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Cambodge & French Tech : Jannine Sem, l’art de connecter les mondes

Arrivée au Cambodge en 2015 sur les traces de ses racines khmères, Jannine Sem a fait de la donnée et de l'humain les deux piliers de sa carrière. Aujourd'hui Head of People & Culture chez SBI APAC et Board Member de La French Tech Phnom Penh, elle se définit comme une bâtisseuse de liens entre les startups françaises et l'écosystème local. Elle revient pour Cambodge Mag sur son parcours, entre trajectoire professionnelle atypique et attachement profond à ce pays qu'elle a choisi.

Jannine Sem : J'aime participer aux initiatives qui rassemblent les entrepreneurs, favorisent les échanges et contribuent à faire grandir notre écosystème
Jannine Sem : J'aime participer aux initiatives qui rassemblent les entrepreneurs, favorisent les échanges et contribuent à faire grandir notre écosystème

Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?

Je m'appelle Jannine Sem, j'ai bientôt 45 ans et je vis à Phnom Penh depuis 2015 avec mon conjoint et notre fils, qui va avoir 13 ans.

Je suis d'origine cambodgienne. Mon père était ouvrier, ma mère couturière à son compte. J'ai grandi en région Île-de-France, dans une commune d'environ 16 000 habitants où la communauté khmère était peu présente, mais où la diversité culturelle faisait naturellement partie du quotidien. Grandir entre deux cultures m'a très tôt appris à m'adapter à des environnements variés et à considérer la diversité comme une véritable richesse. J'ai deux sœurs ainsi qu'un petit frère, de seize ans mon cadet, qui vit lui aussi aujourd'hui à Phnom Penh.

J'ai suivi des études universitaires à Cergy avant d'intégrer une école de commerce à Paris. Après plusieurs années passées à travailler et à vivre en région parisienne, notamment à Boulogne-Billancourt, j'ai fait le choix de m'installer au Cambodge. Ce qui devait être une expatriation est devenu un véritable projet de vie. Voilà maintenant dix ans que j'y construis aussi bien mon parcours professionnel que personnel.

J'ai débuté ma carrière dans le digital comme spécialiste de l'acquisition de trafic et data analyst. J'ai ensuite évolué vers le management d'équipes, la conduite du changement et le développement des organisations, toujours dans des environnements en forte croissance et portés par la technologie. Si mes responsabilités ont évolué, le fil conducteur est resté le même : comprendre les systèmes, identifier les leviers d'amélioration et créer les bonnes connexions pour faire avancer les projets et les équipes.

Aujourd'hui, j'accompagne des équipes multiculturelles réparties à travers la région Asie-Pacifique au sein d'un cabinet de conseil spécialisé en Data & IA. Ce que j'apprécie particulièrement, c'est de travailler à l'intersection de la technologie, de la donnée et de l'humain, dans un contexte international où les cultures, les expertises et les parcours se complètent.

Je me définis volontiers comme un connecteur… ou peut-être plus justement comme un bâtisseur de liens. J'aime rapprocher les personnes, les idées et les organisations, créer les conditions pour que les collaborations fonctionnent et que chacun puisse trouver sa place. Un peu comme un matchmaker, je cherche la meilleure adéquation entre un besoin et une solution, qu'il s'agisse de recrutement, d'organisation, de développement des talents ou de stratégie.

Avec le temps, j'ai réalisé que ce qui m'anime le plus n'est pas seulement de résoudre des problèmes, mais de construire des environnements où les personnes, la technologie et les organisations peuvent grandir ensemble.

Parlez-nous de votre parcours scolaire et universitaire

J'ai d'abord suivi un cursus universitaire à Cergy avant d'intégrer l'INSEEC Paris, où j'ai obtenu un Master en Marketing en 2005.

À l'époque, l'INSEEC formait des profils très orientés business, avec une forte culture du terrain, du résultat et de l'opérationnel. Cette formation m'a apporté des bases solides en marketing, mais surtout une manière de raisonner : observer, analyser, comprendre les comportements et prendre des décisions à partir de faits plutôt que d'intuitions.

Avec le recul, je me rends compte que c'est probablement là qu'est née mon attirance pour la donnée. Bien avant que le marketing ne devienne digital puis data-driven, j'étais déjà fascinée par ce que les chiffres pouvaient raconter sur les usages, les organisations et les personnes.

Cette formation m'a également confortée dans mon envie d'évoluer dans des environnements où tout est à construire. J'ai toujours été attirée par les entreprises en transformation, où l'on peut avoir un impact concret, faire évoluer les pratiques et accompagner la croissance plutôt que simplement gérer l'existant.

