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Ancre 1

Au Cambodge, une génération de jeunes chercheurs dessine les contours d'un pays plus inclusif

Douze boursiers du think tank cambodgien Future Forum publient un recueil de propositions concrètes, de la fiscalité à l'urbanisme en passant par le travail domestique invisible. Un exercice rare de politique publique pensé par et pour la jeunesse du pays.

Illustration. Une habitante de Phnom Penh
Illustration. Une habitante de Phnom Penh

« An Inclusive Agenda for Cambodia », publié par le think tank Future Forum, échappe à ce travers. est le premier volume d'une série baptisée « The Cambodia We Want ». L'ouvrage rassemble les travaux de douze jeunes chercheurs — les « Junior Research Fellows » du programme Inclusive Policy Fellowship Plus, lancé en octobre 2025 avec le soutien du Canada, de l'Australie et de l'Irlande. Leur ambition commune : sortir la notion d'inclusion des discours convenus pour la transformer en mesures administratives précises, chiffrées, et surtout applicables.

Le résultat tient moins du manifeste que du cahier des charges. Douze chapitres, douze angles morts de la société cambodgienne passés au crible : la fiscalité, le travail du soin, la santé en temps de crise, la violence numérique fondée sur le genre, l'urbanisme, les transports. Le fil conducteur ? Une conviction partagée que les inégalités les plus tenaces ne se logent pas dans les grandes déclarations de principe, mais dans les détails techniques des lois, des budgets et des plans d'urbanisme.

L'impôt, miroir des normes sociales

Le premier chapitre, signé par Vandeth Nguon, illustre bien cette méthode. Son sujet, en apparence aride — le régime des abattements sur l'impôt sur les salaires —, cache une découverte dérangeante : pour bénéficier d'une réduction d'assiette fiscale au titre de son conjoint, un salarié cambodgien doit prouver que son épouse est exclusivement « femme au foyer ». Le droit fiscal, en théorie neutre, fige ainsi juridiquement un modèle de famille où l'homme pourvoit et la femme reste à la maison. L'auteur propose de dissocier l'abattement familial de ce statut, et de permettre aux deux parents de se partager la déduction pour enfants à charge, aujourd'hui réservée à un seul des conjoints. Une réforme technique, donc, mais aux effets potentiellement considérables sur l'incitation des femmes à intégrer le marché du travail formel, alors que le temps consacré par les Cambodgiennes au travail domestique non rémunéré a bondi, selon les données citées dans l'ouvrage, de trois à plus de cinq heures quotidiennes depuis le début des années 2000.

L'impôt foncier au secours d'un revenu de base

Toujours dans le registre fiscal, un autre chapitre s'attaque à un paradoxe bien visible pour quiconque a observé la flambée immobilière de Phnom Penh ces dernières années : alors que les valeurs foncières dans des quartiers comme Daun Penh ou Boeung Keng Kang ont atteint des sommets au premier trimestre 2025, le taux d'imposition sur la propriété reste fixé à 0,1 % — un niveau dérisoire comparé à celui de Singapour ou de la Malaisie. Résultat, selon les auteurs : une poignée de propriétaires fonciers captent, sans effort, une plus-value largement produite par l'investissement public et les infrastructures collectives, pendant que les travailleuses de l'économie informelle — vendeuses de rue, collectrices de déchets, employées de maison, souvent seules soutiens de famille — restent sans filet de protection sociale. La proposition est directe : instaurer un impôt sur la valeur foncière, distinct de la fiscalité sur le bâti, dont les recettes financeraient un revenu de base ciblant en priorité ces travailleuses précarisées. Une manière, écrivent les auteurs, de construire une protection sociale autofinancée, sans creuser la dette publique ni dépendre davantage de l'aide internationale — à condition, préviennent-ils, de renforcer d'abord la fiabilité du système de collecte fiscale, aujourd'hui fragile.

Le travail invisible mis en chiffres

Cette même préoccupation pour le travail du soin irrigue plusieurs autres contributions. L'une propose d'ériger une véritable économie du care, avec statut social et protection pour les aidants familiaux de personnes handicapées ; une autre milite pour l'instauration d'une pause menstruelle rémunérée dans le code du travail cambodgien ; une troisième plaide pour un allongement du congé paternité, protégé et payé, afin de « normaliser » — le mot revient souvent dans le recueil — l'implication des pères dans l'éducation des enfants. Loin d'opposer secteur public et initiative privée, les auteurs envisagent aussi le développement de services de garde d'enfants marchands comme complément aux dispositifs publics, pour desserrer l'étau qui pèse sur les mères actives.

Le chapitre consacré au congé paternité mérite qu'on s'y attarde, tant il illustre la méthode comparative chère aux auteurs du recueil. Aujourd'hui, la loi cambodgienne ne prévoit aucun congé spécifique pour les pères, alors que le congé maternité, lui, est fixé à quatre-vingt-dix jours, payés à hauteur de 50 % du salaire.

La proposition est ambitieuse : douze semaines de congé paternité, rémunérées entre 80 % et 100 % du salaire antérieur, financées principalement par la Caisse nationale de sécurité sociale, avec une part contributive des employeurs et un soutien budgétaire transitoire de l'État pendant les deux premières années.

