top of page
Ancre 1

Tarifs américains : le Cambodge tire son épingle du jeu, mais sa dépendance textile à la Chine menace l'embellie

Depuis le 24 juillet, un nouveau régime tarifaire américain régit les échanges commerciaux avec 60 économies, du Brésil au Vietnam en passant par l'Union européenne. Pour le Cambodge, le verdict est presque inespéré : Phnom Penh échappe au taux le plus lourd et se retrouve, pour une fois, mieux traité que ses grands rivaux régionaux du textile. Mais l'embellie tarifaire ne dissout pas un problème structurel bien plus ancien — la dépendance quasi totale du royaume aux tissus chinois.

Ouvrières dans une usine de confection
Ouvrières dans une usine de confection

Un nouveau round tarifaire, une autre base légale

Le dispositif qui entre en vigueur ce mois-ci n'est pas une simple prolongation des surtaxes déjà connues. Après l'invalidation par la Cour suprême américaine, en février, des tarifs dits « réciproques » imposés par l'exécutif au nom de pouvoirs économiques d'urgence, l'administration Trump a dû changer de fondement juridique. Elle s'est tournée vers la Section 301 du Trade Act de 1974 — un outil historiquement réservé aux pratiques commerciales jugées déloyales — pour cibler cette fois le travail forcé dans les chaînes d'approvisionnement. Soixante enquêtes ont été ouvertes en mars, débouchant le 23 juillet sur une décision finale de l'USTR (bureau du représentant américain au Commerce) qui a pris effet dès le lendemain, remplaçant au passage la surtaxe temporaire de 10 % instaurée en janvier au titre de la Section 122, arrivée en fin de course légale.

Le nouveau barème distingue deux taux : 10 % pour les pays jugés en progrès sur l'interdiction des importations issues du travail forcé, 12,5 % pour les autres. Le Cambodge figure dans le premier groupe, aux côtés du Bangladesh, de l'Indonésie, de la Malaisie, du Canada ou du Royaume-Uni — un classement obtenu grâce à un accord bilatéral sur le commerce réciproque conclu avec Washington. Le Vietnam, la Thaïlande, les Philippines, Singapour et la Chine, eux, écopent du taux supérieur de 12,5 %, faute d'avoir adopté une législation jugée suffisante ou signé un accord équivalent.

Un avantage relatif, pas un cadeau

Pour un pays dont près de la moitié des recettes d'exportation dépend du secteur habillement-chaussures-bagagerie — un total de 15,7 milliards de dollars en 2025, en hausse de 15,8 % sur un an selon le ministère cambodgien du Travail — l'écart de 2,5 points avec le Vietnam et la Thaïlande n'est pas anodin. Les États-Unis ont absorbé environ 4 milliards de dollars d'exportations cambodgiennes en 2025, ce qui en fait le deuxième débouché du royaume derrière l'Union européenne. Un différentiel tarifaire de cette ampleur, sur des marges déjà comprimées par des années de guerre des prix entre fournisseurs asiatiques, peut suffire à réorienter des commandes.

Washington a par ailleurs exempté une liste de produits cambodgiens non fabriqués aux États-Unis, dont la noix de cajou, ainsi que plusieurs centaines de lignes tarifaires supplémentaires à l'échelle des 60 pays concernés, après la période de consultation publique. Mais il faut se garder de lire cette clémence relative comme un satisfecit politique : plusieurs cabinets d'avocats spécialisés en droit commercial notent que les nouveaux droits, issus d'un montage juridique inédit, ne sont assortis d'aucune date d'expiration — contrairement à la surtaxe Section 122 qu'ils remplacent, plafonnée dans le temps par la loi. Le Cambodge négocie donc désormais avec un régime plus permanent, et potentiellement plus difficile à faire annuler par la voie judiciaire.

Le mécanisme textile, une carotte conditionnée au coton américain

L'élément le plus déterminant pour l'industrie du vêtement n'est pas le taux de base, mais un instrument encore à l'état de projet : un contingent tarifaire (tariff-rate quota, TRQ) réservé à quatre pays — Bangladesh, Cambodge, Indonésie et Malaisie. Le principe, fixé par un mémorandum présidentiel annexé à la décision de l'USTR, est simple sur le papier : plus un pays achète de coton et de textiles américains, plus il pourra faire entrer aux États-Unis, en franchise du nouveau droit de 301, un volume donné de vêtements et de textiles finis. L'objectif affiché est de détourner les chaînes d'approvisionnement des intrants jugés les plus exposés au risque de travail forcé — une allusion à peine voilée au coton du Xinjiang.

Le mécanisme n'est toutefois pas encore opérationnel. L'USTR doit encore déterminer sa « faisabilité » avant de publier un avis séparé fixant ses modalités et sa date de lancement ; en attendant, c'est le taux de 10 % qui s'applique à l'ensemble des exportations textiles cambodgiennes. Sa durée initiale, une fois activé, serait de trois ans.

Le talon d'Achille : une industrie de la confection sans filière en amont

C'est là que le bât blesse pour le Cambodge. Le secteur textile du royaume s'est construit, depuis les années 1990, sur un modèle de « coupe-couture-finition » : les usines assemblent des vêtements à partir de tissus quasi intégralement importés, sans disposer d'une véritable capacité de filature ou de tissage locale. Or cette dépendance ne s'est pas atténuée avec le temps — elle s'est au contraire renforcée. Les importations cambodgiennes de tissus et de fils ont encore progressé en 2025, la Chine restant de très loin le premier fournisseur, très largement devant Taïwan et Hong Kong, selon les données de sourcing compilées par Fibre2Fashion.

Bâtir une filière de coton et de textile « made in USA » à l'échelle nécessaire pour tirer profit du futur TRQ suppose donc un effort d'investissement que le Cambodge n'a, à ce stade, pas engagé — contrairement à des concurrents comme le Bangladesh ou l'Indonésie, qui disposent déjà d'une base industrielle de filature domestique et d'une capacité de reconversion plus rapide vers des intrants américains. Sans cette bascule, le royaume risque de se voir doublement pénalisé : incapable de qualifier ses exportations pour le contingent préférentiel, tout en restant exposé à une pression concurrentielle accrue si Hanoï et Bangkok, malgré leur taux de 12,5 %, parviennent de leur côté à capter davantage de commandes américaines grâce à des chaînes d'approvisionnement plus intégrées.

Une opportunité à saisir avant la prochaine salve

L'équation cambodgienne se complique encore d'un autre chantier en cours à Washington : une enquête distincte, elle aussi fondée sur la Section 301, porte sur les surcapacités structurelles de production dans plusieurs secteurs manufacturiers de seize économies, Cambodge inclus. Ses conclusions, attendues d'ici la fin de l'année, pourraient se traduire par des droits supplémentaires venant s'ajouter — et non se substituer — au régime actuel.

L'avantage tarifaire dont bénéficie aujourd'hui Phnom Penh est donc moins un acquis qu'un répit conditionnel. Pour le transformer en avantage compétitif durable, le Cambodge devra convaincre des investisseurs de bâtir sur son sol une capacité de transformation textile qui lui fait aujourd'hui structurellement défaut — et le faire avant que ses concurrents, eux, ne rattrapent leur retard réglementaire vis-à-vis de Washington.

Commentaires

Noté 0 étoile sur 5.
Pas encore de note

Ajouter une note
  • Télégramme
  • Youtube
  • Instagram
  • Facebook Social Icône
  • X
  • LinkedIn Social Icône
bottom of page