Youk Chhang, du témoignage des champs de la mort à l’ambassade royale : une consécration au service de la mémoire nationale
- La Rédaction

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Youk Chhang, directeur exécutif du Documentation Center of Cambodia (DC‑Cam), vient d’être nommé ambassadeur auprès du Cabinet de Sa Majesté le Roi Norodom Sihamoni, avec rang de ministre d’État, par décret royal du 19 janvier 2026.

Cette nomination place l’un des principaux artisans de la mémoire du génocide khmer rouge au plus près de la Couronne, institution centrale de la vie politique et symbolique du Cambodge.
Qui est Youk Chhang ?
Né en 1961 à Phnom Penh, Youk Chhang est un survivant des « killing fields » du régime khmer rouge, ayant été arrêté à l’âge de 15 ans pour avoir ramassé des champignons afin de nourrir sa sœur enceinte. Après avoir fui le Cambodge, il poursuit des études aux États‑Unis, notamment en politique à l’Université de Dallas, avant de revenir au Cambodge dans les années 1990 pour diriger des programmes de droits humains et de démocratie pour l’International Republican Institute et l’UNTAC.
En 1995, il devient directeur du Documentation Center of Cambodia, initialement créé comme bureau local du Cambodian Genocide Program de l’Université Yale, puis transformé en ONG cambodgienne indépendante en 1997.Depuis, DC‑Cam a collecté plus de 600 000 pages de documents, 6 000 photographies et 200 films relatifs au régime khmer rouge, devenant une référence mondiale sur la mémoire du génocide au Cambodge.
Un parcours reconnu internationalement
Youk Chhang est régulièrement cité comme l’un des « héros asiatiques » par Time en 2006 et figure parmi les personnalités les plus influentes au monde en 2007 pour sa lutte contre l’impunité. En 2017, Sa Majesté le Roi Norodom Sihamoni lui confère le titre de Commandeur de l’Ordre royal du Cambodge pour services distingués à la nation, puis en 2018 il reçoit le prix Ramon Magsaysay, souvent considéré comme le « Nobel asiatique », pour son engagement en faveur de la mémoire, de la justice et de la réconciliation.
Il est également chercheur associé au Center for the Study of Genocide, Conflict Resolution, and Human Rights de l’Université Rutgers‑Newark, cofondateur de l’Institute for International Criminal Investigations à La Haye, et producteur exécutif du documentaire A River Changes Course (2012), récompensé au Festival de Sundance.
Ces distinctions soulignent la portée internationale de son travail, au‑delà des frontières cambodgiennes.
La nouvelle fonction d’ambassadeur au Cabinet royal
Le décret royal du 19 janvier 2026 nomme officiellement Youk Chhang « ambassadeur auprès du Cabinet de Sa Majesté le Roi », avec le rang protocolaire de ministre d’État. Dans une déclaration publique, il exprime sa « profonde gratitude » à Sa Majesté le Roi Norodom Sihamoni et à Sa Majesté la Reine‑Mère Norodom Monineath Sihanouk pour cette nomination, qualifiée d’« honneur » et d’« immense privilège ».
Youk Chhang souligne que cette nomination témoigne de la confiance de la Couronne en sa personne et en DC‑Cam, et affirme son engagement à « répondre aux plus hautes attentes » royales dans ce rôle prestigieux. La fonction d’ambassadeur au Cabinet royal, bien que non ministérielle au sens strict, place son titulaire dans l’entourage immédiat du Souverain, ce qui lui confère une influence significative.
Lien entre mémoire, justice et institution royale
Cette nomination s’inscrit dans une continuité entre le travail de Youk Chhang sur la mémoire du génocide et la volonté de la monarchie de soutenir la réconciliation nationale.DC‑Cam a joué un rôle clé dans la collecte de preuves pour le tribunal khmer rouge (ECCC), et Youk Chhang lui‑même a témoigné comme survivant devant la Cour, contribuant à ce que la justice rende compte des crimes du passé.
À travers l’Institut Sleuk Rith, qu’il pilote à Phnom Penh, il vise à créer un centre permanent d’études sur le génocide en Asie, combinant recherche, éducation et commémoration. En devenant ambassadeur au Cabinet royal, il dispose désormais d’une tribune institutionnelle supplémentaire pour promouvoir ces objectifs de « justice, mémoire et guérison » au cœur de l’État cambodgien.
Signification politique et symbolique
Dans un contexte où la mémoire du génocide khmer rouge reste un enjeu sensible, cette nomination peut être lue comme un signal de valorisation officielle de la documentation historique et de la lutte contre l’impunité. Elle renforce aussi le rôle de la monarchie comme gardienne de la mémoire nationale, en associant un survivant et chercheur reconnu à l’entourage direct du Roi.
Pour Youk Chhang, cette fonction représente à la fois une reconnaissance personnelle et une responsabilité accrue : porter la voix des victimes, préserver les archives, et soutenir l’éducation civique des jeunes générations sur les leçons du passé. Sa trajectoire, du camp de travail forcé à l’ambassade royale, incarne ainsi une forme de réparation symbolique et une consécration de son engagement de toute une vie au service de la vérité et de la réconciliation au Cambodge.







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