Deux royaumes, un même plateau : « La Danse au Fil du Temps » au théâtre Chaktomuk
Un roi de France costumé en soleil. Des apsaras sorties des bas-reliefs d'Angkor. Puis un Madison, comme dans les mariages de Phnom Penh. Le 30 octobre, l'École de danse Princesse Buppha Devi met en scène plus de trois siècles de pas échangés entre la France et le Cambodge. L'occasion de remonter le fil.

Le programme a de quoi surprendre. D'un côté, la danse classique khmère, ses doigts recourbés, son pied relevé, ses costumes cousus sur le corps. De l'autre, la perruque et les talons rouges d'un monarque français. Et au milieu, quinze danseurs de la Fédération cambodgienne de danse sportive venus pour la valse et le tango.
Le spectacle s'appelle « La Danse au Fil du Temps ». Il dure une heure et demie et réunit 75 artistes. Le prince Sisowath Tesso, directeur de l'école, l'a construit en deux mouvements. Le premier réunit la danse du dieu Vishnou, la danse des Apsaras et celle de Louis XIV. Le second quitte le palais pour les salles de bal et la rue : valse, tango, roamvong, cha-cha-cha, Madison, rock'n'roll, hip-hop.
Le rapprochement paraît audacieux. Il l'est beaucoup moins quand on regarde l'histoire.
Louis XIV, le roi qui dansait
Février 1653. Louis XIV a quatorze ans. Il paraît sur scène dans le Ballet royal de la Nuit. Au dernier tableau, il incarne le soleil levant, couvert d'or. Le surnom ne le quittera plus. À l'époque, le jeune roi danse en public, comme les grands de sa cour. En 1661, il fonde l'Académie royale de danse. Le ballet classique occidental, avec ses cinq positions et son vocabulaire en français, en sort en grande partie.
La danse classique khmère a suivi un chemin comparable. Pendant des siècles, elle est restée un art de cour, attaché au palais et aux rites de la royauté. Jusqu'au milieu du XXe siècle, son répertoire était réservé aux femmes. Les deux traditions que le spectacle place côte à côte sont donc nées au même endroit : autour d'un trône.
1906 : Rodin suit les danseuses jusqu'à Marseille
La première vraie rencontre date de 1906. Le roi Sisowath fait le voyage en France, une première pour un souverain cambodgien. Ses danseuses l'accompagnent pour l'Exposition coloniale de Marseille. En juillet, la troupe se produit à Paris, au théâtre du Pré-Catelan. Auguste Rodin, 66 ans, est dans la salle.
Le sculpteur ne s'en remet pas. Quand les danseuses repartent vers Marseille, il les suit, sans même emporter de quoi dessiner, selon un récit souvent repris. En quelques jours, il produit environ 150 dessins et aquarelles. Le musée Rodin, à Paris, les conserve aujourd'hui.
La princesse Buppha Devi n'a jamais oublié cet épisode. En 2017, son spectacle « Memories in Motion », donné lui aussi au Chaktomuk, ramenait le public à la cour du roi Sisowath et au voyage en France.
La princesse et l'apsara
L'école porte le nom de Norodom Buppha Devi (1943-2019). En 1962, sa grand-mère, la reine Kossamak, chorégraphie pour elle une pièce inspirée des bas-reliefs d'Angkor Vat : la danse des Apsaras. La princesse en est la première interprète. Le numéro devient l'image de la danse cambodgienne dans le monde entier. Il figure au programme du 30 octobre.
Une précision que l'on oublie souvent : au sens strict, « apsara » désigne cette danse-là, et non toute danseuse classique khmère.
Après la disparition de la princesse en 2019, le prince Sisowath Tesso a repris l'école, à la demande de ses enfants. Il avait été son assistant au sein du Ballet royal pendant dix ans. Les cours sont gratuits et ouverts à des élèves de tous milieux. Beaucoup ne feront pas de la danse leur métier. Certaines se voient juristes, policières ou militaires.
