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15e CIFF : Quand le cinéma cambodgien réinvente la mémoire et le vivant

Du 24 au 29 mars, Phnom Penh devient la capitale d'une effervescence créative sans précédent. La 15e édition du Cambodia International Film Festival déploie ses écrans à travers dix lieux de la ville, offrant gratuitement plus de 150 projections.

15e CIFF : Quand le cinéma cambodgien réinvente la mémoire et le vivant

Sous les auspices du ministère de la Culture et des Beaux-Arts, cette édition explore deux axes puissants : « L'Arbre de Vie », symbole de résilience, et « Les Semences de Paix », méditation sur la mémoire historique. Mais c'est dans les interstices de ces grandes thématiques que pulse le cœur véritable du festival : une jeune génération de cinéastes cambodgiens qui réinvente les langages pour dire le trauma, l'intime et le sacré.

L'hommage à un pionnier

Le festival s'ouvre sur une nécessaire archéologie du regard avec un hommage à Uong Kan Thouk, figure majeure du cinéma khmer des années 1960-70. Ses mélodrames, restaurés pour l'occasion, témoignent d'un âge d'or brutalement interrompu. Muoy Meun Alay (1970) raconte l'histoire bouleversante de Nary qui, après la mort de sa mère, se travestit pour survivre et tombe amoureuse de Kosal, parti à la guerre. Le Temps de pleurer (1972) explore quant à lui la douleur de deux stars de cinéma que les convenances sociales empêchent de s'aimer. Ces œuvres, projetées en présence de la famille du cinéaste, ne sont pas de simples artefacts : elles sont la preuve que le cinéma cambodgien dialogue déjà, hier comme aujourd'hui, avec les questions de genre, de mémoire et de liberté.

Les promesses d'une nouvelle vague

Mais c'est peut-être du côté des sections « Stories in Cambodia » et « Cambodia in Short » que bat la fièvre la plus contemporaine. Une sélection éclectique de courts et longs métrages révèle l'incroyable vitalité d'une scène qui refuse les étiquettes.

Parmi eux, un film retient particulièrement l'attention : The Offspring (អ្នកស្នងឬទ្ធិ), de Thy Seng. Dans ce drame familial programmé le 26 mars au Sabay Cinema, l'apsara, danse classique cambodgienne, devient le vecteur d'une malédiction transgénérationnelle. Sophea, danseuse hantée par la mort de ses parents, doit succéder à sa grand-mère tout en affrontant sa demi-sœur Jenny, prête à tout par vengeance. Le synopsis annonce sobrement :

« La tragédie familiale passe inévitablement des enfants aux enfants ». Thy Seng semble ainsi tisser une métaphore puissante d'un Cambodge contemporain où les fantômes du passé Khmer Rouge refont surface dans les corps et les destinées. La danse sacrée, loin d'être un simple folklore, devient ici le lieu d'une transmission traumatique, un motif chorégraphique du ressentiment qui se transmet de génération en génération. C'est tout l'enjeu du film : comment danser avec ses démons quand ils sont inscrits dans votre chair ? »

Autre découverte prometteuse : Mannequin Wedding (ក្នុងអនុភាពវិញ្ញាណ) de Diep Sela. Inspiré d'un fait divers survenu à Phnom Penh en 2021 – l'incendie meurtrier d'un club underground – le film bascule dans le fantastique. L'esprit vengeur d'un disparu exige un mariage rituel avec sa fiancée survivante. Ce syncrétisme entre fait divers tragique, croyances ancestrales et horreur contemporaine promet une œuvre dérangeante, où le réalisme social le plus cru rencontre l'invisible. Diep Sela s'inscrit dans cette veine d'un cinéma de genre qui utilise les codes de l'épouvante pour sonder les blessures collectives.

La francophonie en partage

L'un des temps forts du festival reste sans conteste la programmation « Mondes Francophones », qui fait écho au prochain Sommet de la Francophonie. Au-delà des échanges institutionnels, c'est une circulation des imaginaires que célèbre cette section. On y verra La Joie de Vivre (1969) du prince Norodom Sihanouk, figure tutélaire et cinéaste prolifique, dont l'œuvre mêle avec audace mélodrame et politique.

Mais le geste le plus émouvant de cette programmation est peut-être The Roots Remain (Retour aux sources) de Robin Dudfield. Ce documentaire suit le parcours de Fonki, graffeur montréalais d'origine cambodgienne, qui revient au pays pour peindre une fresque monumentale à la mémoire de ses proches disparus pendant le génocide. Sur place, il rencontre une jeunesse khmère qui, comme lui, tente de réinsuffler la vie dans une culture dévastée. Le film interroge ainsi ce que signifie « revenir » quand on a été arraché à sa terre. La bombe de peinture devient pinceau de la réconciliation, et le mur, un nouveau lieu de mémoire, vivant et contestataire, loin des stèles officielles.

Le Mékong, poumon du monde

Enfin, comment ne pas évoquer la section « Beautiful Planet », dédiée aux enjeux environnementaux ? La péninsule indochinoise, et particulièrement le Mékong, est au cœur de cette programmation. In Symbiosis de Helena Berndl et Francesco Maria Gallo propose une vaste enquête sur la sécurité alimentaire, donnant la parole aux paysans et scientifiques du Sud global.

Plus localement, le programme « Mekong Discovery Days » (les 25 et 26 mars au CJCC) propose deux journées de projections, panels et forums dédiés à la compréhension du bassin du Mékong. Parmi les films présentés, The Stream (ទឹកដៃទន្លេ) de Pisey Nit offre un portrait sensible de Ta Roem, pêcheur de 60 ans vivant sur sa barque avec son petit-fils Thai, confronté à la raréfaction des poissons et à la pression urbaine. En quelques plans sur l'eau, c'est tout un mode de vie qui menace de disparaître, emporté par les courants de la modernité.

Le 15e CIFF ne se contente pas de projeter des films : il tisse des liens, convoque les fantômes, ausculte le vivant et célèbre une jeunesse qui, caméra au poing, refuse d'oublier d'où elle vient pour mieux inventer où elle va. Une édition essentielle.

Infos pratiques : 15e Cambodia International Film Festival, du 24 au 29 mars 2025 à Phnom Penh (CJCC, French Institute, Legend Cinema, Sabay, Factory, etc.).

Entrée libre dans la limite des places disponibles.

Programme complet sur cambodiaiff.com

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