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Bruno D’arcangues, Directeur Général d'Artelia Cambodia : 50 ans d'expérience dans le project management, la construction et l’ingénierie

Que reste-t-il après plus d'un demi-siècle passé à construire ? Bruno D’arcangues, Directeur Général d'Artelia Cambodia, société internationale d'ingénierie et de project management au Cambodge, revient sur son parcours où la technique se mêle au management. De son enfance entre la France, l'Algérie et le Maroc à ses projets en Asie, se dessine le portrait d'un bâtisseur aussi exigeant qu'imparfait.

Bruno D’arcangues
Bruno D’arcangues

Avant même d'évoquer son métier, Bruno D’arcangues se décrit par un seul mot : « Basque. » Ni ingénieur. Ni dirigeant. Par ses racines. Basque.

Né en France, il passe une partie de son enfance en Algérie puis au Maroc, au gré des affectations de son père, pilote de l’aéronavale. « Un métier qui demande beaucoup de courage et de détermination », glisse-t-il. Très tôt, les départs font partie du quotidien.

Longtemps, il imagine d'ailleurs suivre la même voie : « Au début, je voulais être pilote de ligne. »

Tous les deux ans, son père l'emmène au Salon du Bourget. Chaque avion qui traverse le ciel devient un rituel :

« Chaque fois que je voyais un avion, je faisais une petite prière pour que le vol se passe bien. »

Il intègre le lycée Hoche de Versailles, puis l'École spéciale des travaux publics (ESTP). Pourtant, la construction ne relève pas d'une vocation : « J'y suis arrivé un peu par accident. »

Baccalauréat en poche, il part plusieurs mois en auto-stop à travers la Scandinavie avec l'équivalent de cent euros en poche et ensuite en Irlande en pleine guerre civile. Ses parents peinent à comprendre ce besoin de partir : « Mes parents avaient du mal avec moi. J'étais plutôt dans le mode rebelle. »

Quelques années plus tard, fraîchement diplômé, il traverse le Sahara avec son meilleur ami dans une vieille Peugeot 404.

« On est partis avec une carte Michelin. Il n'y avait ni téléphone, ni GPS, ni Internet. C'étaient de vraies aventures! »

Ce goût de l'aventure, le conduit successivement au Moyen-Orient, en Inde, au Yémen, au Fiji et au Vietnam, avant de rejoindre le Cambodge où il dirige maintenant Artelia Cambodia.

Filiale d'un groupe français d'ingénierie, de project management et de conseil présent dans plus de quarante pays, Artelia accompagne au Cambodge des investisseurs dans la réalisation de projets complexes. De la future ODOM Tower au FTB Tower, en passant par le siège d'AMK, Khema International Polyclinic ou encore la Coca-Cola Factory.

50 ans d'évolution de la construction et de l'ingénierie au Cambodge

Qu'est-ce qui a le plus changé dans la construction en cinquante ans ? Bruno ne réfléchit pas :

« La chose qui a le plus changé, c'est le temps. Le temps de construire. Le temps de décider. Le temps de livrer. »

Au début de sa carrière, un étage d'immeuble demandait une quinzaine de jours. Aujourd'hui, certains projets réalisent le même travail en huit. Les dessins réalisés à la main ont laissé place aux logiciels. Les tours de vingt étages, autrefois considérées comme des prouesses, sont devenues presque ordinaires.

Mais pour Bruno, la véritable révolution est humaine.

Un projet ne réunit plus seulement des ingénieurs et des entreprises. Il rassemble des investisseurs, des architectes, des bureaux d'études, des administrations et une multitude d'acteurs dont les intérêts ne convergent pas toujours...

Plus un projet grandit et plus le project management devient essentiel. C'est pourquoi Bruno défend cette discipline avec autant de conviction. De ses 13 à ses 30 ans, à naviguer en bateau à voile à travers les mers, il en a tiré une leçon qui guide encore aujourd'hui sa vision des projets.

« Un projet, c'est comme en bateau : tout se prépare avant le départ. Si l'on quitte le port sans préparation, la première tempête vous frappe de plein fouet. Et même avec un bon bateau, les vents changent sans cesse. Il faut savoir anticiper pour éviter de dériver. »

Ainsi, un projet de construction se prépare bien avant le premier coup de pelle : définir le budget, établir un planning réaliste, identifier les risques et prévoir les imprévus. Pourtant, cette culture du project management reste encore, à ses yeux, insuffisamment développée au Cambodge.

L'intelligence artificielle changera-t-elle le métier d'ingénieur ? Bruno secoue la tête. Les outils évolueront. Ils iront plus vite et calculeront mieux. Mais ils ne remplaceront jamais… le jugement.

Au bout de chaque projet, il reste une décision à prendre. Et derrière chaque décision, une responsabilité. C'est précisément cette responsabilité qui nous conduit, quelques minutes plus tard, à parler de leadership.

Le leadership dans une société d'ingénierie : anticiper pour réussir les projets

« Je suis avant tout un manager. » Pour lui, le leadership ne s'apprend pas. Nous lui faisons remarquer que beaucoup considèrent aujourd'hui qu'il s'agit d'une compétence qui se développe. Il sourit. Mais ne change pas d'avis.