Un roi qui a enseigné la danse à Paris
Le gala du 30 octobre marque les 22 ans de règne du roi Norodom Sihamoni. Le thème n'a rien d'un hasard. Le souverain a lui-même été danseur. Envoyé à Prague en 1962, à neuf ans, il y étudie la danse et la musique jusqu'à son diplôme de l'Académie des arts musicaux, en 1975. Installé à Paris à partir de 1981, il enseigne la danse classique et fonde sa propre troupe, le Ballet Deva.
De 1993 à 2004, il représente le Cambodge auprès de l'UNESCO. Il y défend l'inscription de la danse classique khmère au patrimoine immatériel de l'humanité. Un roi formé au ballet européen, qui a plaidé à Paris pour la danse de sa propre cour : difficile de trouver meilleur dédicataire pour ce spectacle.
Du roamvong au Madison
La seconde partie descend dans les dancings. Dans le Phnom Penh des années 1960, restaurants et salles de bal vivent au son de la « musique moderne ». On y danse le roamvong et le roam kbach, en cercle, le saravann, en couple. Puis arrive le Madison, une danse en ligne née aux États-Unis à la fin des années 1950.
Le Madison n'est jamais reparti. On le danse toujours aux mariages et pendant le Nouvel An khmer. En 2012, près d'un millier de jeunes l'ont dansé à Phnom Penh et ont pris le record du monde à la France. En 2023, à Siem Reap, 2 015 participants ont repris le titre. Le cha-cha-cha et le tango ont suivi le même chemin dans les banquets. Le hip-hop appartient à la génération des élèves.
Une troupe qui revient d'Alsace
Sur scène, 60 artistes de l'école et 15 de la Fédération cambodgienne de danse sportive. La danse classique est confiée aux professeurs Duk Sytha et Florian Tilly. Miwako Fujiwara assure la direction musicale. La princesse Jenna Norodom fait partie de la distribution.
Plusieurs élèves rentrent tout juste de France. En septembre, trois jeunes danseuses ont accompagné le prince Tesso à Strasbourg et à Colmar, pour le jumelage des Alliances françaises de Siem Reap et de Strasbourg. Pour Soeng Nearyrathanak, 16 ans, c'était le premier voyage hors du Cambodge, a raconté Le Petit Journal.
Le costumier et régisseur de l'école, Chhoeut Chansokha, y faisait un constat sans détour : « Les Cambodgiens aiment la K-pop et le montrent beaucoup. » La danse classique, selon lui, reste moins visible auprès du public local. Mettre l'apsara et le hip-hop au même programme est aussi une façon d'aller chercher ce public-là.
Ouverture d'un mois francophone
Le calendrier compte. Du 14 au 16 novembre, Phnom Penh accueille le XXe Sommet de la Francophonie, le premier organisé au Cambodge. Le spectacle tombe deux semaines avant. En décembre 2024, l'école avait consacré son gala à Zhou Daguan, le voyageur chinois qui décrivit Angkor à la fin du XIIIe siècle. Cette année, c'est la France qui entre dans la danse.
Informations pratiques
Soirée de gala : vendredi 30 octobre 2026, théâtre Chaktomuk, Phnom Penh.
Représentations publiques : samedi 31 octobre et dimanche 1er novembre 2026, de 17 h à 18 h 30, au théâtre Chaktomuk.
Tarifs : zone A (centre), 12,50 dollars ; zone B (côtés), 5 dollars.
Billetterie : sur l'application ABA Mobile, via ce lien : https://billzone.ababank.com/abamobile/?type=storefront&vendor_id=1015&deeplink=
Les billets ne sont ni remboursables ni échangeables, et valent pour une date et une séance précises. Ils sont scannés à l'entrée.
Tout au long de l'année, l'école propose aussi une initiation à la danse classique khmère chaque mercredi, vendredi et samedi à Phnom Penh.








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