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Cambodge : Bak Nim, le village qui soigne ses fantômes

Dans la province de Kampot, un centre communautaire tente de réparer les corps et les âmes de ceux qui ont survécu à l'enfer des Khmers rouges. Un demi-siècle après le génocide, les blessures demeurent — et la mémoire, plus urgente que jamais.

Dans la province de Kampot, un centre communautaire tente de réparer les corps et les âmes de ceux qui ont survécu à l'enfer des Khmers rouges. Un demi-siècle après le génocide, les blessures demeurent — et la mémoire, plus urgente que jamais.

Au bout d'une piste de latérite rouge, à l'écart des routes goudronnées du district de Chum Kiri, le village de Bak Nim semble suspendu dans un temps que le reste du Cambodge a voulu oublier. Les rizières s'étendent à perte de vue, les enfants jouent sous les manguiers, et les vieux — les vrais vieux, ceux qui ont traversé l'innommable — s'assoient à l'ombre de leurs maisons sur pilotis, silencieux. Ils portent dans leurs corps la comptabilité exacte d'une époque monstrueuse : quatre années sous le régime de Pol Pot, de 1975 à 1979. Travaux forcés, famines organisées, pertes de proches, terreur permanente. Cinquante ans plus tard, leurs articulations douloureuses, leurs cœurs fatigués, leurs nuits hantées témoignent encore.

C'est pour ces hommes et ces femmes que le Documentation Center of Cambodia (DC-Cam) — l'organisation pionnière de la mémoire génocidaire khmère, fondée par Youk Chhang — a imaginé le Bak Nim Community Healing Center : un centre de guérison communautaire, à la croisée de l'histoire publique et de la santé publique. Une initiative qui tente de répondre à une question aussi simple qu'urgente : comment prendre soin de ceux qui nous ont tout légué, y compris le récit de l'horreur ?

« Mon œil souffre, la moitié de mon corps aussi »

Mom Nao a soixante-trois ans. Elle a appris l'existence d'une consultation médicale gratuite par des voisins, et s'est levée à l'aube pour ne pas manquer son tour. Assise face au médecin venu de Phnom Penh, elle décrit ses maux avec la précision pudique des gens habitués à souffrir en silence : une douleur nerveuse dans un œil, une paralysie intermittente sur la moitié du corps, des crampes d'estomac qui reviennent sans prévenir. Elle n'a jamais pu se faire soigner correctement. Les infrastructures médicales n'ont jamais atteint Bak Nim.

Koem Reng, cinquante-huit ans, présente une nuque raide et des engourdissements dans les membres. Il a pris des médicaments par le passé, « ce qu'il pouvait trouver ». Phlung Yoeng, Chouk Thenh, Sou Yien — chacun porte son propre catalogue de séquelles physiques, héritées de décennies de conditions de vie précaires aggravées par les traumatismes du régime. Ces corps malades sont, littéralement, des archives vivantes.

Lors des premières consultations organisées par DC-Cam en mars 2023, deux médecins philippins bénévoles ont établi un bilan sanitaire accablant. Parmi les villageois examinés : 85 % souffraient d'hypertension artérielle, à des stades allant de modéré à sévère ; 50 % étaient diabétiques de type 2, dont plusieurs ignoraient leur propre diagnostic ; 30 % présentaient des anomalies à l'électrocardiogramme — troubles du rythme, hypertrophie ventriculaire gauche, traces d'infarctus silencieux. « En raison des conditions de travail proche de l'esclavage, de la famine et de la perte des êtres chers, ceux qui ont survécu aux Khmers rouges ne sont pas en bonne santé aujourd'hui », résume Youk Chhang, directeur de DC-Cam. « Maintenir leurs récits en vie est crucial. Et la meilleure façon d'y parvenir est de les laisser raconter eux-mêmes. Il faut donc tout faire pour que ces témoins vivent plus longtemps. »

Un village du côté des bourreaux

Bak Nim recèle une particularité que DC-Cam n'élude pas : la majorité de ses habitants étaient, pendant le génocide, du côté des Khmers rouges. Dans la géographie morale de la mémoire cambodgienne, le village a longtemps été un paria. Ni pleinement victimes, ni jamais vraiment réintégrés dans le récit national, ses habitants ont vécu dans une zone grise douloureuse.

« La réconciliation, explique Youk Chhang, exige que l'on reconnecte chaque fragment brisé de notre société — mémoire, vérité, justice, paix et développement socio-économique. Rebâtir la confiance, c'est la clé. Quand ces villageois rencontrent enfin des médecins dans un établissement de santé moderne, ils font l'expérience d'un soin véritable. Cela les aide à se reconstruire. »

C'est dans cet esprit que l'organisation a progressivement étendu ses interventions à Bak Nim. Après les dépistages médicaux, DC-Cam a organisé un voyage à Phnom Penh pour quinze survivants — beaucoup n'avaient jamais quitté la province. Visite du Palais Royal, rencontre avec l'ambassadrice des Philippines, découverte d'une capitale en pleine mutation. Pour des personnes qui ont passé des décennies repliées sur elles-mêmes, l'expérience fut, selon les témoignages recueillis, à la fois bouleversante et libératrice.

Un centre inspiré d'un grenier à riz révolutionnaire

Le projet architectural du Bak Nim Community Healing Center est lui-même porteur de sens. Youk Chhang confie avoir sollicité quatre étudiants en architecture pour en concevoir le modèle. L'image directrice est venue d'un ancien grenier à riz des Khmers rouges à Veal Veng, dans la province de Pursat — réappropriation symbolique d'un édifice de la terreur transformé en espace de soin et de mémoire. Une manière de retourner l'histoire contre elle-même, d'en extraire quelque chose d'humain.

En 2024, DC-Cam a franchi une étape supplémentaire en livrant un appareil de radiologie et d'autres équipements hospitaliers essentiels à l'infirmerie militaire de Bak Nim — don de l'hôpital InterCare de Phnom Penh. Cette infirmerie, relevant de la 31e Brigade d'infanterie, sert aussi de centre de santé communautaire pour les civils, en particulier les survivants âgés du génocide. Elle compte quarante-deux membres du personnel, dont trois médecins. Un luxe, à l'échelle d'une zone rurale enclavée.

Contre la course contre la montre

Derrière l'urgence médicale se profile une autre urgence, plus implacable encore : celle du temps. Les survivants directs de la période 1975-1979 ont entre soixante et quatre-vingt-dix ans. Chaque année qui passe emporte avec elle des voix irremplaçables. DC-Cam a déjà recueilli les témoignages de plus de 32 000 survivants à travers le pays, identifiant au passage dix maladies chroniques dominantes dans cette population. Le projet « History and Healing », financé par l'USAID, prolonge ce travail en croisant la recherche sur les conditions de vie des survivants avec des campagnes de sensibilisation et des initiatives concrètes d'amélioration de leur santé.

Des jeunes volontaires de CamboCorps, bras civique de DC-Cam, sillonnent régulièrement la province pour interviewer les anciens, récolter des récits, distribuer des « boîtes à mémoire ». Face à ces hommes et femmes qui ont vécu l'inimaginable, ils tentent de se projeter : « Qu'aurions-nous fait à leur place ? » La question n'est pas rhétorique. Elle est, disent les responsables de l'organisation, le début de toute éducation au génocide digne de ce nom.

Photo et Texte by Phat Punlork

Documentation Center of Cambodia (DC-Cam) : www.dccam.org  •  Bak Nim Community Healing Center : baknim.dccam.org

Photos : Phat Punlork / Documentation Center of Cambodia Archives

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