Les auteurs prennent soin de situer cette proposition dans son contexte régional : le Vietnam n'accorde que cinq jours de congé paternité, les Philippines sept, l'Indonésie deux, quand la Thaïlande vient tout juste de porter le sien à quinze jours. Avec douze semaines, plaident-ils, le Cambodge pourrait devenir un précurseur en Asie du Sud-Est en matière de politique familiale — à condition de neutraliser, par un dispositif de « quota non transférable », le risque que les pères renoncent à ce droit par crainte du regard de leurs employeurs.

Attirer les femmes dans la recherche et l'innovation

Le même auteur, Vandeth Nguon, signe une seconde contribution sur un enjeu plus prospectif : la place des femmes dans la recherche et développement (R&D), alors que le Cambodge ambitionne de devenir un pays à revenu intermédiaire supérieur d'ici 2030, puis à revenu élevé d'ici 2050. Le droit cambodgien de l'investissement prévoit déjà des déductions fiscales généreuses — jusqu'à 200 % des dépenses de R&D — mais réservées aux entreprises dotées du statut de « projet d'investissement qualifié », un régime jugé trop contraignant pour les petites et moyennes entreprises, dont 62 % des micro-entreprises et 26 % des PME sont pourtant dirigées par des femmes. Le texte souligne un chiffre frappant : les femmes ne représentent qu'environ 10 % de la main-d'œuvre du secteur des technologies de l'information au Cambodge, et seulement 8,4 % des diplômées en informatique — un taux trois fois inférieur à la moyenne mondiale. La solution avancée : une déduction fiscale simplifiée, accessible aux petites entreprises sans les lourdeurs du régime actuel, assortie d'un bonus lorsque l'effectif de recherche compte une proportion minimale de femmes à des postes techniques ou de direction. Une fiscalité, en somme, pensée comme un levier discret mais efficace pour infléchir des trajectoires professionnelles genrées dès la formation.

Crises sanitaires et violences numériques

Le volume s'aventure également sur des terrains moins balisés par la littérature cambodgienne sur le genre. Un chapitre entier est consacré à la santé des femmes en temps de catastrophe naturelle ou sanitaire, plaidant pour un mécanisme national de coordination genre-santé capable de répondre aux urgences sans reproduire les inégalités d'accès aux soins. Un autre s'attaque à un phénomène en pleine expansion : la violence fondée sur le genre facilitée par la technologie — harcèlement en ligne, diffusion non consentie d'images intimes, cyberstalking —, dont les auteurs déplorent l'absence quasi totale de données officielles au Cambodge. Ils appellent à une responsabilisation accrue des plateformes numériques, dans un pays où la régulation des géants technologiques reste embryonnaire.

Le recueil se referme sur une série de textes consacrés à la ville, sans doute les plus visuellement parlants pour quiconque a arpenté Phnom Penh ou Siem Reap. Une contribution s'en prend à l'uniformisation des « rues piétonnes » cambodgiennes, calquées sur un même modèle commercial sans considération pour l'identité culturelle locale ; une autre décrit la solitude urbaine d'une génération Z privée d'espaces publics gratuits où se retrouver ; une troisième propose littéralement de reverdir Phnom Penh au moyen de corridors écologiques de deux mètres de large, pensés comme des continuités piétonnes autant qu'environnementales. Le dernier chapitre, enfin, aborde les transports en commun sous l'angle trop rarement posé de la sécurité des femmes, appelant à considérer le bus non comme un simple mode de déplacement mais comme une infrastructure de protection à part entière.

Au Cambodge, une génération de jeunes chercheurs dessine les contours d'un pays plus inclusif

Une méthode plus qu'un catalogue

Ce qui frappe, à la lecture de ces douze textes, c'est moins l'originalité de chaque proposition prise isolément que la cohérence de la démarche d'ensemble. Chaque contribution suit un schéma similaire : diagnostic, cadre légal existant, arguments économiques et sociaux, puis calendrier de mise en œuvre détaillant qui doit agir, et quand — du ministère de l'Économie et des Finances à celui des Affaires féminines, en passant par les agences onusiennes. Cette discipline méthodologique, revendiquée par les éditeurs Olivia Zeiner-Morrish et Robert Finch, distingue l'ouvrage des habituels plaidoyers militants : ici, l'inclusion se pense en articles de loi et en lignes budgétaires autant qu'en principes.

Reste à savoir si ces recommandations, aussi solidement argumentées soient-elles, trouveront un écho auprès des décideurs cambodgiens. Le Future Forum, fondé pour former une nouvelle génération de penseurs des politiques publiques, mise sur le temps long : ses boursiers d'aujourd'hui pourraient bien être les fonctionnaires, chercheurs ou responsables associatifs de demain. En attendant, « An Inclusive Agenda for Cambodia » offre un instantané précieux des sujets qui mobilisent une partie de la jeunesse cambodgienne engagée — et un rappel que l'inclusion, loin d'être un slogan, se construit texte de loi après texte de loi.

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