Arts & Culture : La symphonie chromatique de Stef

Dessinateur de bandes dessinées accompli, illustrateur et peintre, Stéphane Delaprée illustre depuis 26 ans la joie de vivre cambodgienne.

Stéphane Delaprée

En 1994, Stéphane Delaprée foule pour la première fois le sol cambodgien. Ce dessinateur-voyageur impénitent ne compte alors y rester qu’une poignée de mois, juste le temps de saluer ses deux frères qui se sont établis dans la capitale. Le billet retour finira, fatalement, dans une poubelle, et l’artiste fera du royaume son pays d’adoption. 26 ans plus tard, il continue de célébrer, à travers ses œuvres, une certaine idée du bonheur.

« Peins ce que tu chéris »

Ses peintures sont immédiatement reconnaissables tant son style est personnel. Aucune ombre dans ses tableaux, mais au contraire une lumière vive et éclatante, omniprésente, tout comme les couleurs et les sourires. Des scènes tirées de la vie quotidienne, transports, moines, enfants, vendeurs, sans oublier les femmes élégantes et ravissantes, descendantes des gracieuses apsaras d’antan. Avec, toujours, ce même visage rond, cet imperturbable sourire et ces yeux sur le côté,

« ces yeux croches qui sont comme les miens, un peu de travers »

Des maisons sur pilotis, des forêts, une rivière servent souvent de toile de fond, et les dômes d’Angkor Wat ne semblent jamais loin. Dans cette mélodie de couleurs où prédominent le rouge, le bleu et l’or, le printemps semble éternellement durer. Un paradis terrestre, en somme, vision pas si fantasmée d’un pays de cocagne où tout est merveille pour qui sait admirer. « C’est un peu le regard d’un enfant qu’est le mien, et si je devais me donner un âge mental, je pense que je serais bien plus proche des 12 ans que de mon âge véritable. Et vous, quel âge vous donneriez-vous ? ». L’artiste est ainsi, invitant à chaque instant son interlocuteur à se découvrir en lui retournant les questions. Très vite, en sa compagnie, l’habituel l’interview-monologue se transforme en un échange forcément haut en couleur.

Œuvre de Stéphane Delaprée

Happy Painting, hommage à la joie de vivre

Ce courant pictural qu’il a lui-même fondé sera baptisé bien plus tard « Happy Painting », une peinture faussement naïve mais véritablement réconfortante, imprégnée de poésie et de joie de vivre. « Faire croire que je me suis un jour réveillé en “inventant” ce style serait un gros mensonge, déclare le peintre. Honnêtement, je ne pense pas que les artistes puissent avoir d’emblée une idée claire du style qui sera le leur. Celui-ci vient étape par étape, et c’est seulement après-coup que des tendances se dégagent, une cohésion, assez pour définir l’ensemble d’une œuvre ». Paradoxalement, il aura fallu que l’artiste traverse une période sombre pour que cet hymne à la joie voie le jour.

« J’étais empêtré dans une situation délicate et difficile à vivre. Sans vraiment m’en rendre compte, mes tableaux sont devenus comme une sorte de refuge, un antidote à la douleur. Je peignais la lumière que j’avais du mal à trouver dans ma vie. D’ailleurs, dessiner n’est pas pour moi une passion, il s’agirait beaucoup plus d’un besoin »
Le Happy Painting de Stef ne concerne pas seulement le Cambodge : il s’applique aussi à n’importe quel autre pays. Y compris la France

« J’étais le gamin qui dessine »

Toute sa vie, Stef l’aura consacrée au dessin, qu’il apprend en autodidacte. « Mes parents étaient des intellos, ils m’emmenaient au musée et achetaient beaucoup de livres, y compris des livres d’art. Je recopiais tout ce que j’y trouvais d’intéressant, notamment les illustrations du dictionnaire. Il m’arrivait même de faire semblant d’être malade afin de pouvoir rester à la maison et faire tranquillement mes croquis. J’étais “le gamin qui dessine”, et je pense que mes parents ne se faisaient pas trop d’illusions sur mon avenir. S’ils ne m’encourageaient pas particulièrement, ils ne tentèrent jamais non plus de me dissuader ». Adolescent, il réalise pour son école une sculpture sur bois qui se vend immédiatement. Ses dessins aussi trouvent très vite acquéreurs, même s’il préfère les donner ou les échanger plutôt que de les vendre. « J’étais bien trop timide pour aborder le thème de l’argent ! », déclare l’artiste avec un léger sourire, comme s’il était gêné de cette particularité dans un monde où chaque objet, chaque œuvre se voit octroyer une valeur marchande.

La vie comme un roman graphique

Pendant longtemps, Stef avoue n’avoir vécu que pour la BD, dévorant les numéros de L’Écho des Savanes, À Suivre, Hara Kiri, Pilote et Tintin. Sans se douter que des années plus tard, ses dessins rempliraient les cases de quelques-uns de ces magazines devenus cultes. Il franchit un pas de plus lorsque, résidant au Canada, il fonde la revue Bambou, un bimestriel dont le tirage ira jusqu’à atteindre les 5 000 exemplaires. Une belle réussite dans le Québec du milieu des années 1980, qui lui rapportera une moisson d’incroyables souvenirs et de soirées dantesques. Électron libre et rêveur invétéré, la soif de découvertes le pousse à partir vers de nouveaux horizons. Car avant de peindre les splendeurs du Cambodge, Stef aura traîné ses cartons à dessins dans d’innombrables contrées. Alors qu’il n’est encore qu’un enfant, ses parents quittent la région parisienne pour les frimas québécois, avant de gagner la côte sénégalaise. « J’y ai passé une adolescence fabuleuse, c’était une période vraiment heureuse. Et, bien sûr, je dessinais tout le temps. Je me souviens même avoir commis, avec Normand Baillargeon au scénario, un petit ouvrage intitulé “Astérix chez les Wolofs”, dont un ami a retrouvé un exemplaire il y a peu de temps ».

