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Archéologie : Le Cambodge, terre de la préhistoire oubliée

Le long du Mékong et dans les grottes de Battambang, des archéologues franco-cambodgiens découvrent les traces d'une occupation humaine vieille de 600 000 ans. Récit d'une enquête au fond du temps.

@Cambodge Mag
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Le Mékong, ce grand fleuve d'Asie qui traverse le Cambodge, n'est pas seulement une source de vie pour des millions de personnes aujourd'hui. Sous ses berges d'argile et dans les graviers de son lit, il cache une histoire bien plus ancienne : celle des premiers humains qui ont habité cette région, il y a des centaines de milliers d'années.

600 000 ans

Âge estimé des plus anciens outils trouvés sur les rives du Mékong

13 m

Profondeur des fouilles dans la grotte de Laang Spean — un record en Asie du Sud-Est

71 000 ans

Âge des outils les plus anciens attribués à Homo sapiens dans cette grotte

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Outils en pierre retrouvés et cartographiés dans la grotte

Des pierres taillées vieilles de 600 000 ans

Dans les plaines du Cambodge oriental, les rives du Mékong recèlent des objets fascinants : des outils en pierre très grossièrement taillés, des éclats façonnés par des mains humaines bien avant que le pays existe. Ces artefacts pourraient remonter à 600 000 ans — une époque où Homo sapiens, l'homme moderne, n'existait pas encore.

Qu'est-ce qu'un artefact lithique ?

Un artefact lithique est simplement un objet en pierre fabriqué ou modifié par l'être humain. "Lithique" vient du grec lithos, "pierre". À cette époque reculée, la pierre était le principal matériau utilisé pour fabriquer des outils (couper, gratter, chasser).

La découverte de ces sites remonte à 1963, quand deux géologues-archéologues français, Edmond Saurin et Jean-Pierre Carbonnel, identifient un premier site près de Kratié, sur une terrasse alluviale du fleuve. Pendant des décennies, leurs trouvailles font référence dans le monde de la préhistoire.

Pléistocène, c'est quoi ?

Le Pléistocène est une période géologique qui s'étend d'environ 2,6 millions d'années à 11 700 ans avant notre ère. C'est l'époque des grandes glaciations et des premiers humains. Le "Pléistocène moyen" correspond approximativement à la période entre 800 000 et 120 000 ans.

Le doute : la rivière comme faussaire

En 2007, une équipe franco-khmère retourne sur le premier site avec des outils modernes. La conclusion est troublante : certaines de ces "pierres taillées" pourraient ne pas être le fruit de mains humaines. Le fleuve lui-même, en roulant des galets pendant des millions d'années, aurait pu créer des formes qui ressemblent à des outils — sans qu'aucun humain n'y ait touché.

Un problème de taille : les pièces originales étudiées dans les années 1960 ont disparu, et il est impossible de les réexaminer. Le débat reste ouvert. Mais en 2014, une nouvelle analyse sur de nouveaux objets collectés dans la région apporte des preuves plus solides en faveur d'une occupation humaine ancienne.

Laang Spean : la grotte aux 13 mètres de mémoire

Pendant que le débat sur les rives du Mékong se poursuit, les chercheurs explorent un autre site, tout aussi extraordinaire : la grotte de Laang Spean, dans la province de Battambang. Son nom signifie "grotte des ponts" — en référence aux arches naturelles formées après l'effondrement partiel de son plafond.

Grotte calcaire, comment ça se forme ?

Les grottes calcaires se forment quand l'eau de pluie, légèrement acide, dissout peu à peu la roche calcaire pendant des millions d'années. Elles ont souvent abrité des humains préhistoriques, qui y trouvaient un refuge naturel contre les intempéries et les prédateurs.

@Cambodge Mag

Après douze ans de fouilles sur une surface d'environ 80 m², l'équipe atteint le fond rocheux de la grotte à près de 13 mètres de profondeur — un record pour une grotte en Asie du Sud-Est. Chaque mètre de sol correspond à des millénaires d'occupation humaine.

≈1 500 avant J.-C.

