Histoire & Parcours : Jean Commaille, l'aventurier conservateur du groupe d’Angkor

Bon nombre de ceux qui visitent le temple d’Angkor Thom ne savent pas qu’il existe une tombe discrète, dissimulée dans les buissons et arbustes au sud-ouest de la route contournant le Bayon. Pourtant, il s’agit de la sépulture de Jean Commaille (1868-1916), premier conservateur d’Angkor pour le compte de l’École française d’Extrême-Orient (EFEO).

Jean Cormaille et sa sépulture. Photographie EFEO

Le 30 avril 1916, Jean Cormaille était assassiné par des voleurs sur la route d’Angkor Wat. Si son nom est moins connu que celui de Georges Groslier, il fut pourtant l’un des premiers à apporter une contribution significative à la conservation d’Angkor.

Henri Parmentier, qui fut chef du service archéologique de l’EFEO, lui rendait alors hommage dans le bulletin de l’EFEO :

Grande perte

Le 29 avril 1 916, notre collaborateur Jean Commaille, conservateur du groupe d’Ankor, mourait assassiné, victime de quelques bandits alléchés par l’argent qu’il rapportait de Siem Reap pour la paie des coulis. C’était une grande perte pour l’École et pour l’œuvre même entreprise à Angkor, œuvre à laquelle il s’était dévoué du plus profond de son âme.

Une vie des plus mouvementées

Je rappellerai en quelques mots le peu que je sais de lui avant son entrée à l’École ; je m’étendrai davantage sur le temps où nous avons compté parmi nous cet ami précieux. Il disait lui-même qu’il n’avait trouvé sa véritable voie que du jour où il avait pris sa part de notre tâche. Fils de soldat, il fit ses premières études au Prytanée de la Flèche et il aimait à en évoquer le souvenir ; mais il était de caractère trop indépendant pour soumettre toute sa carrière à l’inflexible discipline militaire, et d’ailleurs l’art le sollicitait trop pour qu’il pût résister à son appel. Il renonça donc à Saint-Cyr, et ce fut alors la dure existence de l’artiste-né à qui sont refusés les moyens de travailler.

Il acquit cependant malgré son labeur cahoté une sérieuse connaissance du dessin, et il avait d’ailleurs à un degré intense le don naturel de la couleur. Pendant plusieurs années, sa vie fut des plus mouvementées, un dernier avatar le jeta dans la Légion étrangère. C’est ainsi qu’il vint en Indochine, puis passa dans les services civils.

L’École française d’Extrême-Orient

En 1900, Commaille entrait à l’École française d’Extrême-Orient comme secrétaire-trésorier , elle devait le garder plusieurs années et trouver en lui un collaborateur extrêmement dévoué. Si la nomination, à la même époque, d’un architecte-pensionnaire réduisait un peu le rôle qu’avec son talent de dessinateur et de peintre il pouvait espérer jouer parmi nous, par contre ses fonctions dans notre toute jeune École n’étaient pas encore très absorbantes et il trouva dans l’installation de notre petit Musée à Saigon un emploi parfait de son activité.

D’ailleurs une fouille intéressante, celle de Bassak, ne tarda pas à lui être confiée et il s’en tira a son honneur, bien qu’un tel travail fût entièrement nouveau pour lui II rendit également de grands services lors du transport de nos collections à Hanoï et de leur mise en place à l’Exposition de 1902.

Embarras d’argent

Malheureusement de cruels embarras d’argent auxquels ses tendances fastueuses devaient fatalement l’acculer, l’obligèrent à quitter l’École pour se mettre en quête d’une occupation plus lucrative. Il la trouva, très conforme encore à ses goûts, dans la direction de l’imprimerie Schneider, dont le chef partait en France prendre quelque repos. Au retour de celui-ci, Commaille ne tarda pas à rentrer dans les Services civils, et c’est là qu’en 1907, la rétrocession des provinces septentrionales du Cambodge mettant Angkor sous notre surveillance, l’École put venir le chercher de nouveau pour lui confier le poste de conservateur du groupe d’Angkor qui, malgré de rudes fatigues et un pénible isolement, lui offrait l’idéal même de vie qu’il rêvait.

Il y fut exactement le « right man in the right place » et il y vécut près de huit ans, sans autre interruption qu’un congé d’un an en France, congé mérité certes, car il avait, je crois, quand il partit, plus d’une dizaine d’années de colonie.

Ces monuments, qu’il connaissait déjà fort bien et qu’il aimait, lui devinrent familiers jusque dans leur plus petit détail et son excellent Guide ďAngkor montre avec quel amour il s’en occupait. Il s’était consacré avec une ferveur sans cesse croissante à leur sauvetage souvent si angoissant.

Angkor

Ce fut d’abord Angkor qui lui demanda un travail long et souvent fastidieux. Il y employa près de quatre années, qu’il vécut la plupart du temps, soit dans la misérable case construite autrefois pour les voyageurs, soit dans une autre paillote élevée au moment de la visite de S. M. Sisovath et qui bientôt ne fut guère plus confortable, entourée par la réverbération de l’éblouissante chaussée dallée, assaillie par les tourbillons des moustiques qui naissent des mares d’Ankor et que les feux les plus asphyxiants n’écartent jamais entièrement. Le départ de sa femme, dont la santé ne put résister à des conditions de vie si pénibles, le laissa seul en ces solitudes mortes les trois quarts de l’année.