Bambou, un « petit fanzine » tiré à 5 000 exemplaires, créé et dirigé par Stef

« Sur le tableau noir du malheur/il dessine le visage du bonheur ». Prévert, Le Cancre.

L’attrait du voyage et du dépaysement se porte bien dans la famille, comme le prouve cette téméraire traversée du Sahara entreprise en Méhari. À bord, Stéphane est entouré de son père et de l’un de ses frères. Quelques années plus tard, à 17 ans, Stef quitte l’école et décide de s’embarquer pour un périple solitaire le menant jusqu’en Inde. Puis ce sera le Salvador d’avant la guerre civile, dont il garde le souvenir d’une montagne russe émotionnelle, où des joies ineffables se retrouvent entrecoupées d’épisodes sanglants. À chaque fois, Stéphane parvient à vivre de son art, créant tantôt des affiches, des story-boards, des pochettes de 33 tours, des couvertures de livres… Il illustre des hommages à Prévert, dont l’un des poèmes, Le Cancre, semble avoir été écrit pour lui. Sans oublier les dessins et les peintures, qu’il vend parfois dans la rue. Cette vie de bohème ne dérange alors pas cet artiste bien peu intéressé par la réussite financière. « Ce n’est qu’au tournant de la trentaine que j’ai commencé à réellement me soucier du futur. Auparavant, seul importait le fait de pouvoir m’acheter de quoi dessiner ».

« Je n’ai pas choisi le Cambodge, c’est lui qui m’a pris »

En 1994, le voilà donc au Cambodge, « Juste le temps de passer l’hiver ». Il trouve immédiatement un engagement auprès de la LICADHO, et le voilà chargé d’illustrer un fascicule sur la nouvelle Constitution. L’ambiance qui règne alors dans la capitale n’est pas pour lui déplaire :

« Tout le monde se saluait, une sorte de fraternité et une grande solidarité prédominaient. Et puis, comme il y avait très peu de barangs, on était invités à toutes sortes de cérémonies, dont certaines très prestigieuses »

« En parallèle, Phnom Penh ressemblait à une ville du Far West. Il n’y avait presque pas de voitures, on marchait au milieu de montagnes de poubelles, entre lesquelles slalomaient des rats énormes. C’était un endroit dangereux, on y croisait des mecs complètement bourrés qui tenaient un flingue à la main. Souvent, à la nuit tombée, des coups de feu retentissaient dans la ville. Les choses ont bien changé depuis ! ». Après deux décennies passées dans la capitale, Stef a décidé de s’installer à Siem Reap, « Un endroit plus calme, à l’aspect un peu campagnard, où on peut tranquillement se balader en vélo au bord de la rivière ».

Illustration tirée d’un ouvrage de 1994 présentant la nouvelle Constitution du royaume

« Je suis un rêveur, pas un businessman »

Ces 26 années passées au Cambodge auront vu son art se développer, stimulé par l’amour qu’il porte à ce pays hors du commun. Les commandes, parfois de grande ampleur, se sont succédé, comme cette fresque de 15 mètres de long qui a longtemps orné les murs de l’aéroport de Sihanoukville. Ou encore les 108 couvertures réalisées pour le magazine japonais NyoNyum. Les points de vente et les Happy Galleries ont fleuri un peu partout.

« J’ai fait beaucoup d’argent, mais tout cela en coûtait tout autant, en plus du temps qu’il fallait consacrer aux aspects techniques et administratifs. Je ne suis pas un homme d’affaires ni un pro du marketing. Je ne suis pas fait pour ce genre de chose, je suis un rêveur, pas un businessman »

La crise provoquée par le coronavirus a accéléré la fermeture des derniers points de vente physiques, mais les œuvres de l’artiste peuvent être admirées et acquises sur son tout nouveau site internet, avec en prime une promotion spéciale qui durera tout le mois de juillet. Créateur prolifique, Stef ne compte plus le nombre d’œuvres qu’il a produites, « Disons simplement qu’il y en a beaucoup ! Je suis un mélange de flemmard et de gros bosseur, l’idéal étant pour moi de ne rien faire et de trouver une manière de ne rien faire », confesse l’artiste en prenant un air malicieux. « Pourtant, au bout d’un moment, ma mauvaise conscience reprend le dessus et me pousse à m’enfermer dans mon atelier ». Mi-amusé, mi-surpris, il se pose à lui-même la question : « Comment un artiste a pu vivre de son art pendant plus de 40 ans, hors du circuit artistique traditionnel et des galeries, sans argent, sans affiliation, sans contact, sans protection et sans marketing ? ». Le talent serait très certainement une réponse satisfaisante.

Texte et photographies par Rémi Abad

Site internet de l’artiste : https://stefhappygallery.com/

Facebook : https://www.facebook.com/sdelapree/

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