« Le leadership, ça commence par l'anticipation. Il faut voir les choses arriver avant les autres. » Le charisme, poursuit-il, ne consiste pas nécessairement à être apprécié. « Je ne suis pas là pour être aimé. Je suis là pour mener une entreprise. »

Quelques minutes plus tard, il nuance pourtant cette affirmation. Manager ne consiste pas à appliquer la même méthode à chacun. « Tu ne manages pas Melissa de la même manière que tu manages Baptiste. »

Puis il raconte un épisode qui l'a marqué. Quelques années après son arrivée à la tête d'Artelia Cambodia, un sondage interne lui renvoie une image inattendue : trop directif.

Plutôt que d'ignorer cette critique, il décide de s'en servir. Il apprend à déléguer davantage. À laisser plus d'autonomie. À accepter que les autres ne travaillent pas exactement comme lui.

« Si tu ne délègues pas, tu ne peux pas tout faire tout seul. Et qui dit déléguer dit former. »

Raffy, coordinateur de projets en énergie chez Artelia Cambodia, décrit d’ailleurs un manager passionné, qui partage volontiers son expérience. « Il peut parfois être direct, mais c'est toujours avec la volonté de nous faire progresser. Le développement des jeunes ingénieurs lui tient à coeur. Bruno m’inspire par sa passion. »

Pourquoi les projets d'infrastructure et de construction ont un impact durable

Quel projet de construction l'a le plus marqué en plus de cinquante ans de carrière ? Bruno hésite. « Tous les projets m'ont marqué. » Nous insistons. Il sourit. Il refuse de choisir. Puis finit par céder. « Peut-être le SAMU social de Paris. »

À la fin des années 1990, le siège social des Pompes funèbres générales est transformé en centre d'accueil destiné aux personnes sans domicile. Le bâtiment doit être livré à temps pour son inauguration :

« On a bossé comme des ânes avec mes équipes, jour et nuit. »

En reconnaissance du travail accompli, une salle du SAMU social porte aujourd'hui le nom de Bruno D’arcangues. Bruno raconte : « Un hôpital soigne. Une école éduque. Une infrastructure relie. Un centre social accueille. »

Puis il résume sa vision du métier en une phrase :

« La construction est l'un des rares métiers où ce que tu fais aujourd'hui sera encore là dans cinquante ou cent ans. »
Bruno D’arcangues
Bruno D’arcangues

L'avenir d'Artelia Cambodia et du secteur de la construction au Cambodge

Que reste-t-il après plus d'un demi-siècle à construire ? 

« L'héritage que je voudrais laisser, c'est une boîte d'une centaine de personnes, avec un vrai esprit de ce que je partage : on a des devoirs. Des devoirs de livrer la qualité, d'être là quand les clients ont besoin de nous, des devoirs de conseil. Si les gens sont dans Artelia Cambodia parce qu'ils aiment la technique, parce qu'ils aiment les gens, parce qu'ils aiment bâtir, plus que parce qu'ils aiment l'argent, alors ce sera réussi. »

Dans cinq ans ? Il parle d'Artelia Cambodia. D'une entreprise plus mature, plus solide, portée par davantage de talents cambodgiens.

Mais aussi d'une entreprise capable de mettre au service du Cambodge l'expertise internationale du groupe. Les infrastructures de transport, les lignes ferroviaires, l'hydroélectricité, les énergies renouvelables ou encore les grands projets urbains sont, selon lui, autant de domaines dans lesquels Artelia pourrait accompagner les prochaines étapes du développement du pays.

« Le Cambodge continue de se construire. Nous avons encore beaucoup à apporter. »

Et dans dix ans ? Cette fois, il hésite. Il ne s'imagine pas forcément encore aux commandes. Ce qu'il souhaite, c'est qu'Artelia continue d'avancer sans lui. Qu'une manière de travailler lui survive.

Après avoir travaillé dans le monde entier, pourquoi être au Cambodge ? Bruno parle d'un pays qui continue de se construire. D'un marché où beaucoup reste à structurer.

La conversation glisse ensuite vers un terrain plus personnel. Cette volonté de transmettre existe-t-elle aussi dans sa famille ? Bruno sourit encore malicieusement. Il évoque ses enfants :

« Ils sont assez comme moi… des rebelles, comme moi. »

Nous lui faisons remarquer qu'il nous a confié ne pas partager la même vision du monde. Il acquiesce. Cela ne semble pas avoir beaucoup d'importance. Ce qu'il souhaite transmettre n'est pas une façon de penser. Ce sont des valeurs.

« La première valeur que je leur ai inculquée, c'est d'être toujours vrais avec eux-mêmes et avec les autres. »

Puis il ajoute une phrase qui, au fil de ces trois heures, semble résumer aussi bien sa vie de père que celle de dirigeant. « Tu fais ce que tu dis. »

Enfin, au cours de notre échange, Bruno D’arcangues nous a parlé de bâtiments, de project management, de sa famille, de ses erreurs, de ce sondage qui lui a renvoyé l'image d'un dirigeant trop directif. De son tempérament parfois trop entier. Et de cette volonté, à 73 ans, de continuer à évoluer.

Il sourit une dernière fois.

« J'essaie d'être plus gentil, j'essaie d'être plus calme, d'être plus poli. »

Pendant plus de cinquante ans, Bruno D’arcangues a construit des bâtiments. Il reconnaît avoir parfois été dur. Avoir appris. Changé. Transmis.

C'est peut-être cela qui le rend profondément humain. Non pas qu'il soit un homme sans défauts. Mais un homme qui n'a jamais cessé de se construire lui-même.

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