Parlez-nous de vos débuts professionnels

J'ai démarré ma carrière en 2005, exactement au moment où l'e-commerce explosait en France — et j'avais la chance d'y être. J'ai rejoint Pixmania, l'une des plus grosses startups de l'époque, où je me suis spécialisée dans l'acquisition de trafic : un métier qui n'existait quasiment pas encore et qu'on inventait en marchant.

J'ai ensuite pivoté vers le clic & mortar, accompagnant des enseignes traditionnelles comme France Loisirs dans leur transformation digitale — un exercice de conviction autant que de technique. Puis en 2011, un tournant : j'ai rejoint le PMU, l'une des plus grandes sociétés françaises de paris hippiques et jeux en ligne, qui développait massivement ses activités digitales face à une concurrence de plus en plus accrue. Un milliard de chiffre d'affaires en ligne contre neuf en magasins — l'enjeu était colossal. C'est là que je suis devenue data analyst à part entière, apprenant à travailler dans des structures organisées, hiérarchiques, avancées technologiquement, et parfois en pleine transformation où l’adoption de la data balbutiait encore.

Pendant dix ans en France, j'ai occupé des postes dont je rêvais sans toujours avoir le diplôme correspondant — ces formations n'existaient tout simplement pas encore à l'époque. Ce que ces organisations ont vu en moi, c'est un potentiel, une capacité d'analyse, et le parti pris de miser sur un mindset plutôt que sur des acquis académiques. Je leur en suis profondément reconnaissante.

De tout ce dont je me souviens, j'ai saisi la plupart de mes opportunités professionnelles grâce au relationnel — des rencontres marquantes et décisives. Ma sensibilité au capital humain est née de là. J'ai rapidement compris que pour bien avancer, il faut s'entourer des bonnes personnes. Déjà en France, mes premières expériences en management ont révélé mon attachement au levier relationnel et humain, tout en restant data-driven et analytique — ce qui évite bien des biais et maintient le cap sur le rationnel. Ce qui fait la force d’une bonne collaboration et/ou d’un bon recrutement, c'est l'équilibre entre les deux. En 2015, j'ai atterri au Cambodge — et mon chapitre professionnel allait prendre un tout autre tournant.

Donnez-nous des détails sur votre relation avec le Cambodge

Le Cambodge, c'est d'abord une histoire intime. J'ai des racines khmères, et l'envie de connaître mon histoire — celle de ma famille — a été un moteur profond dans ma décision de venir. D'autant plus que nous n'avions pas été éduqués dans un climat où retourner au pays, voire simplement le visiter, était bien vu. Ma mère était traumatisée par les Khmers rouges et ne souhaitait pas revenir. Jusqu'en 2006, où elle a cédé et est revenue transformée — ce qui a libéré en moi un désir que je retenais par respect pour elle.

En 2009, en cadeau d'anniversaire pour mes 28 ans, mon conjoint m'offre ce voyage inédit au Cambodge. Et c'est là que tout commence : découvrir mes origines, une partie de ma famille qui nous connaissait à travers des lettres et des photos que mes parents envoyaient régulièrement — et dont je n'avais aucune connaissance — rencontrer des personnes qui nous ressemblent… Ce fut la connexion la plus profonde que j'aie jamais ressentie jusqu'alors.

Trois semaines de voyage itinérant ont suffi pour faire germer l'idée de venir vivre ici un jour. Ce fut le plan implicite entre mon conjoint et moi : revenir en France, développer nos carrières, et avoir notre premier enfant.

Juillet 2013, naissance de notre fiston. On découvre la vie de parents. Concilier un rythme parisien, des responsabilités professionnelles denses et une vie de famille devenait un casse-tête qui nous plaisait de moins en moins. Noël 2014 — on décide de partir à deux en repérage, pour se faire de nouveaux contacts et qualifier le marché de l'emploi. Le contexte est encourageant pour le digital ; je décroche mon premier poste dans une société IT proposant des services SEO pour des clients en France. Dans les six mois précédant notre départ, nous nous sommes aussi rapprochés d'Anvaya, un réseau franco-khmer regroupant la diaspora — un tremplin social précieux, où nous avons rencontré des profils similaires au mien, en quête identitaire.

Nous avons posé nos valises en juin 2015, et tout est allé très vite. On a bénéficié des réseaux locaux, des bons tuyaux entre expatriés — et c'était le début d'une transformation à tous les niveaux : professionnel, culturel, personnel.

Cette connexion profonde qui s'est opérée lors de ce premier séjour — ce lien inexplicable et irrationnel qui vous attire et avec lequel on se sent simplement bien — est encore là, intacte, dix ans après.