Abandonné à lui-même, il lui fallut prendre le temple étage par étage et le débarrasser des tonnes de terre que le vent y avait amoncelées. Puis, l’opération faite pour les étages supérieurs, il fallut la renouveler pour les grandes cours des étages intermédiaires et inférieurs ; et l’on se rendra compte de l’importance du travail quand on saura que les avenues latérales du sanctuaire, qui, à elles trois, font plus d’un kilomètre sur une hauteur moyenne d’un mètre environ, furent reconstituées uniquement avec ces déblais.

Travail gigantesque

Commaille dut déplacer presque partout les énormes pierres des soubassements pour en arracher les souches des buissons qui les avaient envahies et, chose plus fastidieuse encore, répéter ce nettoyage plusieurs années de suite, tant est vivace la végétation en ces régions tropicales. Enfin cette besogne lassante put être considérée comme terminée et il lui fut permis de réaliser son plus ardent désir : le dégagement du Bayon, dont la mystérieuse beauté hante tous ceux qui, ne fût-ce qu’un jour, ont approché des ruines d’Angkor. Il eut le bonheur de conduire à bien cette entreprise, sans éboulement dans un édifice aussi chancelant, aussi ruiné, et il put l’étudier, au cours même de ces travaux, dans le plus minutieux détail.

Il rêvait d’en faire une monographie complète, qui mettrait le public savant au courant de toutes les bizarreries de ce monument, qui est une des plus étranges conceptions humaines, et d’expliquer tous les mystères qu’il y avait reconnus au cours de ses longues heures de recherches.

Études remarquables

Par malheur, confiant dans son excellente mémoire, il n’a pris aucune note, ou du moins n’a-t-on rien trouvé de tel dans ses papiers. En revanche il avait préparé quelques dessins à grande échelle. Ces relevés devaient former la partie essentielle de cette œuvre importante, destinée, dans sa pensée, à perpétuer son souvenir. Bien qu’au crayon et sur papier quadrillé, par suite impossible à reproduire dans cet état, ces remarquables études sont si nettes et si précises, — je puis ajouter, si remarquablement exactes, les ayant vérifiées en partie moi-même, — qu’on peut espérer les faire paraître un jour : ainsi le rêve qu’il avait caressé et les efforts qu’il avait consentis pour le réaliser ne seraient pas entièrement perdus.

D’autres temples

Les dégagements du Bayon achevés, il entreprit ceux du Baphuon et de la Terrasse dès Éléphants, et les avait déjà menés fort loin lorsqu’une mort brutale est venue interrompre ses travaux, mort d’autant plus cruelle et injuste que rien dans ses relations avec les autochtones ne pouvait expliquer l’attentat. Il était très aimé d’eux ; il savait les conduire sans brutalité, quoiqu’avec cette fermeté qu’ils comprennent, et peut-être même désirent, chez le chef qui a charge de les mener et qui leur garantit ce qu’ils veulent avant tout : la justice.

Parlant couramment la langue du pays, il pouvait expliquer ses ordres et y mêler cette verve humoristique qui galvanise les hommes et qui leur fait donner de bonne humeur, et presque sans s’en apercevoir, l’effort attendu. La meilleure preuve de son influence, en dehors du témoignage de tous ceux qui le virent à la besogne, c’est que jamais le recrutement des coulis ne fut une difficulté pour lui ; et cependant il avait fallu faire passer ces bûcherons du travail de la forêt à la tâche toute différente, et qu’ils n’aiment guère, de remueurs de pierres. Sa mort fut un véritable deuil pour les ouvriers de ses chantiers, et c’est avec une sincère indignation qu’ils repoussèrent tout soupçon de connivence avec ses assassins.

Sa mort prématurée a privé d’un dévouement passionné notre école au service de laquelle il avait trouvé cette liberté et cet intérêt au travail — qui lui étaient indispensables ; et bien plus que par le petit monument qu’on lui élève près du Bayon qu’il a tant aimé, l’œuvre même qu’il a réalisée à Angkor, au prix de tant de fatigues et de désintéressement, maintiendra sa mémoire, aussi longtemps que subsisteront ces vieilles pierres elles-mêmes auxquelles il s’est sacrifié.

Henri Parmentier

Jean Commaille a publié quelques études d’archéologie cambodgienne dont nous croyons utile de donner la liste :

1. Les ruines de Bassac (Camboage). (BEFEO, II [1902], p 260-267.)

2. Les monuments ď Angkor. I. Vue rapide sur les remparts et l’ensemble de l’ancienne ville royale. — H. Le Bayon. — III. Le Baphuon. — IV. Le groupe du Phimeanakas. — v — La Terrasse dite du Roi lépreux. (Revue indochinoise, XIII [1910, 1], p.363-373 ; XIV [1910, и], p. 7-14. 141-151, 340-353 —)

3. Les ruines ď Angkor (Cambodge) ; conférence [faite à Marseille le i8" février 1912]. (Bull, de la Soc. de géogr. de Marseille, XXXVI, 1912, p. 36-47.)

4. Guide aux ruines ď Angkor. Paris, Hachette, 1912, in-12.

5. Angkor, avec 44 illustrations. I. Angkor Vat. II. Angkor Thorn. (Ostasiatische Zeitschrift, Jahrg. II, Hefti-2. Berlin, 1913, in-4*.)

6. Notes sur la décoration cambodgienne. BEFEO, XIII [1913], in, p. 1-38.) XVI. 5

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