'étrange alliance avec Jean Hess
L'affaire Yukanthor n'aurait jamais pris cette ampleur sans un personnage trouble et passionné : Jean Hess, ancien médecin de la Marine reconverti en journaliste polémiste. Reçu de nuit par le roi Norodom dans son palais de Phnom Penh en 1899, en présence de son fils, le vieux monarque lui confie toutes les persécutions dont il est l'objet. L'historien Lamant le décrit comme un homme «assoiffé de publicité, défendant les opinions les plus contradictoires» — mais sincèrement convaincu que les méthodes coloniales déshonorent la France. Il décide de se faire l'avocat de la cause khmère.
C'est lui qui orchestre le séjour parisien du prince, organise les rencontres, suscite les interviews, nourrit la polémique dans la presse. Il s'assure notamment que les griefs de Yukanthor soient publiés dans les colonnes du Figaro — coup d'éclat qui provoque un tollé dans l'opinion. Hess publiera lui-même un livre intitulé L'Affaire Iukanthor, les dessous d'un protectorat, paru en 1900, qui reste l'un des témoignages de première main sur l'épisode. L'affaire Yukanthor est, comme l'écrira Lamant, «d'abord l'affaire Jean Hess».
Un réquisitoire contre l'empire
Dans son mémoire adressé au gouvernement français, Yukanthor dresse un réquisitoire en règle. Il y rappelle que le protectorat librement sollicité en 1863 est devenu «une administration complète, absolue, plus étroite qu'en un pays de conquête». Il accuse le gouverneur général Doumer d'avoir obtenu l'ordonnance de 1897 en menaçant de détrôner son père. Il dénonce les concessions territoriales accordées à des aventuriers français — notamment Faraut et Vandelet — qui ont encerclé Phnom Penh de terres jusqu'alors librement utilisées par les habitants. Il fustige le Premier ministre Um, qui «s'est enfui devant l'ennemi» en 1885, et le secrétaire général Thiounn, qu'il désigne comme l'un des «deux principaux détrousseurs du pays».
Dans sa lettre au Figaro, Yukanthor va plus loin encore, touchant aux fondements mêmes du projet colonial. Il distingue les Français de métropole et ceux des colonies, affirme que la France veut imposer sa civilisation à un peuple qui «règne depuis trois mille ans» et n'a rien demandé de tel. Le travail forcé, la dépossession des terres, le mépris des élites khmères — tout y est dénoncé avec une clarté qui tranche sur le discours officiel d'alors. Yukanthor envoie une version longue au ministère des Colonies, une plus courte au Matin, et une autre encore au Figaro. Pour la première fois, l'opinion publique française découvre avec stupéfaction les pratiques réelles de son administration en Indochine.
«Ma famille règne depuis trois mille ans et a toujours veillé sur son peuple. Vous nous avez transformés en esclaves aux caprices des administrateurs.»— Prince Yukanthor, lettre au Figaro, 1900
La fuite et l'exil sans retour
Paris ne pardonne pas. Devant la résistance du gouvernement et de l'administration coloniale, la mécanique répressive se met en marche. Sous la pression du résident supérieur, Norodom est contraint d'envoyer un télégramme à son fils lui ordonnant de rentrer — désaveu douloureux d'un père acculé, qui ne cessera jamais d'être «brisé» par ce qu'il est arrivé à son fils. Yukanthor, craignant l'arrestation, déjoue la surveillance des agents français en septembre 1900, se faufile jusqu'à Bruxelles pour tenter d'y relancer la polémique.
Sans succès : l'opinion française s'est déjà tournée vers d'autres scandales. Ayant mis en gage ses bijoux, il embarque le 26 octobre sur le SMS Prinz Heinrich en direction de Singapour, où il s'établit d'abord, maintenu en contact avec sa famille par l'intermédiaire d'hommes d'affaires qui lui transmettent des fonds.
En 1901, son père lui demande de rentrer pour implorer son pardon. Il refuse.
Ce sera son dernier acte de résistance. Yukanthor vivra en exil à Bangkok à partir de 1913 jusqu'à sa mort, le 27 juin 1934. Il ne reverra jamais Phnom Penh. En 1926, le gouverneur général lui accordera finalement une modeste pension — maigre reconnaissance pour un homme qui avait osé tenir tête à l'empire. Avant de mourir en 1904, le roi Norodom l'avait nommé prince héritier — geste de réhabilitation privée immédiatement réduit à néant par les Français, qui imposèrent à sa place Sisowath, l'oncle conciliant.
Une descendance qui continua le combat
L'histoire de Yukanthor ne s'arrête pas à sa mort en exil. Sa lignée perpétua, à sa manière, l'esprit de résistance. Sa fille, la princesse Pingpeang Yukanthor, née en 1894, prit la tête de la délégation cambodgienne à l'Assemblée de l'Union française à Versailles en 1949, plaidant — non sans ambiguïté — pour le retour du Kampuchea Krom sous souveraineté khmère. Elle en fut même élue présidente. Son fils, le prince Areno Vachiravong Yukanthor, dit «Heanh», né en 1896 à Singapour au temps de l'exil paternel, porta en lui deux lignées royales : petit-fils de Norodom par son père et par sa mère, la princesse Malika.

L'affaire Yukanthor a donné lieu à une étude de référence signée Pierre L. Lamant, historien spécialiste du Cambodge : L'affaire Yukanthor. Autopsie d'un scandale colonial (Société française d'histoire d'outre-mer, Paris, 1989, 256 p.). Recensée dans la Revue française d'histoire d'outre-mer et conservée à la BnF, cette monographie demeure la source la plus rigoureuse sur l'épisode, croisant archives d'État, presse d'époque et témoignages directs.







Commentaires