J'aime ce pays. J'aime qui je suis ici, et qui je deviens. Le Cambodge m'a offert un terrain extraordinaire : un cadre favorable à l'entrepreneuriat, des communautés dynamiques, et cet état d'esprit où l'on se lève chaque matin pour donner un sens à ce qu'on fait et à qui on est. Je ne l'avais jamais ressenti avant d'arriver ici. Passer d'un univers où tout semblait écrit d'avance à réécrire sa propre histoire — c'est la plus belle expérience que je continue de vivre aujourd'hui.


Premier voyage au Cambodge – 2009, Le début d'une histoire personnelle










Premier voyage au Cambodge – 2009, Le début d'une histoire personnelle











Premier voyage au Cambodge – 2009, Le début d'une histoire personnelle
Premier voyage au Cambodge – 2009, Le début d'une histoire personnelle

Comment êtes-vous arrivée à rejoindre la French Tech au Cambodge ?

J'ai suivi la French Tech Phnom Penh depuis sa création en 2015 — je travaillais alors pour une entreprise IT locale et je suis restée ancrée dans le secteur digital et de la data. Représenter le savoir-faire tech français au Cambodge était une cause à laquelle je croyais profondément.

Quitter la France vous fait réaliser à quel point le pays est reconnu à l'international pour son excellence, notamment dans la technologie. C'est une fierté qu'on ne mesure pas toujours de l'intérieur. Pendant plusieurs années, je suis restée une grande supportrice des initiatives du groupe — dans l'ombre, mais convaincue.

En 2024, j'ai été cooptée pour rejoindre le Board. La nouvelle dynamique insufflée par cette équipe redonne un élan réel, dans un contexte où connecter les acteurs locaux et les startups françaises fait encore plus de sens aujourd'hui. Le Cambodge favorise la création de startups, les initiatives entrepreneuriales, et les investissements étrangers ont un vrai rôle à jouer. En 2026, mon mandat a été renouvelé avec une roadmap ambitieuse — et ça motive à se donner au maximum.

Avec Eva Berlinson, Board Member – Nos débuts ensemble dans cette aventure
Avec Eva Berlinson, Board Member – Nos débuts ensemble dans cette aventure

Quelles sont vos ambitions au sein de cette structure, qu'en attendez-vous ?

Ma principale ambition, c'est de créer des ponts — entre les startups françaises et les acteurs locaux, entre l'écosystème APAC et les opportunités que représente la France. L'Asie du Sud-Est regorge de talents et d'un potentiel de développement encore largement inexploité.

Quand je suis arrivée il y a dix ans, j'ai rencontré beaucoup d'entrepreneurs qui se lançaient en reproduisant des modèles ayant fonctionné en France, sans suffisamment apprivoiser le marché local. Certains concepts n'ont pas survécu — parce que le marché n'était pas prêt, ou parce que l'offre n'avait pas été adaptée aux réalités culturelles et aux comportements des consommateurs locaux. Viser uniquement les communautés d'expatriés n'est pas viable sur le long terme.

Ce que je souhaite apporter au sein de la French Tech, c'est ce retour d'expérience terrain : partager ce qu'on a appris, encourager les jeunes pousses à s'ancrer vraiment dans le contexte local, et créer des synergies entre entrepreneurs qui ont des choses à s'apporter mutuellement. L'entraide et le partage d'expérience, c'est ce qui fait la force d'un réseau comme celui-là.

Décrivez-nous vos activités professionnelles

Depuis quatre ans, je suis Head of People & Culture chez SBI APAC — une société de conseil en Data, AI et Finance Performance avec des équipes de plus de 70 personnes réparties au Cambodge et dans les pays avoisinants : Vietnam, Indonésie, Philippines. Je siège également au Comité Exécutif.

Mon rôle couvre l'ensemble de la fonction RH : recrutement, onboarding, gestion des talents, politique de rémunération, employer branding et communication interne. Mais au fond, ce que je fais tous les jours, c'est connecter les bonnes personnes aux bons projets, et construire un cadre qui permet à chacun de performer et de s'épanouir — en m'assurant que l'humain reste au cœur de l'organisation.

L'empathie, l'approche data-driven, l'orientation business, l'analyse et le leadership sont les qualités qui me permettent de faire avancer les équipes. Mon caractère spontané et direct est un atout supplémentaire dans ce rôle. J'ai recruté des centaines de profils à ce jour, et mon atout principal, c'est de détecter les futurs talents — souvent une question de mindset bien plus que de hard skills. Ce que je cherche autant que les compétences, c'est l'intégrité : dans la relation au travail, aux autres, à soi-même. C'est une valeur non négociable, autant dans le recrutement que dans la façon dont je conduis mon propre rôle.

Ce qui m'a amenée à ce poste, c'est une évolution naturelle : de la data et du marketing vers les opérations, puis vers les gens. J'ai compris assez tôt que ce qui me fascinait dans la data, c'était moins les chiffres que ce qu'ils révèlent des comportements humains. Aujourd'hui, mon analyse est plus comportementale et organisationnelle que technique — et c'est précisément ce regard qui me permet de construire des organisations qui performent.

