Nhiek Tioulong, un siècle de Cambodge raconté de l'intérieur
Les Éditions GOPE ont publié en juillet Chroniques khmères, les Mémoires de l'ancien chef du Gouvernement et chef d'état-major de l'armée. Le livre couvre de 1845 à 1969, annoté par Henri Locard et préfacé par David Chandler.

Il existe beaucoup de livres sur l'histoire du Cambodge. Peu ont été écrits par un homme qui était dans la pièce. Nhiek Tioulong, né à Phnom Penh en 1908 et mort en 1996, y était. Gouverneur de province, ministre, chef du Gouvernement, chef d'état-major : il a occupé les plus hautes fonctions, sous le Protectorat puis après l'indépendance. De 1941 à 1969, il a été l'un des plus proches collaborateurs de Norodom Sihanouk.
Chroniques khmères. Le Cambodge de 1845 à 1969 compte 412 pages. Le récit commence à la fin du règne d'Ang Duong et s'arrête aux portes de la République khmère.
Un homme du sérail
Nhiek Tioulong est issu d'une famille proche du Palais royal. Diplômé de l'École royale d'administration, il monte dans l'appareil d'État à l'époque du Protectorat. Il aide à bâtir les structures administratives du pays avec les autorités françaises, qui lui accordent leur confiance. Plus tard, il se range aux côtés de Sihanouk dans la « croisade pour l'indépendance ».
Il écrit en français, langue dans laquelle il a été formé. Les photographies du livre viennent de ses archives personnelles. Plusieurs membres de sa famille, dont Antonya, Néva et Saumura Tioulong, ont participé à la relecture.
De 1845 à 1969
Le livre se divise en deux parties. La première traite du Protectorat français : les règnes d'Ang Duong, de Norodom, de Sisowath et de Monivong, puis l'administration, l'économie et les communautés du pays avant 1941. La seconde s'ouvre avec l'avènement du jeune Sihanouk. Elle suit la période de Vichy, l'occupation japonaise, le coup de force du 9 mars 1945, le retour de la France, les premiers partis, la Constitution de 1947, puis la longue marche vers l'indépendance.
L'épilogue regarde ce que le pays a construit une fois souverain. Il présente notamment le plan quinquennal de 1960-1964 et des chiffres sur la santé publique et l'éducation.
Ce que racontent les pages d'extrait
Les pages proposées par l'éditeur donnent une idée du ton. L'auteur y reste précis, factuel, parfois sec.
Le chapitre XIV s'ouvre en mars 1953. Sihanouk est en France et adresse un long mémorandum au président Vincent Auriol. Il y affirme que seule une indépendance réelle, militaire, économique et financière, peut redresser la situation. Il y décrit un pays dont les trois cinquièmes échappent au contrôle du pouvoir, aux mains du Vietminh et des rebelles issaraks. Faute de réponse, il relance l'Élysée. Il quitte finalement la France le 10 avril par un détour, via le Canada et les États-Unis, sans rentrer directement à Phnom Penh.
Le même chapitre revient sur la conférence de Genève, ouverte le 25 avril 1954, et sur la chute de Diên Biên Phu le 7 mai. L'auteur y explique pourquoi le Cambodge, contrairement au Vietnam et au Laos, a pu garder l'intégralité de son territoire : sur le terrain, les forces khmères tenaient face au Vietminh. Il cite la bataille de Srê Chis. Une note de bas de page précise que le ministre de la Défense et chef d'état-major qui conduit la délégation militaire à Genève, c'est lui. Une autre note, signée de l'annotateur, rappelle qu'avec Sam Sary il a tenu tête à Molotov, Zhou Enlai et Pham Van Dong. Les accords n'ont été signés qu'à l'aube du 21 juillet, et non le 20.
Le chapitre XVI raconte l'entrée de Sihanouk sur la scène internationale. Après Genève, le Cambodge était encore peu connu hors de ses temples d'Angkor. Puis viennent New Delhi, la conférence de Bandung en avril 1955, Tokyo, l'admission à l'ONU, Pékin en 1956 et une tournée des capitales européennes qui va de Paris à Moscou. L'auteur y voit la naissance d'une neutralité qu'il qualifie d'active.
Deux regards d'historiens
Le livre est annoté par Henri Locard et préfacé par David Chandler. Leurs notes éclairent les personnages, les dates et les enjeux. Elles remettent aussi le témoignage dans son contexte. Un texte écrit par un acteur de premier plan garde sa valeur de source, avec ses angles et ses silences. Ici, il est accompagné.
Pour qui s'intéresse à la période, c'est un document de première main, en français, ce qui reste rare.
Infos pratiques
Chroniques khmères. Le Cambodge de 1845 à 1969, Nhiek Tioulong. Annoté par Henri Locard, préface de David Chandler. Éditions GOPE (Scientrier, 74930), juillet 2026. 412 pages, 148 x 210 x 17 mm. ISBN 978-2-494118-44-7. Prix : 24 €.
Un extrait et la commande sont disponibles sur www.gope-editions.fr/livre/chroniques-khmeres








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