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Ancre 1

Bernard et le mariage d’à côté : au Cambodge, le bruit, c’est toujours les autres

il y a 6 heures
5 min de lecture

Bernard vit au Cambodge depuis huit ans. Quand une tente de mariage se monte sous sa fenêtre, il sait qu’il va souffrir et prépare aussitôt sa plainte. Il ne sait pas encore à qui elle servira.

Bernard, chemise blanche et mocassins neufs, mène la queue leu leu sous la tente du mariage, dans sa ruelle de Toul Tom Poung
Bernard, chemise blanche et mocassins neufs, mène la queue leu leu sous la tente du mariage, dans sa ruelle de Toul Tom Poung

Vendredi soir, une tente blanche dans la ruelle

Vendredi, 17 heures. En rentrant du bar par sa ruelle de Toul Tom Poung, Bernard tombe sur des hommes qui tendent une grande toile blanche d’un trottoir à l’autre. Les colonnes en plastique façon temple grec sont déjà en place, les chaises habillées de satin aussi. Un camion décharge deux enceintes de la taille d’un frigo américain.

Bernard connaît. En huit ans de Cambodge, il a vu passer des dizaines de tentes.

« Trois jours, annonce-t-il au gardien de l’immeuble. Trois jours de karaoké à 5 heures du matin. »

Le gardien sourit. Il sourit toujours. Bernard prend ça pour de la complicité.

Samedi, 4 h 58 : le message au propriétaire

Samedi, 4 h 58, la première note tombe : un chant traditionnel au volume d’un concert de stade, suivi du maître de cérémonie qui teste son micro. « Muoy, pi, bei. Muoy, pi, bei. »

Bernard attrape son téléphone et écrit à son propriétaire :

« Bonjour Monsieur Dara. Il est 5 heures du matin. Je paie un loyer pour dormir, pas pour assister à un concert. Merci de faire le nécessaire. Très cordialement, Bernard. »

Il est assez fier du « très cordialement », qui est ironique. Il envoie. À 5 h 03, M. Dara répond par un pouce levé, et rien d’autre.

Midi : Bernard s’habille pour le mariage

À 7 heures, en descendant chercher un café, Bernard décline d’un geste l’invitation d’une tante en sampot qui lui fait signe d’entrer sous la tente. Il a des principes.

À 11 h 30, l’odeur du bœuf lok lak et du poulet grillé monte jusqu’au deuxième étage. Les principes tiennent dix minutes.

Reste un problème : on ne va pas à un mariage en short. Sa chemise blanche, celle de son arrivée en 2018, se boutonne jusqu’au troisième bouton, après quoi le ventre l’emporte. Bernard file au marché Orussey en moto-dop. La vendeuse jette un œil à son ventre, monte les tailles une à une jusqu’au 3XL et finit par appeler sa sœur, qui revient du fond de l’allée avec une chemise en lin « taille américaine ». Elle ferme, à condition de ne pas respirer trop fort.

Pour les chaussures, la pointure s’arrête au 43 et Bernard chausse du 45. Il repart avec des mocassins marron en 44. « Ils vont se faire », promet le vendeur. Ils ne se feront pas.

Le buffet du mariage cambodgien

À 13 h 10, lunettes de soleil sur la tête pour l’élégance, il est assis à une table ronde entre un cousin du marié et un oncle qui lui sert sa troisième Angkor. Il ne connaît pas les mariés et personne ne lui demande rien. Quand on lui tend une enveloppe, il comprend qu’il faut donner et glisse 10 dollars. Après un regard au buffet, il en rajoute 10, par honnêteté. Il compte bien rentabiliser.

« Chol muoy ! » crie l’oncle, verre levé. Bernard répond « Chol muoy ! » avec l’accent de Clermont-Ferrand, la table applaudit, et le voilà convaincu de parler khmer.

À 16 heures, il danse le romvong, une danse lente où l’on tourne en cercle pendant que les mains dessinent des fleurs dans l’air. Bernard tourne en cercle. Ce que dessinent ses mains, personne ne le sait. Une petite fille l’imite en pleurant de rire et il pense qu’elle l’admire.

21 heures : la queue leu leu débarque au Cambodge

À 21 heures, après onze Angkor, Bernard a une idée.

Il tend son téléphone au DJ. À l’écran s’affiche « La Chenille », de La Bande à Basile. Le DJ dévisage Bernard un long moment avant de brancher.

Bernard s’empare du micro. « Mesdames et messieurs, la culture française ! » Comme personne ne comprend, il explique en anglais : les mains sur les épaules de celui de devant, on avance en file en levant la jambe. Le neveu du marié traduit, approximativement. Dans sa version, il s’agit d’un exercice d’évacuation en cas d’incendie.

Une file hésitante se forme. Les jeunes croient à un jeu ; une grand-mère, persuadée qu’il s’agit d’une procession, joint les mains. Deux enfants s’accrochent à la chemise neuve de Bernard et le marié suit, par politesse. La mariée, qui en est à son quatrième changement de tenue, décline avec un sourire parfait.

La chenille fait le tour des tables en zigzaguant, frôle la table d’honneur et passe devant le buffet, où deux cousins en profitent pour se détacher et se resservir. Les serveurs s’écartent avec leurs plateaux sans un mot. Ils ont vu pire.

Au deuxième tour, il ne reste que Bernard et les deux enfants. Au troisième, plus que Bernard. Le DJ est revenu à la musique khmère depuis longtemps. Bernard finit seul au milieu de la tente, une jambe en l’air et le mocassin gauche en feu, à chanter « à la queue leu leu » sur une ballade de Sinn Sisamouth. L’oncle lui ressert une bière, par pitié ou par admiration, on ne le saura jamais.

Dimanche soir : Bernard prolonge la fête

Dimanche soir, la tente est démontée et le silence retombe sur la ruelle.

Sauf chez Bernard, qui a découvert quelque chose. Fenêtre grande ouverte, il branche son enceinte Bluetooth sur la playlist « Mariage cambodgien » qu’il vient de créer : La Chenille, La Danse des canards, Joe Dassin et Patrick Sébastien en boucle. À 1 heure du matin, il tente d’apprendre la queue leu leu au gardien. Le gardien sourit. Il sourit toujours.

Lundi, il recommence. Mardi, il ajoute Michel Sardou.

Mercredi : la plainte des voisins

Mercredi, 8 heures, on frappe. Sur le palier se tiennent M. Dara, le gardien, le neveu traducteur et la grand-mère de la procession, une feuille signée par douze voisins à la main.

M. Dara ne lit pas la feuille. Il sort son téléphone et lit un message.

« Bonjour Monsieur Bernard. Il est 1 heure du matin. Les gens paient un loyer pour dormir, pas pour assister à un concert. Merci de faire le nécessaire. Très cordialement. »

Bernard reconnaît la ponctuation, et même le « très cordialement ». M. Dara n’a changé que l’heure.

La grand-mère ajoute quelques mots, que le neveu traduit : « Elle dit que le mariage, c’était trois jours. Vous, ça fait quatre nuits. »

Depuis, Bernard écoute La Chenille au casque et fait la queue leu leu seul dans son salon, en chaussettes. Le gardien, lui, sourit toujours.

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