Détaillez l'un de vos projets

L'essai entrepreneurial — le projet qui m'a appris autant sur les autres que sur moi-même.

En 2015, à notre arrivée, nous avons rapidement inscrit notre garçon de 2 ans dans un jardin d'enfants anglophone. Très vite s'est posée la question de la garde après l'école : mon conjoint et moi travaillions tous les deux à temps plein, avec des contrats de 48 heures par semaine, cinq jours de 8h à 18h. Trouver quelqu'un pour garder notre enfant dès 15h relevait du casse-tête.

L'idée a germé naturellement : créer un service de gardes, de nounous et de baby-sitters. En dehors de nos heures de travail, nous avons développé un site internet — c'était notre savoir-faire de base — et j'ai constitué une base de données de nannys qualifiées. Le réseau des assistantes du jardin d'enfants nous a donné accès à des profils locaux, des plus juniors aux plus expérimentées. Le réseau expat a ensuite largement contribué à alimenter ce vivier.

Je qualifiais les candidates via des entretiens, mais la vraie valeur ajoutée résidait dans la prise de références : au-delà des lettres de recommandation, je contactais directement les anciens employeurs.

Nous proposions deux offres : un accès à notre base de données pour que le client sélectionne lui-même ses profils, ou un service accompagné incluant la recommandation de cinq profils jusqu'au placement.

Très vite, les obstacles se sont accumulés. Pas de vision long terme définie — je répondais à un besoin que j'avais vécu, mais sans avoir formalisé une mission claire. Un positionnement trop niche, quasi exclusivement orienté expats, alors que les familles locales aisées s'appuient sur leurs propres réseaux familiaux. Et surtout : je n'y consacrais pas 100 % de mon énergie, car je continuais à travailler en parallèle.

Ce que j'en retiens : monter ce service m'a pris 48 heures entre la mise en ligne du site et la communication locale, en ligne comme dans des lieux publics. Les premiers clients m'ont énormément appris sur les standards attendus selon les cultures. J'ai fait des rencontres improbables — notamment le CEO de la marque de bière Leo ou celui de la Bred en 2016, parmi mes tout premiers clients, qui m’ont contacté en direct, sans intermédiaire. Cette aventure m'a confirmé deux choses : mon appétence pour le recrutement, et mon désir profond de me développer dans un rôle plus opérationnel, au service de startups en construction.

Quelles sont vos activités en dehors du travail ?

Honnêtement, le travail occupe une place importante — c'est une passion, et tous les sujets qui en découlent suscitent mon intérêt.

En priorité, le temps en famille, avoir des activités en commun au maximum. Ensuite, la vie sociale : retrouver des amis, découvrir de nouveaux endroits à Phnom Penh, sortir de la ville quand l'occasion se présente, et voyager en Asie du Sud-Est depuis que j'ai redécouvert la région. Tout cela amène naturellement à rencontrer de nouvelles personnes — et j'y trouve une vraie source d'énergie. Prendre le temps, partager, donner de son temps pour des causes locales. Ma vraie passion, c'est de connecter avec des gens qui construisent des choses. Leurs parcours m'inspirent énormément.

Participation au 250 km autour du Mekong en faveur de Ptea Clara - 2023. 5 jours de Run & bike de Kratie à Phnom Penh
Participation au 250 km autour du Mekong en faveur de Ptea Clara - 2023. 5 jours de Run & bike de Kratie à Phnom Penh

Qu'est-ce qui vous plaît le plus et le moins au Cambodge ?

Ce que j'aime le plus, c'est paradoxalement aussi ce qui me frustre : le chaos du quotidien. Ce manque de structuration qui peut être épuisant à grande échelle est aussi ce qui rend tout possible ici — l'agilité, la créativité, l'entrepreneuriat sans filet. C'est un terrain de jeu permanent pour ceux qui savent composer avec l'incertitude.

Ce qui me touche profondément, c'est la gentillesse des gens et la valeur du respect. Ce n'est pas un cliché — c'est culturel, ancré, sincère. Après dix ans, ça ne s'use pas.

Et ce qui me donne de l'espoir, c'est l'éducation. On voit le gouvernement s'y investir davantage, et surtout une jeune génération qui s'auto-instruit, qui cherche, qui apprend par elle-même. Le futur de ce pays est là — dans ces jeunes qui construisent leur propre chemin avec les outils d'aujourd'hui.

Mon métier m'amène chaque jour à me confronter aux barrières culturelles — mais il y a longtemps que je les considère comme des opportunités : apprendre des uns et des autres, mélanger ce qui se fait de mieux de chaque côté, et apprécier nos différences plutôt que de les subir.

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