Niveau le plus récent : présence néolithique (agriculture, poterie)

Quelques millénaires

Niveaux intermédiaires : chasseurs-cueilleurs de l'ère hoabinhienne

71 000 ans

Niveau profond : trois outils en pierre attribués à Homo sapiens

Comment date-t-on ces objets ? La méthode OSL

La datation par OSL (Optically Stimulated Luminescence, ou "luminescence stimulée optiquement") mesure la dernière fois qu'un grain de sable ou de minéral a été exposé à la lumière. Une fois enfoui, ce grain accumule une "charge" radioactive. En laboratoire, on libère cette charge sous forme de lumière pour estimer depuis combien de temps l'objet était enterré. C'est comme lire une horloge naturelle dans le sable.

2017 : la surprise à 5 mètres sous terre

La découverte la plus spectaculaire arrive en 2017, dans un sondage profond baptisé "Roland Mourer" en hommage à l'archéologue pionnier. À plus de cinq mètres sous la surface, dans une couche de sable et d'argile datée à environ 71 000 ans, les fouilleurs découvrent trois objets en pierre. Trois seulement — mais trois qui changent tout.

Ces outils suggèrent que des chasseurs-cueilleurs vivaient dans cette grotte bien avant le Dernier Maximum Glaciaire — la période où les glaces recouvraient une grande partie de la planète, il y a environ 20 000 ans.

"Chaque strate est une fenêtre sur une époque différente. Cette longue séquence constitue, à ce jour, la plus longue séquence en grotte d'Asie du Sud-Est." — Hubert Forestier, MNHN Paris, directeur de la Mission Préhistorique Franco-Cambodgienne

L'Hoabinhien : une façon unique de tailler la pierre

Dans la grotte, les archéologues ont retrouvé plus de 2 000 outils appartenant à ce qu'on appelle la tradition "hoabinhienne" — du nom d'une province du Vietnam où cette industrie a été identifiée pour la première fois.

L'Hoabinhien, c'est quoi ?

L'Hoabinhien désigne une manière particulière de fabriquer des outils, typique des derniers chasseurs-cueilleurs forestiers d'Asie du Sud-Est. Sa caractéristique principale : tailler un seul côté d'un galet (taille "unifaciale"), en le frappant avec une autre pierre. Ces outils sont faits ici presque exclusivement de cornéenne, une roche dure venue de la rivière toute proche.

Le projet Paléo-Mékong : la génération suivante prend le relais

Les recherches continuent, portées par une nouvelle génération. Justin Guibert, chercheur à l'Université de Toulouse, et Ngov Kosal, archéologue cambodgien formé à Paris, pilotent désormais le projet "Paléo-Mékong". Leur objectif : confirmer les datations des sites du Mékong avec les techniques les plus récentes, et relier le Cambodge à un tableau régional plus large.

Car les terrasses du Mékong ne sont pas un cas isolé : des sites comparables existent en Thaïlande, au Laos, en Chine. Les outils y présentent des ressemblances frappantes avec des industries datées entre 500 000 et 800 000 ans dans le sud de la Chine. Ces connexions dessinent une possible "route préhistorique" — un couloir par lequel des hominines, peut-être Homo erectus, auraient migré vers le sud en suivant les grands fleuves.

Homo erectus, Homo sapiens... qui est qui ?

Homo sapiens, c'est nous — l'humain moderne, apparu il y a environ 300 000 ans. Homo erectus est une espèce humaine plus ancienne (entre 2 millions et 100 000 ans environ), qui a été la première à quitter l'Afrique et à coloniser l'Asie. Les deux espèces ont peut-être coexisté dans certaines régions du monde.

Plus qu'une découverte scientifique : une histoire qui appartient aux Cambodgiens

Au-delà des chiffres et des datations, ce que fait la Mission Préhistorique Franco-Cambodgienne a une portée humaine profonde. À chaque étape — sur le terrain, en laboratoire, dans les publications scientifiques — elle forme des archéologues cambodgiens, pour que ce savoir reste au Cambodge.

Dans les couches silencieuses du Mékong et des grottes de Battambang, une nation redécouvre ses origines les plus lointaines.

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